Le "Facteur Caneton"
Jack Labanauskas (Traduction par Fabien Chabreuil)

Par un mécanisme connu sous le nom d'empreinte, un caneton considère instinctivement comme sa mère la première créature qu'il voit. Des canards dont les œufs ont été glissés sous une poule couveuse suivront cette poule autour de la basse-cour (jusqu'à ce qu'il soit temps de se dandiner jusqu'à la mare où ils plongeront, suivant là encore leurs instincts, malgré les caquètements de détresse de leur mère poule). Combien de fermiers ont été instantanément transformés en mères, simplement pour être passés près de canetons fraîchement éclos. Imaginez la puissante neurochimie à l'œuvre quand un caneton voit le monde pour la première fois et reçoit l'empreinte indestructible de la réalité.

Comme les canetons, nous autres humains pouvons recevoir l'empreinte profonde de la réalité. À la différence des canetons toutefois, le moment où cela se produit est totalement imprévisible. À n'importe quel instant de notre vie, nous pouvons expérimenter une ouverture d'esprit et un changement de conscience — et durant ces moments, il y a une occasion de développement.

Je me rappelle deux tels moments dans ma vie. À environ 20 ans, lors d'une pitoyable rupture avec mon premier amour, j'étais au plus bas. Cela n'avait rien d'extraordinaire — simplement un homme désespéré luttant difficilement pour supporter la réalité et les émotions douloureuses qui l'accompagnent. Après avoir marché sous la pluie pendant plusieurs heures, je me suis arrêté sur un pont à contempler l'eau noire en dessous. Plus rien n'avait de sens pour moi. Je songeais à sauter. Alors, un changement inexplicable se produisit : je ressentis un état de détachement total. J'étais hyper-alerte, comme si je pouvais voir, entendre et sentir à travers les murs. Mon attention ne rencontrait plus de résistances ; tout semblait parfaitement à sa place, et cela depuis toujours. Je restais sur ce pont jusqu'à l'aube, jouissant de cette compréhension sans limite. Durant ces quelques heures vibrantes de vie, j'expérimentais une épiphanie personnelle qui a changé pour toujours mon sens du temps, de l'espace, du Soi, des proportions et des priorités.

Environ une année plus tard, je découvris l'ouvrage de George Ohsawa, Zen Macrobiotics, qui provoqua une semblable épiphanie. Lire ce livre était une émotion viscérale. Je dévorais les pages, grisé par les idées, submergé par le plaisir d'apprendre. J'expérimentais quelque chose de nouveau, l'exaltation de la découverte intellectuelle. Dans les années qui suivirent, j'eus d'autres révélations, mais aucune ne fut aussi puissante et ne me transforma autant. De manière différente, ces deux expériences changèrent une réalité précédente en lui ajoutant structure, profondeur et sens.

J'ai souvent rencontré des gens ayant vécu des histoires semblables d'épiphanie personnelle. Certaines de ces personnes étaient engagées dans une pratique spirituelle sérieuse ; d'autres avaient relevé des défis ordinaires et obtenu des résultats extraordinaires. J'écoutais avidement leurs histoires. Je guettais la "meilleure" voie, je cherchais toujours des raccourcis, je comparais les efforts consentis aux résultats obtenus, je pesais les pour et les contre. Au fond de moi, je savais combien j'étais paresseux, gâté et superficiel — et quoique je désire l'illumination, j'étais rarement prêt à faire autre chose qu'un effort minimal pour l'obtenir… sauf bien sûr dans ces courts moments où j'étais porté par un "état spécial". Alors, tout semblait léger : je me sentais contrôler ma vie, et tant que cet état durait, j'étais capable d'attention. Hélas, ces moments glorieux, où je vivais "à la vitesse de la vie", semblaient rares et éloignés les uns des autres.

Et je remarquais aussi autre chose : les autres aussi, quelle que soit la voie qu'ils suivaient, semblaient rarement se développer "comme promis". Je me demandais pourquoi. Était-ce la faute du système ? De l'enseignant ? De l'étudiant ? Une combinaison de tout cela ?

Après beaucoup de réflexion, j'en suis venu à croire que le développement se produisait à peu près ainsi.

Chaque système a son message particulier et spécifique qui ne fait sens et n'attire que les étudiants ayant un niveau particulier et spécifique de conscience. à l'occasion, nous pouvons découvrir une philosophie, vivre une expérience ou pénétrer dans un environnement qui colle parfaitement à notre condition — et alors le "Facteur Caneton" se déclenche. Nos yeux s'ouvrent, notre âme semble entrer en résonance — nous nous remplissons d'amour ou de certitude ou d'espérance. Nous pouvons alors avancer à pas de géant, tant que dure cet état exalté — et tous les progrès faits durant cette période demeurent, peut-être un peu atténués par le temps, quand nous retournons à notre vie quotidienne, banale et routinière.

Et quand une telle bonne fortune nous arrive, qui doit en recevoir le crédit ? Le système, l'enseignant, l'école doivent-ils être vénérés, comme s'ils étaient les véritables sources de la sagesse et nous les récipiendaires de leur grâce ? Où devons-nous nous féliciter d'être suffisamment avancés pour la recevoir ? La réponse doit-elle forcément être "l'un ou l'autre" ?

Je crois que le crédit est dû à des "circonstances favorables" — la synchronicité fortuite entre la sagesse d'un enseignant et la réceptivité d'un élève.

L'humanité a eu plus que le temps pour développer le système "parfait", l'enseignement "taille unique" capable de balayer toutes les résistances, si une telle chose est possible. Pourtant, malgré ce que les fanatiques de tout poil peuvent dire sur le sujet, ceci ne s'est jamais produit. En réalité, notre monde est plein de systèmes, d'enseignements, de chemins, de voies… et d'étudiants qui peuvent, potentiellement, en apprendre quelque chose. Cela ne veut pas dire que tous les systèmes se valent et que le hasard du choix détermine si nous nous développons ou si nous pataugeons péniblement, mais il est certainement exact que "ce qui est remède pour un homme est poison pour un autre". Un système qui nous guide vers une profonde transformation mérite notre gratitude, notre respect, et peut-être même que nous le soutenions toute notre vie… mais il ne mérite pas d'être proclamé Le Seul Chemin vers la Vérité.

Prenons en compte l'impermanence de l'existence, et le changement et l'affaiblissement continuels de toute expérience quelle que soit la profondeur de son impact. Quand nous changeons, notre relation avec les objets avec lesquels nous sommes entrés en résonance change aussi (Quiconque a terminé une relation amoureuse de manière non consensuelle sait ce que je veux dire — comment le visage d'un être aimé, radieux et plein de promesses peut soudain devenir un masque source de violent ressentiment). À la différence des canetons, nous pouvons nous attendre à une série de prises de conscience tout au long de notre vie. Au cours de ce processus, peut-être pouvons-nous garder à l'esprit que quelques-unes de nos croyances les plus profondes sont venues presque accidentellement, sous l'effet de l'alignement synchrone entre ce que l'environnement nous offrait et ce que nous étions capables de recevoir.