Imagination ou incarnation : le dilemme du 4
Tracy Colina (Traduction par Benoit Francq)

Beaucoup de personnes étudiant l'Ennéagramme sont conscientes des caractéristiques nostalgiques typiques du 4 : la mélancolie, le sentiment d'être "défectueux", la sensibilité émotionnelle et le sentiment d'être spécial ou différent. Une remarque que Tom Condon a faite récemment lors d'un atelier à Cincinnati m'a aidé à comprendre un aspect crucial du 4 qui est peu abordé dans les articles concernant l'Ennéagramme. Tom y exprime l'idée que les 4 peuvent changer quand ils "trouvent le monde", c'est-à-dire quand ils reconnaissent et/ou prennent contact avec la réalité objective et avec ce qui arrive vraiment. En attendant, leur drame intérieur peut leur fournir un agréable mécanisme de défense contre leur perception d'un monde extérieur qui les rejette. Les 4 peuvent tellement jouir de leur monde où l'imagination est amplifiée qu'ils peuvent avoir du mal à entrer en contact avec la réalité. Cette problématique sous-tend une grande partie de la vie des 4 et nous aide à les comprendre.

En tant que thérapeute qui a travaillé avec un grand nombre de 4 et étant moi-même également une 4, il m'est évident que les jeunes "Romantiques" [NdT : "Romantique" est le nom parfois donné au type 4] ont parfois du mal à faire fonctionner et à se servir de leur corps physique. Ils tiennent des propos tels que : "Je me sens étranger en terre étrangère." ou "Je me sens débarqué d'une autre planète." Certains 4 ont la sensation qu'une partie de leur corps n'est pas présente ou plus précisément, qu'ils ne veulent pas que leur corps soit présent. Ces assertions peuvent être rapprochées du désir qu'expriment certains anorexiques de ne pas s'incarner. Ce n'est pas tant qu'ils veulent être minces mais plutôt qu'ils ne se voient pas eux-mêmes comme ayant ou désirant avoir un corps. Ceci est particulièrement vrai pour les 4 dont la modalité sensorielle la moins développée est le kinesthésique. Les 4 ont parfois des difficultés à être "ici et maintenant" avec le "juste nécessaire" de présence vitale.

À cause de cet aspect de leur Essence dont ils se sentent l'absence dans ce monde, à savoir l'Origine ou la Source Sacrée, cette difficulté à s'incarner et à décider d'être ici et maintenant fait sens pour eux. Ils sont conscients de "deux réalités : le monde objectif et l'envers du décor". Cet envers du décor peut être aussi réel pour le 4 que la réalité objective et "le monde objectif ne tient pas ses promesses d'accomplissement"1.

Pour le 4, ce monde est un monde d'illusions et rien dans ce monde ou dans son expérience ne lui paraît entier, ni connecté avec le Divin. Cependant, dans son imagination ou ses fantasmes, le 4 peut se sentir libre d'envisager tout ce qu'il aime ou d'éviter, voire d'échapper, aux substituts pour reconnecter au monde réel. L'attention du 4 peut s'orienter vers le passé, mais le plus souvent elle crée et imagine un monde plus proche de ce qu'il souhaiterait que la réalité soit.

Une des décisions fondamentales que le 4 doit prendre est de savoir s'il souhaite devenir un être matériel, physique. Devenir un être humain, pour le jeune 4, pour suggérer l'idée de la mort, de la déception et de la perte de la connexion au monde imaginaire où "tout est possible" et connecté. Parfois on me pose la question : "Est-ce que les 4 sont autodestructeurs ?" Cette question présuppose que le 4 croit avoir un Soi à détruire. Ce qui se passe à un niveau plus profond, c'est que les 4 choisissent de se dérober à leur humanité concrète, à leur incarnation, à leur présence physique sur cette planète. Au lieu de cela, ils disent : "Je n'aime pas cet endroit, je n'appartiens pas à ce monde, je ne reste pas." Les 4 peuvent accidentellement se tuer ou devenir tellement imprudents par rapport à cette soi-disant vie qu'ils en arrivent à se soulager du fardeau de la vivre. La liste des 4 célèbres morts jeunes pourrait remplir toute une page : John Keats, Percy Shelley, James Dean, Janis Joplin, Jim Morrison, Kurt Cobain, Sylvia Plath, pour ne nommer qu'eux… Le monde de l'imagination, de la fantaisie et des idéaux est préféré à l'entrée dans la réalité que le poète Matthew Arnold décrit comme n'ayant :

Ni certitude, ni paix, ni secours dans la peine :
Et nous sommes ici comme sur une morne plaine
Balayée par l'anxiété confuse de la lutte et de la fuite,
Où des armées ignorantes se heurtent dans la nuit2.

Le poète William Wordsworth a défini avec justesse la réalité intérieure du 4 lors de sa chute dans le monde matériel. Sa description est aussi pertinente pour exprimer le vécu de tous les types de l'Ennéagramme lors de la séparation avec l'essence et du développement ultérieur de la personnalité.

Il fut un temps où les prairies, les bosquets et les ruisseaux,
La terre, et tous les signes ordinaires

Me semblèrent
Vêtus de lumière céleste,

Telles la gloire et la fraîcheur d'un rêve.
C'est maintenant du passé :

Vers où que je me tourne,
De nuit comme de jour,

Les choses que j'ai vues, je ne peux plus les apercevoir.

Où a-t-elle fui, la lumière visionnaire ?
Où sont-ils maintenant, la gloire et le rêve ?

Notre naissance n'est que sommeil et oubli :
L'Ame qui s'éveille avec nous, l'étoile de notre vie,

A résidé ailleurs
Et viens de si loin
Ni totalement sans mémoire
Ni entièrement nue,

Mais en suivant les nuages de la gloire nous émergerons

De Dieu, qui est notre refuge :

Le paradis gît dans notre enfance !
Les ombres de la maison-prison se rapprochent

Du Garçon qui grandit,

Mais Il appartient à la lumière et d'où qu'elle coule,

Il y voit sa joie ;

À la longue, l'Homme perçoit qu'elle meurt,
Et il se flétrit dans la lumière blafarde du quotidien3.

Plus loin dans son poème, Wordsworth décrit la perception de la perte de contact avec la Source et le développement de la personnalité quand "le petit Acteur dupe une autre partie".

Il y a un certain nombre d'archétypes qui décrivent métaphoriquement l'état intérieur du 4 et expriment de manière semblable ses difficultés à être sur terre. Un de ceux-ci est le Puer Aeternus (enfant éternel) décrit par Marie-Louise Von Franz dans son œuvre du même nom. Elle évoque Le Petit Prince, livre écrit par Antoine de Saint-Exupéry, qui était un 4. Saint-Exupéry, lui-même, mourut dans un accident d'avion au début des années 1940. Son ardent désir de voler était sa tentative d'échapper à un enracinement dans un espace fini auquel il pensait ne pas appartenir4.

James Hillman décrit le Puer comme la dominante archétypale qui personnifie ou qui est en relation particulière avec les pouvoirs spirituels transcendantaux de l'inconscient collectif. Il est affaibli sur terre car il ne s'y trouve pas chez lui. Sa direction est verticale. Le monde ne peut jamais satisfaire les demandes de l'esprit ou être comparé à sa beauté5.

Les 4, qui vivent plus dans l'imagination que dans la réalité physique, croient être toujours connectés à l'esprit, à l'inconscient où tout est toujours connu en totalité. Pourquoi, selon eux, quelqu'un voudrait-il vivre autre chose ?

Une autre métaphore de la dynamique du 4 est la légende du vampire.

Dans cet archétype, nous voyons à l'œuvre le mécanisme de défense du 4, l'introjection. Introjecter consiste à placer à l'intérieur de soi la personne aimée, afin de devancer et de prévenir le sentiment de perte qui est vécu habituellement. Cette perte et ce vide sont la conséquence du fait que le 4 se sent déconnecté de la Source ou de l'Origine et ces introjections remplacent ou imitent "la connexion originelle, entière et profonde, où rien ne manque"6.

Le vampire, qui est entre la vie et la mort, est, selon ses propres croyances, pour toujours coupé de l'Origine ou de la Source. Il en est réduit à se nourrir de la vie pour maintenir son état de mort-vivant et à prendre la force vitale des autres à travers de leur sang. Mais le sang ne parvient pas à le rassasier et il est contraint d'en boire encore et encore. Le 4, qui est coupé de la Source, introjecte ou prend l'existence des autres comme substitut à cette Source ; il a besoin d'agir ainsi continuellement pour maintenir ce qu'il croit être la vie. La seule thérapeutique pour le vampire est d'avoir le cœur transpercé et de mourir d'une mort humaine. De même, le 4 qui ne s'est pas complètement incarné doit aussi avoir le cœur transpercé pour souffrir et se reconnecter avec la race humaine et ainsi avec sa propre humanité.

Le vampire, quand il est au contact de la lumière, devient inconsistant et habituellement, selon la légende, disparaît. Il est également incapable de refléter son image dans un miroir et ces deux phénomènes sont des métaphores de ce qui arrive quand le système du faux Soi du 4 émerge à la conscience, à la réflexion et à l'analyse objective : il ne peut pas survivre. Ce monde, comme le monde du vampire, n'apporte au 4 aucun bonheur tant qu'il se perçoit comme un étranger ou comme ne lui appartenant pas. Il en est réduit à s'en aller furtivement vers une vie dans l'ombre et à trouver ce qu'il peut de maigre pitance.

Une des difficultés que rencontrent les jeunes 4 dans notre culture américaine peut se situer au niveau des aspects de type 3 (compétition) prédominants dans notre société. Ceci représente la partie ombre du 4 qui ne peut s'identifier à ces qualités typiques du 3 : le succès matériel, l'apparence, la vie en société. Bien sûr, se confronter à certaines de ces qualités peut être thérapeutique pour le 4, précisément parce qu'elles constituent une ombre désavouée. D'un autre côté, le 4 constitue aussi une ombre pour le 3 et donc également pour la culture américaine. Le 4 ne se sent pas bien face à l'apparence, au succès financier et matériel et à l'orientation vers les objectifs et les résultats typiques du 3. Les 4 sont parfois des boucs émissaires à cause de cela, mais ils acceptent ce rôle précisément parce qu'il leur permet de se distinguer du fonctionnement du 3 et d'obtenir ainsi un soulagement intérieur. Cette contre-identification convient bien à la manière de voir les choses du 4 et lui permet de se constituer une identité, même formulée en termes non affirmatifs, en creux.

J'ai vu ce processus dans mon expérience de thérapeute lors d'interventions dans des familles comprenant des adolescents de type 4. Les pères et les mères de ces rebelles, de ces jeunes refusant de se couler dans le moule sont souvent des dentistes, des commerciaux ou des administratifs orientés vers les objectifs, dont le comportement ressemble à une caricature de l'état d'esprit du 3, même quand ils ne sont pas eux-mêmes des 3. Ils ne peuvent comprendre pourquoi ces adolescents ne veulent pas suivre leurs traces et pourquoi plus ils mettent la pression, plus leurs désirs de parents se heurtent à l'échec. Ces parents ne veulent souvent pas voir les aspects d'eux-mêmes qu'ils désavouent et que leurs enfants caricaturent. La dépression, les difficultés d'identité, se débattre avec ce qui a du sens et ce qui n'en a pas, les émotions intenses, tout cela sont des difficultés importantes pour des parents qui fonctionnent comme des 3 et qui se remettent peu en question, tout comme les aspects désavoués du 3 sont difficiles pour les jeunes 4.

Comment le 4 peut-il dès lors trouver le chemin vers son Essence ? Comment peut-il croire que la vie vaut la peine d'être vécue ? Beaucoup d'auteurs intéressés à l'Ennéagramme ont décrit et réfléchi au sujet du chemin de complétude du 4. Les étapes de cette voie comprennent le deuil et l'abandon du sentiment de perte, l'objectivation et la désidentification aux émotions, le déplacement de l'attention et l'arrêt du repliement sur soi. Mais pourquoi les 4 rencontrent-ils parfois des difficultés ou sont-ils coincés dans la mise en œuvre de certains de ces processus ?

La première étape vers la complétude est pour le 4 de s'éveiller à son dilemme et/ou à sa résistance à devenir humain. Ceci peut être accompli en l'informant sur son propre état d'esprit et sur comment celui-ci l'empêche d'atteindre ce qu'il veut ou ce dont il a besoin. Au fond de son cœur, le 4 désire être connecté aux autres et à la Source, mais s'extraire de l'humanité et rester absent au monde des événements réels empêchent les autres de le rejoindre. Informer le 4 que son mécanisme de survie lui sert à l'empêcher de se connecter est souvent utile. Il est aussi utile pour le 4 de réaliser qu'il y a des millions d'autres personnes spéciales dans le monde. Les techniques de recadrage, les paradoxes et la prescription de symptômes des thérapies systémiques sont particulièrement indiqués pour lui faire prendre conscience de la boîte dans laquelle il se trouve.

En second lieu, le 4 peut être aidé en lui faisant prendre conscience que la souffrance et la dépression, qui peuvent vraiment être des compagnes constantes pour lui, proviennent de causes dont il faut faire le deuil et qui n'ont pas besoin d'être continuellement réexpérimentées. Cette étape est seulement possible si le 4 trouve dans son cœur une bonne raison d'abandonner ses défenses. Cette raison est fréquemment la possibilité de se connecter vraiment à une autre personne. Autrement, le 4 restera dans sa tour d'ivoire d'imagination et n'aura pas de bonne raison d'en descendre. Quand le deuil est superficiel ou n'est que temporaire, c'est le signe que le 4 n'est pas encore complètement convaincu d'entrer dans la vie et que la souffrance n'a pas encore vraiment touché son cœur, là où elle peut être soignée. L'abandon final de la souffrance du passé se passera uniquement quand le 4 verra une réelle possibilité d'une autre façon d'être et de se sentir heureux.

Certains 4 sont tellement accoutumés à leur souffrance qu'ils ne connaissent pas d'autre manière d'être. Un de ces 4 avec qui j'ai travaillé, ayant vraiment été profondément blessé quand il était jeune, avait inconsciemment fait le vœu de ne plus jamais être blessé. Il se tenait constamment en dehors de la vie et déconnectait continuellement son imagination et son intellect. Une des raisons pour laquelle le 4 se sent différent est qu'il existe alors dans une réalité mentale à laquelle il n'appartient pas. Ces obstacles sur le chemin de la transformation ont besoin d'être reconnus et objectivés par le 4 pour qu'arrive une vraie guérison.

Le schéma comportemental "pousser-tirer" du 4 dans ses relations est le reflet de son ambivalence à l'égard du contact émotionnel authentique. Le 4 se met à distance quand il ne veut pas être dans la vie, quand il ne veut pas risquer de se connecter et, selon lui, d'être en conséquence blessé. Il tire l'autre vers lui quand le spectre de l'aliénation ou de la solitude se dresse et quand le manque de connexion est insupportable.

Une autre étape pour le 4 est la reconnaissance du fait que les émotions n'ont parfois pas grande signification et qu'elles n'ont alors pas à être suivies. Cette prise de conscience est un grand pas pour les personnes qui ont gouverné leur vie avec leurs émotions et qui ont construit leur réalité à travers le filtre de leurs sentiments personnels. Vivre un sentiment ne doit pas nécessairement avoir pour conséquence de le chérir ou de le mettre en actes. Le 4 doit examiner ses sentiments et discerner ceux qui le mènent à une plus grande connexion et à ce qui est bon pour lui et les autres. Cela peut prendre un bon moment car l'influence du vécu sentimental est très forte. Il est utile pour les 4 de développer à cet égard de bonnes capacités d'analyse et de pensée.

J'ai travaillé avec nombre de 4 qui plongent ou se maintiennent dans des relations malsaines car ils sont amoureux, un état sentimental qu'ils chérissent même s'il s'accompagne de souffrances. Cela aide les 4 de reconnaître qu'être dans une mauvaise relation est une conséquence fréquente de leur façon habituelle de gérer leur vie. Ils ne croient pas qu'ils méritent vraiment une bonne relation et se cantonnent dans celles qui sont mauvaises ou déconnectées car elles leur sont familières. C'est aussi important pour les 4 d'avoir un objet sur lequel investir leur romantisme. Mais ces objets romantiques empêchent les relations réelles, car les relations romantiques leur paraissent préférables, simplement parce qu'elles ne prennent pas en compte les traits moins attrayants de l'autre. L'atmosphère émotionnelle associée à l'état amoureux est un puissant moteur pour les 4. On sent qu'ils ne sont pas vraiment vivants tant qu'ils n'ont pas expérimenté cet état, même s'il est rempli de regrets ou de passion non partagée.

Le 4 peut être aidé à s'incarner en ayant des activités où il utilise son corps. Des activités telles que les arts martiaux, la danse, l'exercice régulier et le jardinage sont efficaces. La raison pour laquelle ces activités sont aidantes est qu'elles l'incitent à désinvestir son énergie de son centre affectif vers son centre instinctif, où les sentiments personnels et subjectifs laissent la place à un éveil serein. Il est aussi utile pour le 4 de tourner son attention sur les autres et d'intervenir et de les aider. Cela redirige son attention de lui-même vers les autres et le conduit à moins se préoccuper de lui-même.

L'habitude du 4, en termes d'attention, est de repérer et d'être préoccupé par ce qui est manquant. Il est utile pour lui de se rappeler continuellement que cette habitude n'est que cela, une habitude, et que l'attention peut être redirigée. Sinon le 4 retombe dans son habitude de se préoccuper de ce qui manque, croyant que ce comportement fait partie de son identité ou de son vrai Soi, plutôt que de le considérer comme un élément de son faux Soi.

Tout ce travail prépare le terrain pour l'étape la plus difficile. Certains 4 ont construit leur faux Soi de manière tellement affûtée qu'il obscurcit ou utilise l'énergie du Soi Essentiel. Bien sûr, nous avons besoin d'une personnalité pour des tas de raisons, mais par certains aspects, la personnalité devient plus une camisole de force qu'une aide pour nous et elle limite notre capacité à expérimenter qui nous sommes vraiment. Une "guerre sainte" commence alors entre la personnalité et le Soi Essentiel7.

Cette étape n'est pas spécifique au 4 mais peut s'appliquer à tous les types. Le 4 prend conscience que le sentiment, la dramaturgie et l'émotionnalité de la personnalité sont des tampons (terme de Gurdjieff) ou des carapaces (terme kabbalistique), qui ont eu pour fonction de protéger son cœur contre des assauts perçus comme venant du monde et produisant une vision du Soi parcellaire et défectueuse. Ces tampons ou ces carapaces sont devenus sa prison et l'empêchent de se réaliser vraiment. La différence entre l'atmosphère émotionnelle du 4 désintégré et l'équanimité et la paix du Soi Essentiel devient désolante. Le 4 peut alors prendre conscience du voile qui le sépare du monde réel.

Les processus de cette étape sont trop longs et impliquants pour être abordés ici, mais l'une d'entre elles est la prise de conscience par le 4 qu'il a construit sa réalité selon ces tampons. Il s'est approprié ce qu'il perçoit dans sa vision du monde limitée à un neuvième du possible. Les fruits d'une utilisation moins fréquente ou moins rigide de ce tampon sont la réalisation du soi Essentiel. Pour le 4, ce processus implique la diminution de la partie de son cœur incluse dans sa personnalité par ce tampon et l'expérience de la "grotte du cœur", c'est-à-dire le centre émotionnel supérieur qui est connecté à l'Essence8.

Ce cœur est calme et connecté à tout ce qui est et au fondement de l'existence. Le 4 n'a plus besoin de son émotionnalité quand il se reconnecte à la Source. Alors le monde ordinaire, pour lequel le 4 désintégré exprime une aversion, devient réel et rempli de sens, car il est maintenant connecté à la Source. Au sujet de cette profonde modification de la perception, le poète Hopkins écrit : "Le monde est chargé de la grandeur de Dieu."9

Ce n'est pas quelque chose que la plupart d'entre nous pratiquons continuellement, à cause de la force de notre compulsion et de la tendance habituelle de notre perception. Mais cette façon d'être peut être développée par la méditation, la pratique de la vie communautaire et les exercices spirituels développés par les bons enseignants.

Le 4 qui expérimente cela, sait ce qui est réel et ce qui ne l'est pas. À cette étape, le choix de s'incarner a été fait, même si la lutte peut continuer. Le 4 a fait le choix de se montrer vulnérable à l'autre et d'être dans la relation sans s'inquiéter et en acceptant ce qui pourrait lui arriver. Cette acceptation signifie que le 4 choisit d'affronter la mort physique et la perte et qu'il se trouve dans le mouvement de la vie. Thomas Merton, que Suzanne Zuercher décrit comme un 4, prétend que "nous avons la liberté d'être réels ou d'être irréels. Nous pouvons être vrais ou faux, le choix est nôtre. Nous pouvons porter tantôt un masque, tantôt un autre et ne jamais, si nous le désirons, apparaître sous notre vrai visage. Mais nous ne pouvons faire ces choix impunément. Les causes provoquent des effets et si nous mentons à nous-mêmes et aux autres, nous ne pouvons espérer accéder à la vérité et à la réalité à chaque fois qu'il nous arrive de le vouloir."10

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1   Palmer, Helen, The Enneagram : Understanding Yourself and the Others in Your Life (San Francisco: Harper Collins), 1988, p. 198.
2   Arnold, Matthew, "Dover Beach," 1886, The Norton Anthology of Poetry (New York: Norton), 1970, p.833.
3   Wordsworth, William, "Ode : On Intimations of Immortality from Recollections of Early Childhood," 1888, Complete Poetical Works (New York: Columbia University), 1999.
4   Von Franz, Marie-Louise, Puer Aeternus (Toronto: Inner City Books), 1981.
5   Hillman, James, "Senex and Puer: An Aspect of the Historical and Psychological Present" in Puer Papers (Irving Texas: Spring Publications), 1979, p. 24.
6   Daniels, M.D., David, en association avec Helen Palmer Workshops, 1997.
7   Palmer, Helen, Enneagram Professional Training Program.
8   Ibid.
9   Hopkins, Gerard Manley, "God's Grandeur", 1877, The Norton Anthology of Poetry (New York: Norton, 1970), p. 887.
10  Zuercher, Suzanne, Merton: An Enneagram Profile (Notre Dame: Ave Maria Press), 1996, pp. 24-25.

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Tracy Colina est thérapeute au Centre de Thérapie Familiale de Cincinnati et une des intervenantes dans le programme de certification en Etudes Familiales du Collège du Mont Saint-Joseph. Elle est titulaire d'une certification suite au Programme de Formation Professionnelle de l'Ennéagramme Palmer/Daniels et membre du staff du Centre Ennéagramme de Ohio Valley qui est un groupe de neuf enseignants de l'Ennéagramme certifiés en Tradition Orale.