Une conversation avec Tom Condon (1e partie)
par Andrea Isaacs et Jack Labanauskas (Traduction par Fabien Chabreuil)

Enneagram Monthly : Pouvez-vous nous parler de votre expérience ? Comment en êtes-vous venu à l'Ennéagramme ?

Tom Condon : Je travaillais beaucoup avec la PNL (Programmation Neuro-Linguistique) et l'Hypnose Ericksonienne. Je vivais à Berkeley en Californie et c'est là que j'ai connu l'Ennéagramme, il y a environ vingt ans. Avant de rencontrer des enseignants de l'Ennéagramme, je l'ai appris avec des amis thérapeutes. Il y avait aussi beaucoup de notes prises lors de séminaires qui circulaient. Ces notes étaient les réactions classées par type de personnes qui avaient assisté à différents cours sur l'Ennéagramme.

EM : Est-ce qu'il s'agissait des groupes SAT de Claudio Naranjo ? De cours Arica ? De cours d'Helen Palmer ?

TC : Probablement les trois. J'ai pris quelques cours avec Claudio, Helen et d'autres. Il n'y avait pas de livres à l'époque. J'ai étudié l'Ennéagramme mais il y avait une limite à ce qu'on pouvait apprendre. En fin de compte, j'ai pris ce que je connaissais et j'ai continué à ma façon.

EM : Puisque vous travailliez à l'époque avec l'hypnose et la PNL, cela a dû être une chose naturelle pour vous d'intégrer l'Ennéagramme dans ce que vous faisiez.

TC : Oui. C'est comme si les deux sujets représentaient deux parties différentes de mon cerveau. La PNL est entièrement orientée vers les solutions et propose une manière béhavioriste de travailler avec les problèmes psychologiques. La PNL identifie des patterns et travaille ensuite avec leur structure ; elle change l'expérience subjective en changeant sa structure. Elle est une approche du changement orientée vers les processus, puissante sur le plan technique mais faible sur le diagnostic.

L'Ennéagramme est tout le contraire : un superbe outil de diagnostic qui manque de méthodes pour sortir du dilemme qu'il décrit. L'Ennéagramme permet un diagnostic profond et offre un contenu riche permettant de se reconnaître mais ce n'est pas à proprement parler une méthode. C'est pourquoi il est souvent insuffisant de connaître son type dans l'Ennéagramme.

En regardant plus précisément les deux systèmes, j'ai réalisé que chacun avait beaucoup à offrir à l'autre. Quand j'appliquais les distinctions de la PNL aux profils de l'Ennéagramme, j'ai réalisé que chaque type était mû par un pattern, une stratégie centrale répétitive qui était inconsciemment activée plusieurs fois par jour. Les techniques de changement de la PNL pouvaient être adaptées pour modifier le pattern de chaque type de l'Ennéagramme.

EM : Donc l'Ennéagramme ajoutait une structure ou une direction au travail que vous faisiez avec la PNL et l'hypnose.

TC : Ce qui manquait à la PNL était la reconnaissance de la profondeur des gens. Comme c'est souvent le cas, la force de la PNL est aussi sa faiblesse. Sa force est de vous faire voir le comportement humain comme un pattern, en le sortant de son contexte. Vous essayez de rester en dehors du contenu subjectif ; vous entrez en empathie avec une personne mais seulement au degré nécessaire pour l'aider ou faciliter le changement. L'Ennéagramme ajoute un arrière-plan profond au comportement de surface.

EM : Est-ce que la PNL est reconnue par la psychologie officielle ou est-elle encore considérée comme en marge ?

TC : Un peu des deux. D'importantes parties de la PNL ont été adoptées par la psychologie officielle et d'autres ont été rejetées. Certains thérapeutes qui disent ne pas aimer la PNL confesseront honteusement qu'ils l'utilisent dans leur pratique privée.

La PNL a aussi une réputation mitigée parce que certaines de ses distinctions et de ses techniques ont été appliquées ouvertement à des choses comme vendre des voitures d'occasion à des gens qui n'en avaient pas besoin. Parfois la PNL est enseignée de façon amorale et opportuniste.

EM : Comment définiriez-vous la PNL ?

TC : C'est un ensemble de distinctions et de techniques permettant de modifier la structure de l'expérience subjective. Elle a été créée dans les années 1970 par Richard Bandler et John Grinder. Elle est basée sur la linguistique, la psychologie et la communication et a eu de nombreuses applications aussi bien dans le domaine de l'entreprise, de l'éducation et de la santé que dans celui du changement thérapeutique.

La PNL est bâtie sur l'hypothèse que l'expérience a une structure et qu'en changeant cette structure, vous changez l'expérience. Elle vous aide à analyser comment vous créez votre expérience subjective au moyen de vos sens. À chaque instant, votre expérience intérieure a une composante visuelle (ce que vous voyez à l'extérieur ou dans votre imagination), une composante auditive (les sons de votre environnement ou vos voix intérieures) et une composante kinesthésique (vos émotions et vos sensations corporelles). Pendant que vous percevez le monde au moyen de vos cinq sens, vous filtrez l'information et la transformez.

En simplifiant, la PNL vous aide à reconnaître votre préférence pour un canal sensoriel (le fait que vous soyez plutôt visuel, auditif ou kinesthésique) ou pour une combinaison des canaux sensoriels de base. Une fois que vous avez déterminé votre préférence, il y a des techniques recommandées pour accroître votre expérience des autres sens.

La PNL estime aussi que toute expérience subjective a une structure sensorielle, une architecture interne. Chaque chose que nous faisons habituellement suit une séquence d'étapes sensorielles intérieures appelée une stratégie. Les stratégies sont comme des recettes que l'inconscient suit pour atteindre des objectifs.

Par exemple, les créateurs de la PNL ont interrogé des gens à propos de leur manière de se remémorer l'orthographe des mots. Ils ont découvert que les enfants qui gagnaient les concours d'épellation utilisaient des stratégies très proches, en ce sens qu'ils le faisaient presque toujours visuellement. Ils voyaient dans leur imagination une image du mot qu'ils apprenaient et la stockaient dans leur mémoire. Quand on leur demandait d'épeler un mot, ils parcouraient leur mémoire visuelle jusqu'à ce qu'ils le trouvent.

Quand ils avaient trouvé le bon mot, ils avaient une sensation agréable au milieu de la poitrine. Si vous leur demandiez comment ils savaient que le mot était correctement orthographié, ils répondaient : "Je ne le sais pas, je le sens."

Si le mot n'était pas stocké dans leur mémoire ou s'il l'était avec une orthographe incorrecte, ils avaient une sensation inconfortable au milieu de la poitrine. Les gens qui ont une bonne capacité d'épellation, peuvent parfois épeler oralement, mais c'est le plus souvent un système secondaire par rapport à l'épellation visuelle.

EM : C'est intéressant que tout ceci se soit développé à partir de l'épellation.

TC : L'épellation n'est qu'une compétence parmi d'autres. Il y a des stratégies de lecture, d'autres pour conduire une voiture, d'autres pour sortir du lit le matin, ce genre de choses. Un ensemble d'étapes répétitives sous-tend tout comportement inconscient bien pratiqué. Bandler et Grinder ont déterminé quelle est la meilleure stratégie d'épellation, et quelle est la pire. Ils ont appris la bonne stratégie à des gens qui épelaient mal et leur qualité d'épellation s'est améliorée, parfois considérablement.

Connaissant la PNL et l'Ennéagramme, je me suis demandé : "Et s'il y avait une stratégie principale propre à chaque profil de l'Ennéagramme ? Et si un 3 faisait toujours la même chose quand il voit le monde en tant que 3 ou réagit à ce qui lui pose un problème de façon excessivement 3 ? Et s'il y avait un ensemble d'étapes qui pouvaient être modifiées ?" Cela m'a poussé à faire quelques recherches et m'a conduit à quelques découvertes. Chaque transe de l'Ennéagramme s'est révélée entretenue par une stratégie sensorielle cohérente.

EM : Donnez-nous un exemple de la manière dont vous travaillez avec cela.

TC : Dans mes formations, je demande parfois aux participants de se mettre en petits groupes et de décrire les trois dernières fois où ils ont réagi en fonction de leur profil dans l'Ennéagramme et où cela leur a posé problème. Je leur demande alors ce que ces trois histoires ont en commun. Y a-t-il une séquence ? Quelle était la première étape ? Quelles étaient les sensations juste avant la réaction liée au profil dans l'Ennéagramme ? Presque toujours, les gens reviennent et disent : "C'est dingue. À chaque fois, il y a ceci qui se produit en premier, puis il se passe cela et puis il se produit cette autre chose." Il y a toujours une séquence.

Par exemple, disons que je suis un 1 envoyé à un séminaire par son employeur. La formation est nécessaire pour mon travail mais le sujet est lié aux maths, une matière dans laquelle je n'ai jamais été bon. En tant que 1, je suis parfois perfectionniste mais dans cette situation, je suis surtout anxieux à propos de mes performances. Pour gérer mon anxiété et retrouver une impression de contrôle, je commence à juger.

En entrant dans la salle de classe, je commence à repérer ce qui n'est pas à sa place. D'abord je remarque que certaines chaises ne sont pas bien rangées. Ensuite mon regard se porte sur la tenue décontractée de certains participants : quelques-uns portent des jeans et des sandales ; d'autres sont plus habillés et portent des chaussures de ville. C'est une étape visuelle.

En même temps, je commence à me parler à moi-même, à découvrir des défauts dans la situation : "Qu'est-ce qui se passe ici ? Les chaises sont mal rangées. Comment est-on censé s'habiller ? Et pourquoi y a-t-il ces tasses à café vides en désordre sur cette table ? Pourquoi n'y a-t-il personne pour nous accueillir ? Qui est responsable ? Quelle mauvaise organisation ! Ces gens ne peuvent pas connaître grand-chose aux mathématiques !" C'est une étape auditive.

Pendant que je juge, je me parle à moi-même sur un ton de voix coléreux. Je resserre les muscles de mon ventre, je voûte et je tends mes épaules et je limite ma vision pour ne percevoir que ce qui ne va pas. Physiquement, je me sens rigide et tendu mais en contrôle. Bien que cet état intérieur ne soit pas plaisant, il me fait me sentir plus puissant que quand je suis anxieux à propos de mes compétences en mathématiques. À l'aide de ma stratégie de jugement, j'arrive à un sentiment névrotique de pouvoir et j'apaise mon sentiment d'insécurité en ayant transformé ma nervosité à propos de moi-même en nervosité à propos de la situation. C'est une étape kinesthésique.

Chaque fois que je réagis à la façon d'un 1, il y aura une séquence similaire à celle-ci, exactement comme la stratégie d'épellation. De la même façon qu'il y a des stratégies d'épellation dysfonctionnelles et d'autres efficaces, une manière de travailler la stratégie Ennéagramme d'une personne est de comparer comment il se comporte quand il vit le meilleur de lui-même et comment il se comporte quand il vit le pire, de lui faire sentir la différence. Alors, on peut travailler sur la structure de cette différence.

On peut aussi demander : "Comment produisez-vous le sentiment initial d'insécurité ? Comment faites-vous pour être aussi nerveux avant même le début du cours ?" Il y a là aussi une stratégie.

EM : Ainsi vous pouvez avoir une stratégie extrêmement efficace qui fonctionne réellement et que vous utilisez encore et encore parce qu'elle fonctionne.

TC : C'est exact. Ce n'est qu'une sur-utilisation. Nous croyons à nos défenses, à ce qui marche habituellement. Quand elles cessent de fonctionner, nous allons voir un thérapeute ou nous commençons à travailler sur nous d'une façon ou d'une autre.

Une autre chose que la PNL apporte à l'Ennéagramme est un ensemble de techniques qui sont éminemment adaptables aux dilemmes des profils de l'Ennéagramme. Après leur succès avec les stratégies d'épellation, les créateurs de la PNL se sont demandés si les bons thérapeutes avaient quelque chose en commun comme l'avaient les gens qui épelaient bien. Ils ont étudié les comportements de plusieurs maîtres thérapeutes qui avaient des styles très différents mais qui tous obtenaient des résultats. Il y avait notamment le gestaltiste Fritz Perls, l'hypnothérapeute Milton Erickson et Virginia Satir, la mère de la thérapie familiale. Bandler et Grinder ont cherché à comprendre ce que ces différents thérapeutes avaient en commun. De ce travail, sont nées des techniques qu'ils avaient tous en commun, des techniques qui apparaissent et réapparaissent dans toutes sortes de thérapie.

EM : Quelles sont ces techniques ?

TC : Il me faudrait des heures pour expliquer réellement ces techniques. Cependant, d'un point de vue global, ces thérapeutes savent créer rapidement une relation profonde, obtenir des informations de grande qualité à propos du problème du client et activer ses points forts. Ils utilisent leur voix et leur comportement non verbal de façon cohérente et efficace. À divers degrés, ils encouragent et développent l'expression des émotions. Ils font des recadrages (changement de la signification des limitations), ils se concentrent sur les objectifs et les solutions et ils aident leurs clients à utiliser leurs ressources actuelles pour transformer leurs souvenirs. Ils travaillent avec les intentions inconscientes, la physiologie et l'image de soi. Ils donnent des tâches thérapeutiques.

EM : Au cours de vos séminaires, je vous ai vu faire du "travail de changement " avec un client. Je savais que vous utilisiez alors votre connaissance de l'Ennéagramme et de la PNL mais j'aurais aimé savoir quand vous passiez de l'un à l'autre. Pouvez-vous décrire ce processus pour nous ?

TC : Cela dépend toujours de la personne et de la nature de son problème. C'est parfois déclenché par ma connaissance du pattern principal de son profil dans l'Ennéagramme, par la manière dont elle présente extérieurement son problème en opposition avec le pattern interne de son profil. Beaucoup de choses dépendent aussi de la motivation de la personne à travailler, de l'urgence de changer qu'elle éprouve. Généralement, les gens veulent changer parce qu'ils ont des réactions excessives ou qu'ils se limitent eux-mêmes et qu'ils veulent de nouveaux choix. On travaille en fonction de ce que la personne veut.

EM : Disons que quelqu'un est sujet à des explosions de violence et veut changer.

TC : La vie intérieure de quelqu'un qui a tendance à être violent a une certaine structure, notamment quand il a la réaction qui le conduit à la violence physique. Il y a une séquence par laquelle il passe inconsciemment à chaque fois qu'il devient violent. Par exemple, il pourrait voir son épouse d'une certaine manière et entendre sa voix d'une façon qui le conduit à la réaction violente.

EM : Cela me rappelle quelqu'un qui était sujet à des accès de colère furieuse. C'était un enseignant qui pouvait, par exemple, exploser après une étudiante qui portait un vernis à ongles rouge et la jeter hors de sa classe. En fin de compte, il a appris à sentir venir sa fureur et à éviter de s'y laisser aller.

TC : C'est un niveau d'approche du problème, une simple interruption du pattern. Il semble que cela l'ait aidé et cela aide beaucoup de gens. Mais parfois, interrompre le pattern n'est pas suffisant.

Un autre niveau de travail avec cette personne serait de lui faire découvrir comment il crée intérieurement la réaction problématique. Je lui demanderais de revivre mentalement et émotionnellement la dernière fois où il a explosé après quelqu'un et de découvrir comment il faisait pour créer cette réaction. Si par exemple c'était un 1, il pouvait avoir vu le vernis à ongles rouge de la jeune fille, s'être dit quelque chose à l'intérieur de lui-même d'une voix critique et forte ("Je ne réussis pas avec cet enfant, je ne suis pas un bon enseignant.") et alors avoir blâmé la jeune fille. Ou bien, il pouvait l'avoir trouvé attrayante, avoir jugé sa réaction incorrecte et avoir hurlé après elle à cause de ses émotions "illicites".

Généralement quand les gens explosent, c'est qu'ils sont incapables de se dissocier, de prendre du recul par rapport à leur expérience. Au lieu de cela, ils sont excessivement associés. Les gens qui sont excessivement associés sont décrits comme versatiles, dramatiques, impulsifs ou passionnés. Ils sont immergés dans ce qu'ils font et ressentent toutes leurs émotions, agréables ou désagréables, à tout moment. Ils sont tellement impliqués qu'ils ne peuvent pas lâcher prise. Ce professeur pouvait avoir désespérément besoin que ses élèves réagissent bien à son enseignement. S'ils ne le faisaient pas, il pouvait avoir l'impression qu'il n'avait pas d'autre choix émotionnel que d'exploser.

Le contraire de l'association est la dissociation, la capacité à se détacher, à se déconnecter de ses émotions ou de tout ou partie de son corps. Cela peut vouloir dire considérer sa propre expérience d'un point de vue différent du sien, comme quand nous imaginons ce que les autres gens pensent de nous, ou s'observer à distance, ou voir le monde à distance comme quand on regarde à travers une vitre épaisse. Quelqu'un qui serait plus dissocié attacherait moins d'importance à la façon dont ses étudiants réagissent.

EM : Ainsi certaines personnes peuvent avoir un déséquilibre entre la manière dont ils s'associent ou se dissocient.

TC : Oui, et cela aussi est lié à leur profil dans l'Ennéagramme. Certains profils ont tendance à s'associer exagérément à leur expérience alors que d'autres ont tendance à être trop dissociés. Certains 3 se dissocient de leurs émotions alors que les 4 sont trop associés aux leurs. Les 5 passent leur vie à essayer de se retirer et de se dissocier des demandes des autres, alors que les 2 et les 9 s'associent excessivement aux autres et se perdent eux-mêmes dans la manœuvre.

Il n'est pas mieux d'être associé ou d'être dissocié. Les deux sont utiles selon les circonstances. L'association est une bonne chose pour ressentir le plaisir de vos réalisations, pour faire l'amour, pour descendre une pente à skis, pour toute expérience que vous voulez vraiment ressentir. La dissociation est utile pour prendre du recul dans une situation difficile, pour réfléchir, etc. Beaucoup de problèmes psychologiques peuvent être réglés en apprenant à s'associer ou à se dissocier au moment approprié.

EM : Vous avez mentionné le 5 qui serait plus dissocié.

TC : Oui, l'idéal de défense du 5 est de rester dans sa tête, de flotter au-dessus de ses émotions, de les observer à distance, de voir ses émotions plutôt que de les ressentir.

EM : Alors quelle technique utiliseriez-vous pour faire qu'un 5 soit plus dans ses émotions ?

TC : Cela dépendrait de la personne. Mais des choses comme le travail corporel peuvent être assez aidantes pour les 5, ou des approches comme la vôtre, je crois, Andrea [voir "Grenouilles, chemins neuronaux et EnneaMotion™" paru dans le numéro de juillet-août 1998 d'EM] et d'autres techniques qui impliquent le corps comme la méthode Feldenkrais ou le travail sur les tissus profonds.

Vous pouvez essayer d'apprendre à un 5 comment s'associer et voir ce qui se passe. Au lieu de voir ses émotions à distance, il pourrait les rapprocher et en quelque sorte les inhaler. Comme il entrerait dans ses sensations, il serait plus en contact avec elles. S'il résistait à entrer dans ses sensations, cela pourrait signifier qu'il se défend contre elles.

Vous devriez alors considérer d'autres facteurs. Il pourrait y avoir des peurs venues de l'enfance, des souvenirs anciens ou l'image d'un Soi plus jeune qui est trop effrayé pour ressentir.

EM : Vous pourriez enseigner à un 5 à être en contact avec ses émotions en le faisant revenir à un souvenir d'enfance ?

TC : Non, c'est plus comme si un souvenir d'enfance resurgissait de lui-même. L'image d'un enfant vient souvent dans cette sorte de travail. Quand vous vous défendez excessivement dans le cadre de votre profil dans l'Ennéagramme, vous protégez généralement quelque chose de plus vulnérable à l'intérieur de vous. Habituellement, l'inconscient représente cette vulnérabilité comme un Soi plus jeune.

Une des choses que j'ai faites avec des 5 est de les faire rechercher un Soi plus jeune qui est effrayé. Très souvent, il y en a un, situé dans la poitrine du 5, disons l'image d'une jeune fille. Je demanderai au 5 de mettre cette jeune fille en face de lui, de la regarder en détail, de commencer à dialoguer avec elle et de découvrir ce dont l'enfant a besoin pour avoir moins peur. Très souvent avec les 5, c'est le pouvoir, une sorte de confiance en soi sociale.

Je demanderai au 5 de continuer à regarder cette image et de donner à cette enfant toutes les ressources auxquelles il peut penser, particulièrement le pouvoir et la confiance en soi, en extrayant ces ressources de divers moments de sa vie. Généralement, l'image commence à changer quoique le processus puisse prendre un certain temps. Quand le 5 est satisfait et estime que le Soi plus jeune a tout ce dont il a besoin, je lui demande de ramener cette image dans sa poitrine et de se réassocier à ses émotions. Généralement, le 5 vit alors son corps et ses émotions de manière très différente. Ce qui en lui était jeune et terrifié se sent plus vieux et plus puissant.

EM : Pourriez-vous utiliser la même approche avec, disons, un 4 qui est trop associé ?

TC : Avec quelqu'un qui est trop associé, vous voudriez lui apprendre comment se dissocier.

EM : Comment feriez-vous cela ?

TC : En lui apprenant à voir ses émotions plutôt que de les ressentir. Quand vous êtes trop associé, vous ne savez pas prendre du recul et vous observer. Vous ne savez pas comment vous êtes. Apprendre à vous voir et à voir vos émotions peut être riche d'informations et très aidant.

La dissociation est utile pour traiter les traumatismes. Vous pouvez voir une image de vous vivant l'expérience passée déplaisante sans les sensations et réactions corporelles. Ainsi vous changez littéralement de perspective. Vous pouvez voir une partie de vous plus jeune vivre une expérience déplaisante et apprendre tout ce que vous avez à apprendre du passé sans le revivre. Vous avez l'information visuelle à propos de ce que vous devez éviter ou faire dans le futur.

Un 4 peut apprendre à voir un Soi plus jeune au lieu de devenir un enfant dans le présent. Le point important est d'avoir le choix.

Je voudrais ajouter qu'il y a un autre niveau à ce travail qui implique ce qu'on appelle les gains secondaires. Quelquefois, se dissocier et traiter la souffrance n'est pas suffisant parce que la personne est attachée aux bénéfices (les gains secondaires) liés à la souffrance. Un 4 peut par exemple s'être tellement identifié à sa souffrance qu'il pense qu'elle est son identité. Pour son inconscient, se dissocier signifie cesser d'exister : "Pas de souffrance = Pas de Moi".

Cela conduit à aider le client à découvrir son attachement à ses défenses, à trouver quels besoins elles satisfont. Après que cela ait été mis à jour expérimentalement, le travail consiste à trouver d'autres manières plus actuelles de satisfaire ces besoins au moins aussi bien que la souffrance ne le fait. Une autre approche consiste à se demander s'il a vraiment besoin de ce que la souffrance apporte. Pourrait-il vivre aussi efficacement avec moins de défenses ?

Une approche fructueuse consiste à trouver comment il fait pour à la fois recréer le passé et se protéger de ses ombres. À partir de là, il y a de nombreuses techniques pour travailler sur la souffrance et l'éliminer.

Souvent, une souffrance que l'on reproduit est liée à une attitude défensive adoptée tôt dans la vie. Les 4 qui se sont sentis rejetés dans leur enfance rejettent maintenant les autres, avant qu'ils aient le temps les rejeter. Ils recréent leur souffrance comme un moyen de se protéger contre une souffrance plus grande que les autres pourraient leur infliger par surprise. Dans cette logique de leur défense, ils font au mieux dans une situation mauvaise en attaquant les autres, en brisant leur cœur avant que les autres ne puissent le faire. Ainsi, il y a une impression de contrôle.

EM : Ce que vous décrivez a lieu dans un cadre thérapeutique. Comment appliquer certaines de ces idées au travail personnel ? Disons que quelqu'un a lu les livres, qu'il sait quel est son type et qu'il veut commencer à travailler seul sur lui. Comment faire cela ?

TC : Si l'observation de soi et l'idée qu'il est bon d'apprendre des choses sur soi sont complètement nouvelles pour vous, il n'est pas mauvais de commencer en posant la question "Pourquoi ?" : "Pourquoi suis-je ainsi ? Pourquoi est-ce que je réagis ainsi ? Qu'est-ce qui s'est passé dans mon enfance et qui me marque encore aujourd'hui ?"

EM : Vous ne vous contenteriez pas d'une réponse comme "Oh ! C'est parce que je suis de type X." Vous seriez spécifique dans chaque cas.

TC : Je ne dirais pas que c'est parce que je suis de type X. Au mieux, ce serait mettre la charrue avant les bœufs et au pire ce serait utiliser l'Ennéagramme comme une excuse. Je chercherais des patterns dans mes comportements qui indiqueraient comment je transporte le passé dans le présent, à quel point je me défends excessivement dans le présent (c'est la même chose que la fixation et la compulsion de mon profil dans l'Ennéagramme.)

Mais la question "Pourquoi ?" ne peut pas vous emmener plus loin. Si vous voulez réellement changer, la question est toujours "Comment ?" : "Comment est-ce que je recrée le passé dans le présent ? Comment est-ce que je construis ma réalité vue de mon profil dans l'Ennéagramme ? Comment est-ce que je fais cela à moi-même ?" Une réponse détaillée à ce type de question montre dans quelle direction vous devez aller.

Vous avez besoin d'une motivation pour simplement poser cette question. Et vous devez aussi prendre une certaine responsabilité, assumer qu'à un certain niveau les difficultés que vous avez sont votre création.

Si vous n'êtes pas motivé, alors il est possible d'utiliser l'Ennéagramme au service du statu quo. Vous pouvez dire : "Mon problème, c'est mon type. C'est normal que je sois paranoïaque, je suis un 6. Comment voulez-vous qu'il en soit autrement ?" C'est vraiment un très mauvais usage de l'Ennéagramme, un détournement complet du modèle.

C'est ce que fait l'ego quand il veut éviter le changement. Vous découvrez l'Ennéagramme et il vous secoue puissamment mais bientôt vous commencez à le mélanger à ce que vous savez déjà, à lui ôter son aiguillon et à le mettre au service de votre névrose. Il me semble que cela se fait beaucoup dans les milieux de l'Ennéagramme.

EM : Quand vous parlez de résistance au changement, vous supposez qu'il y a une situation ou un état que la personne est réellement prête à changer. Est-ce que vous pourriez définir cela ?

TC : Généralement, cela a quelque chose à voir avec la souffrance générée par le fait de recréer le passé, de pratiquer continuellement les défenses de votre personnalité.

EM : Et c'est quelque chose qui est très variable selon les individus. Certaines personnes peuvent endurer des quantités incroyables de souffrance avant de se décider à y faire quelque chose.

TC : Exact. L'idée de changer ne vient pas à l'esprit de tout le monde. Chacun est différent ; il y a une immense variété. Souvent les gens changent parce qu'ils ne peuvent plus supporter une ancienne façon d'être. D'autres ont à l'intérieur d'eux-mêmes quelque chose qui aspire à évoluer. Tout le monde ne change pas à partir d'une motivation négative, mais beaucoup de gens le font. Changer peut sembler coûteux mais souvent le prix à payer pour rester le même est plus élevé.

Disons que j'ai grandi dans des circonstances douloureuses et que j'ai commencé à boire très jeune. J'ai probablement bu pour me soigner, comme une stratégie me permettant de supporter cette époque. Si vingt ans plus tard je bois toujours, alors ma tentative de solution est devenue mon problème.

C'est vraiment une bonne manière de penser aux défenses de notre profil dans l'Ennéagramme. La chose qui nous a sauvés autrefois est maintenant le problème. Votre moyen de vous sortir des problèmes est devenu le moyen de les créer et c'est quelque chose que vous devez justifier. Alors, vous rendez votre réalité plus étroite en excluant huit neuvièmes de la réalité, comme dit Richard Rohr.

EM : Il y a une maxime qui dit que vous vivez la première moitié de votre vie d'une certaine façon et la seconde d'une autre manière. Est-ce que cela peut être parce que les mécanismes de défense qui fonctionnent bien dans la première moitié de la vie deviennent dépassés et dysfonctionnels et sont donc mis au rebut plus tard dans la vie ?

TC : Je pense qu'il y a des gens qui ne les mettent jamais au rebut ; ils vont jusqu'à leur mort, attachés à un point de vue immature qui a été cependant fonctionnel depuis l'enfance. Quant à comprendre pourquoi ils ne se réveillent pas, cela fait partie du grand plan de Dieu ; il semble seulement que c'est différent pour chaque personne.

Quand les gens changent, cela a généralement quelque chose à voir avec l'obsolescence de leurs défenses. Si je suis un 8 qui a grandi dans un environnement violent et hostile, je peux avoir perçu ma vie (et même le monde) comme une sorte de champ de bataille. Si trente ou quarante ans plus tard, je regarde encore le monde comme un lieu de guerre, alors je vais faire des choses comme provoquer les autres et les pousser à se conduire avec moi d'une façon qui renforce mes prémisses et qui justifie mes défenses.

EM : Donc vous mettez en place un ensemble de patterns qui poussent votre environnement à vous fournir la preuve que vous aviez raison depuis le début.

TC : Exactement. Une circonstance dans laquelle vous pouvez observer vos défenses à l'œuvre est quand vous abordez une situation totalement nouvelle. Qu'est ce que vous commencez à repérer ? Si vous êtes un 8 et que vous avez une guerre dans la tête, cela va définir ce que vous remarquez. Si vous êtes un 2 et que votre métaphore de vie, la manière dont vous voyez fondamentalement le monde, est interpersonnelle, vous allez chercher à créer des relations personnelles ce qui est très différent du fait de s'attendre à une guerre.

EM : Alors nous cherchons en permanence la confirmation du fait que notre système définit le monde.

TC : Je ne dirais pas que nous faisons toujours cela. Nous le faisons jusqu'à un certain point et dans un sens, c'est efficace. Vous devez décider où est-ce que vous vous limitez, quand est-ce que vous utilisez trop les défenses de votre profil dans l'Ennéagramme et dans quelle mesure vous sur-utilisez votre force. Alors l'attention se déplace vers le comment vous faites cela. Comment créez-vous une réaction prévisible qui vous donne une impression de contrôle ? Comment vous protégez-vous des ombres de votre psyché ?

Si les défenses de votre personnalité n'ont pas grand-chose à voir avec votre monde actuel, si elles interfèrent avec votre travail ou avec vos relations, s'il y a une dissonance entre ce que vous pensez faire et ce qui se produit réellement, alors vous devriez être motivé pour grandir et changer.

À suivre… le mois prochain.

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Tom Condon vient de publier une édition revue et augmentée de The Enneagram Movie and Video Guide et le premier volume de son nouveau livre, The Dynamic Enneagram-How to Work With Your Personality Style to Truly Grow and Change sera en librairie en août. Pour obtenir des informations sur les séminaires, les livres et les bandes-vidéo de Tom, contactez :

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