Une conversation avec Rich Borofsky (1e partie)
par Andrea Isaacs et Jack Labanauskas (Traduction par Fabien Chabreuil)

Enneagram Monthly : Beaucoup d'articles parus dans nos colonnes ont disserté sur les tours et détours de la personnalité et se sont émerveillés ou effrayés de la capacité de l'ego à dominer notre vie tout en se camouflant innocemment. Cela ne facilite pas la reconnaissance des passions de l'Ennéagramme en tant que stratégies défensives ou en tant que filtres à travers lesquelles nous percevons le monde. Avoir une vision précise du fonctionnement de notre ego ne doit pas nous faire oublier l'arrière-plan dynamique qui donne naissance à tous les phénomènes relatifs. Nous voudrions donc revenir aux bases et, plutôt que de nous focaliser sur les types, nous aimerions parler du changement, de l'évolution spirituelle, de la manière de faire la paix avec notre personnalité et de l'importance du silence.

Rich Borofsky : [Rires] Du point de vue de la méditation, du point de vue d'un musicien et d'un point de vue mystique, le silence est la source. Il est "La Source" dont tout émane et où tout retourne. En musique, le silence est aussi important que le son ; la musique est la relation entre le son et le silence. Les concerts commencent dans le silence. Les pauses entre les notes et les pauses entre les mouvements sont des éléments de la relation entre le son et le silence. Les mots, les pensées et les sentiments, tout le monde de l'expérience humaine est issu du silence et finit par y retourner.

La plupart des gens trouvent le silence inconfortable, surtout au milieu d'une conversation. Même entre des gens qui sont plutôt intimes, le silence est souvent embarrassant. Tout le processus de méditation consiste à apprendre comment se sentir à l'aise avec le silence, jusqu'à commencer à s'identifier avec le silence, à se sentir silence, à se percevoir comme la source dont surgissent les sons, les images et les sensations et dans laquelle ils se dissolvent de nouveau.

EM : Vous semblez considérer le silence comme notre état naturel immuable, avant qu'il soit éclipsé par les traits caractéristiques de notre personnalité. Dans votre métier de thérapeute, comment travaillez-vous avec cette idée ?

RB : Toute expérience difficile implique, d'une manière ou d'une autre, l'idée d'être coincé et immobilisé et que les choses ne changent pas. Nous faisons alors beaucoup d'efforts pour changer notre expérience, soit en essayant d'atteindre quelque chose de nouveau et de plus positif, soit en repoussant la situation, en essayant d'échapper à ce qui nous gêne et à la sensation d'être coincé. De nombreuses approches psychothérapeutiques encouragent cet effort consistant à repousser ce qui est déplaisant et aller vers quelque chose de plus confortable. Parfois, ceci est accompli conceptuellement en choisissant une manière plus positive de percevoir ou de comprendre la situation. En utilisant le concept "Figure versus Fond", je dirais que mon approche consiste à se focaliser sur le "fond", là où les autres psychothérapies se concentrent sur la "figure".

EM : La plupart de nos lecteurs sont probablement familiers avec les concepts de "figure" et de "fond" en peinture. Mais pour être sûrs d'être en phase, pouvez-vous nous expliquer comment vous les utilisez en méditation et en psychothérapie.

RB : Toute expérience est créée par une relation de la "figure" avec le "fond". La "figure", c'est tout ce que vous percevez consciemment ; le "fond" est constitué de l'arrière-plan que vous ne percevez pas consciemment. La Gestalt Psychologie et la Gestalt Thérapie sont basées sur ce phénomène de "figure" et de "fond". Un des présupposés de base de la Gestalt Psychologie est que le "fond" est hors de la conscience parce qu'il est invisible. Et il est invisible parce qu'il ne change pas. Généralement, nous ne sommes pas conscients du sol sur lequel nous marchons parce qu'il est stable et nous sommes conscients de la température, des nuages, du déplacement du soleil et du mouvement des feuilles dans le vent parce qu'ils changent. Les choses qui ne changent pas sont ignorées par notre conscience.

Ainsi, dans cette "approche contemplative de la thérapie", nous nous concentrons sur le "fond" qui ne change pas. Alors à partir de cette conscience du non-changement, ce qui émerge comme présent en permanence, c'est le calme, le silence. En d'autres mots, quand vous vous concentrez sur le calme, sur le silence, vous entrez en contact avec lui. Quand en tant que thérapeute, je m'identifie avec le silence et, pour ainsi dire, deviens cette présence silencieuse, les choses commencent à changer. C'est un paradoxe. Quand vous essayez de changer quelque chose dont vous êtes conscient, cette chose devient en fait de plus en plus forte, mais quand vous vous concentrez sur le fond plutôt que sur ce qui se passe, le changement devient possible.

EM : C'est plutôt difficile de porter notre attention sur le silence. Comment aidez-vous un client à faire cela ?

RB : Voici un exemple. J'ai vu aujourd'hui un client qui était fortement dépressif depuis le suicide de son frère deux ans auparavant. Il va beaucoup mieux qu'il y a un an, mais il est arrivé aujourd'hui assez anxieux. Je lui ai demandé de se centrer sur cette anxiété qu'il percevait située dans sa poitrine. Je lui ai dit : "Permettez simplement à cette anxiété d'être là ; n'essayez pas de la modifier. Et notez simplement la nature de l'énergie qui est dans votre poitrine." Il l'a d'abord ressenti comme négative, une sensation de refus. Mais en restant concentrée sur elle plus longtemps, il a commencé à la ressentir comme une sensation de puissance et finalement elle a commencé à se dissiper et à devenir calme et paisible. Alors quelque chose d'autre a émergé, quelque chose situé dans son abdomen. Je lui ai demandé de suivre cela, de laisser les choses se faire seules, de devenir un observateur conscient ou mieux encore, de devenir l'acte d'observation. C'est-à-dire de devenir la conscience elle-même, de devenir l'acte d'attention qui est le véritable "fond" de notre être. Et ce "fond", cette conscience, cette capacité d'observer, c'est ce dont vous devenez conscient quand vous êtes silencieux.

EM : En d'autres mots, si vous portez votre attention sur le silence et sur le "fond", les choses viennent par elles-mêmes, apparemment de manière indépendante de notre action, comme par intervention divine. Est-ce que l'on peut comparer cela au fait d'être ouvert à la grâce ou Chesed comme disent les Kabbalistes.

RB : Je ne suis pas familier de ce terme et de cette tradition. Mais ma compréhension du mot "grâce" en général est que dans ce calme conscient, qui est la source de toute conscience, chaque chose semble être une bénédiction, comme si elle était vue dans la perspective de l'éternité. On a alors le sentiment que les choses arrivent de manière purement spontanée, à la différence du fonctionnement normal de l'esprit qui recherche en permanence plus de plaisir en s'accrochant à tout plaisir disponible et en repoussant ou en essayant d'échapper à tout ce qui est déplaisant.

Quand quelqu'un s'identifie au silence, il y a une qualité de complète spontanéité et les choses se produisent simplement. Dans cette expérience, on a le sentiment de ne pas être nécessaire, de ne pas avoir besoin de l'ego. L'ego aime être occupé, faire des choses et être reconnu pour elles. Cela prend beaucoup de temps pour abandonner cette fonction. Comme un travaillolique qui n'arrive pas à se reposer, notre ego veut rester actif. Est-ce que tout ceci est clair ?

EM : Oui.

RB : J'ai relié trois concepts, mais de façon non explicite. Quand je parle de silence, je parle de calme, ce qui est pour moi la même chose que la conscience. Parce qu'on ne peut pas être conscient à moins qu'il n'y ait un "fond" calme. Plus le calme est profond, plus il est possible d'être conscient.

EM : Dans le monde de l'Ennéagramme, il est courant de dire qu'une fois que nous connaissons notre fixation et l'emprise qu'elle a sur nous, il est possible, d'une manière ou d'une autre, d'observer et de lâcher prise. Cela semble une bonne idée, pour peu qu'on y arrive. Qu'en pensez-vous ?

RB : Je ne pense pas qu'on puisse lâcher prise sans avoir une profonde expérience du "fond". Dans l'expérience du silence, vous réalisez que vous n'êtes personne, que vous n'êtes pas un corps, que vous n'êtes pas quelqu'un, que vous n'êtes pas une personnalité ou un certain type de personnalité. Vous êtes uniquement la conscience elle-même ou cette présence consciente. C'est notre vraie nature. Quand quelqu'un a expérimenté cela, même furtivement, il peut abandonner sa fixation et l'identification à un certain type de personnalité qui, au fond, est un ensemble de manières stéréotypées de penser, de ressentir, d'agir et de réagir.

EM : C'est une approche plutôt méditative et contemplative. Avez-vous quelque chose de plus interactif ?

RB : Le changement peut aussi survenir par le biais des relations. Une relation est un moyen exceptionnellement puissant de dissoudre les fixations et les attachements. À quoi que vous soyez attaché, quelles que soient vos préférences pour certaines émotions, certaines actions ou certains comportements, vous découvrirez quelque chose de différent chez votre partenaire et ce sera douloureux. Si vous avez l'aide d'un thérapeute ou de quelqu'un qui a un point de vue spirituel ou qui simplement a beaucoup de maturité et de compassion, il est possible d'utiliser cette souffrance pour dissoudre la fixation de votre personnalité. Quand nous commençons à réaliser qu'il est impossible de faire de l'autre personne un double de nous-même, la différence devient un enseignement spirituel.

C'est un peu comme être dans une cocotte-minute, la relation devenant une sorte de container dans lequel la tension et l'inconfort augmentent. Dans la relation, il y a l'amour qui a construit le couple, mais il y aussi énormément d'inconfort provoqué par la différence. Ce mélange d'amour et d'inconfort commence à créer de la compassion. La compassion est un moyen de relâcher ou d'adoucir notre exigence à ce que les choses soient d'une certaine façon. Elle permet d'inclure de plus en plus ce que nous aurions autrefois refusé. Faire cela élargit énormément le sens limité que nous avons de notre personnalité et notre identification à un certain type de personnalité. Est-ce que c'est clair ?

EM : Oui, cela l'est. Mais n'êtes-vous pas d'accord que pour que cela se produise, il faut que les gens impliqués dans cette relation résistent à la tentation de fuir à la première difficulté ?

RB : Bien sûr. La plupart d'entre nous avons une forte préférence pour le confort. Je travaille journellement avec des couples et j'observe une chose poignante : la plupart des couples commencent une relation et s'y engagent en espérant que cette relation sera un refuge contre l'inconfort du monde et la dureté de la vie quotidienne. Et elle peut de temps en temps être cela. Mais elle peut aussi être plus dure que n'importe quelle chose du monde extérieur et plutôt que d'être un port pour se protéger de la tempête, elle peut devenir la tempête. Ce n'est pas parce que c'est une mauvaise relation, c'est parce qu'une relation déclenche et confronte inévitablement nos fixations les plus profondes.

EM : Il faut beaucoup de ténacité et d'investissement.

RB : Il faut de la ténacité pour supporter l'inconfort. Je pense que nous apprenons tous qu'il y a certaines causes d'inconfort que nous pouvons changer. Si la chaise sur laquelle vous êtes assis est inconfortable, vous pouvez changer en allant sur une autre chaise. Vous pouvez ouvrir la fenêtre s'il fait trop chaud. Il y a plein de cas dans lesquels vous pouvez faire quelque chose afin d'avoir plus de confort. Et il y a aussi plein de manières de se sentir mieux à court terme qui sont dommageables à long terme, comme l'alcool, l'héroïne, le sexe immoral ou la consommation excessive de crèmes glacées. Et il y a aussi des situations où rien ne peut enlever l'inconfort, la peine et la souffrance et où on doit les assumer. Il faut assimiler, digérer et métaboliser la souffrance. Ce processus de métabolisation de la négativité et de l'inconfort est essentiel pour le développement et la croissance de la conscience. Elle ne peut pas évoluer à partir d'un régime de gâteaux, de crèmes glacées et d'expériences positives, douces et plaisantes. Pour qu'il y ait conscience, il faut qu'il y ait activité avec quelques grains de sable et quelques difficultés.

C'est pourquoi une relation est idéale pour faire croître la conscience parce qu'elle est un mélange parfait d'amour et de difficulté, de plaisir et de souffrance. C'est la boîte de Pétri, le creuset idéal pour développer la conscience, tant que la personne est capable de rester dans la relation. En fin de compte, on peut y réaliser que les manières habituelles d'éviter l'inconfort ne fonctionnent pas et peuvent même causer plus d'inconfort.

On peut dire que l'Ennéagramme n'est pas uniquement une question de fixation, mais plutôt une affaire de dépendance : dépendance de certaines émotions ou de certaines façons de se sentir mieux qui sont inefficaces à long terme. À long terme, la seule chose qui marche est d'abandonner sa fixation et de s'ouvrir à l'expérience d'être bien plus que notre personnalité.

EM : Pouvons-nous revenir en arrière un instant ? Vous dites que nos fixations nous aident à nous sentir mieux ?

RB : Oui.

EM : Pouvez-vous nous donner un exemple de comment cela fonctionne ?

RB : J'ai vu un couple ce matin. L'homme disait être de type 1. Il prend soin des autres et aime être responsable parce qu'il sait ce qui est juste et approprié. C'est ainsi qu'il se décrit et il a toute une histoire de vie dont il est conscient. Il vient d'une famille d'alcooliques dont il est le fils aîné, ce qui prédispose à ce genre d'attitude. Il sait bien sûr que pendre sous sa responsabilité quelqu'un qui est malheureux est un moyen de se sentir mieux soi-même. D'autres personnes auraient des stratégies différentes pour se sentir mieux ; il y en a peut-être une pour chacun des neuf types. Au cours de la session, la femme avec laquelle il vit s'est mise à pleurer. Elle ne savait pas pourquoi. Il a eu beaucoup de mal à la laisser être triste. Ils se trouvent qu'ils sont tous les deux prêtres ; aussi lui ai-je dit : "Qu'est-ce que cela impliquerait pour vous de croire qu'il y a quelque chose de plus grand que vous qui s'occupe d'elle, qui s'occupe de tous ses sentiments. Vous savez que vous n'êtes pas Dieu. Vous n'avez pas à être Dieu. La place est déjà prise. Pouvez-vous simplement vous permettre d'éprouver l'inconfort que vous procure sa tristesse ?" Cela a été merveilleux pour lui de commencer à penser ainsi, de faire confiance à Dieu et de croire qu'il y avait assez d'amour dans l'univers pour prendre soin de sa tristesse. Est-ce que cela vous donne une idée de la manière dont je travaille ?

EM : Oui, tout à fait. En quoi est-ce important pour comprendre sa fixation ?

RB : Je ne vois qu'une seule bonne raison de comprendre sa fixation, c'est d'utiliser cela pour s'en libérer. Mais malheureusement, ce que je vois c'est que beaucoup de gens ont comme idée fixe de comprendre leur fixation ! Ils aiment penser à eux-mêmes comme à un 1, un 3 ou un 7. Ou s'ils ne connaissent pas l'Ennéagramme, ils disent "Je suis dépressif", "J'ai des crises de panique" ou "Je suis un ceci ou un cela" et ils développent souvent une fixation sur la manière dont ils pensent à leur fixation. C'est-à-dire qu'ils en parlent ou qu'ils y pensent compulsivement ou qu'ils interprètent toute chose à l'aide de ce filtre.

EM : Ah, le charme de la personnalité !

RB : Le mot personnalité vient du mot latin persona qui se réfère à un masque. Quand vous portez un masque, vous parlez à travers lui, les sons sortent de la bouche du masque. La personnalité est un masque. Elle n'est pas le Soi authentique. Certes les masques et les rôles peuvent être utiles, mais la plupart des gens croient qu'ils sont leur masque. Ils sont devenus leur fixation. Je ne suis pas très optimiste à propos du fait que des typologies comme l'Ennéagramme puisse aider les gens à transcender leur fixation. Je n'ai pas vu cela se produire bien souvent.

EM : Nous n'avons pas vu la transcendance se produire bien souvent nous non plus… où que ce soit, songez-y, y compris dans les systèmes autres que l'Ennéagramme. Mais c'est tout simplement que la transcendance ne s'acquière pas à bon marché. En outre, espérer atteindre la transcendance en agissant uniquement sur notre fixation, c'est comme espérer s'élever en l'air en tirant sur les bras de notre fauteuil. Nous croyons que comprendre la fixation peut permettre de faire sauter un bouchon qui nous empêche de faire l'expérience d'un niveau de calme plus profond et qui est la condition sine qua non des progrès ultérieurs.

Mais avant de chercher la transcendance, cela ne peut pas faire de mal de chercher à devenir des êtres humains fonctionnels et honnêtes. Parfois, même cela semble être un objectif particulièrement ambitieux. Par exemple, dans notre expérience, nous voyons des gens prendre l'une de ces deux options : soit ils tombent amoureux de la notion de fixation, portent la leur comme une médaille et font de leur mieux pour se conformer aux clichés de leur type, soit ils sont épouvantés de découvrir à quel point la fixation nous affecte et reculent dégoûtés comme si c'était un moyen naturel de desserrer l'emprise de l'ego.

RB : Oui. Je pense que ce dégoût se produit inévitablement un jour ou l'autre, quand on devient las de créer et recréer sans cesse la même réalité. Cette répétition crée une énorme souffrance. C'est bien montré dans mon film préféré, Un jour sans fin. Connaissez-vous ce film ?

EM : Hélas, nous avons eu l'infortune de le voir sur un vol international, à l'aller puis au retour ! Mais précisons pour les lecteurs qui ne le connaîtraient pas que le héros du film revit la même journée encore et encore, en se comportant différemment à chaque fois, jusqu'à ce qu'il ait compris…

RB : C'est cela. Avoir une fixation, c'est comme revivre la même journée encore et encore. Vivre les mêmes expériences et comprendre les choses de la même manière peut en fin de compte donner l'impression d'être en enfer. De fait, les premières représentations de l'enfer montraient quelque chose de douloureux se produisant encore et encore et encore. Dans l'enfer d'Homère, Sisyphe fait remonter un lourd rocher vers le sommet d'une montagne et quand il est presque au sommet, le rocher lui échappe et revient à son point de départ. Tantale étend le bras pour prendre des grappes de raisin et elles lui échappent dès qu'il est sur le point de les saisir. Et cela se reproduit encore et encore. Alors cela peut provoquer une profonde répulsion et un sentiment d'horreur quand nous découvrons à quel point nous sommes bloqués dans notre propre enfer. Alors, désespérés, nous essayons de nous en évader. Et je pense qu'en fin de compte cela arrive à tout le monde de s'évader de sa fixation. Mais quand et jusqu'à quel point cela arrive dépend énormément des individus.

EM : Êtes-vous en train de dire que quand nous découvrons que nous sommes coincés dans notre fixation, dans notre enfer pour ainsi dire, aller vers le silence et le calme est la seule option qui permette un soulagement ?

RB : Oui, mais pas immédiatement. Créer un contexte, un "fond" de silence et de calme exagère en fait dans un premier temps cet inconfort et l'empire en nous le faisant mieux percevoir, comme si nous tournions le bouton de volume. Cela ne dissout pas la fixation sans à-coups. Mais cela dépend énormément de la personne. Il y a des gens chez qui la fixation commence à se dissoudre sans faire beaucoup d'étincelles.

EM : Sans une rupture dramatique ?

RB : Exact. Pour certaines personnes, la situation devient plus intense et frénétique et pour d'autres, il faut beaucoup de temps avant d'être à l'aise avec le silence et le calme et ce n'est qu'après qu'ils commencent à laisser tomber la fixation.

Ce dont je parle est un processus qui dure toute la vie. Très, très peu de gens transcendent complètement leur fixation au cours de leur vie. C'est quelque chose de très rare. La plupart des gens ne sont capables que de dissoudre un petit morceau de leur fixation. Ceux qui ne l'ont pas fait avant leur mort peuvent trouver au moment de leur décès une grande occasion de lâcher prise, tant qu'il ne s'agit pas d'une mort soudaine ou accidentelle.

EM : Revenons à la notion de répétition d'une stratégie insensée qui nous donne l'impression d'être en enfer. Il y a un sentiment de désespoir inhérent à cette impossibilité de vivre quelque chose de nouveau et de différent. Peut-être, je dis bien peut-être, notre attention pourrait-elle chercher spontanément un objet différent et accepter le silence comme une alternative au brouhaha habituel.

RB : Oui, je pense que c'est vrai. Je pense que pour que nous échappions à notre fixation, il faut d'abord que nous ayons perdu tout espoir, que nous ayons été complètement déçus par toutes nos tentatives et toutes nos stratégies. Ce que je veux dire, c'est qu'il faut percevoir que nous sommes complètement pris par la fixation et, en un sens, mourir en elle ou la laisser naturellement mourir. Cela permet d'abandonner l'illusion d'un Soi qui aurait réussi et de commencer le processus qui nous fera admettre que la personnalité (ou le caractère) est un mensonge. C'est un mensonge en ce sens qu'elle implique d'ignorer d'énormes parts de notre expérience et de la réalité qui ne collent pas avec l'image que nous voulons créer et présenter de nous.

EM : Il y a différentes écoles de pensée sur ce sujet. Certains disent que se focaliser sur les aspects négatifs de la personnalité ne fait que nourrir la fixation. D'autres croient qu'il faut se focaliser sur les aspects positifs de la personnalité et s'en servir comme d'un allié. Par exemple, un 2 excelle à aider, un 1 a des qualités d'organisation, un 7 a un talent à bâtir des associations… Cela nous conduit à nous demander s'il faut seulement abandonner les aspects négatifs de la fixation tout en en cultivant les aspects positifs.

RB : Je dirais que les deux manières de voir sont utiles. De toute évidence, il y a un besoin de stabilité. Nous essayons tous de trouver une certaine stabilité, ici ou là. L'être humain a une certaine disposition et une certaine prédilection à créer de la stabilité en étant organisé, en construisant des relations, en étant aidant ou en réussissant. Il y a plein de moyens de créer de la stabilité mais, selon moi, ils n'y arrivent que de façon limitée et imparfaite. Ils ne fournissent pas la stabilité dans toutes les conditions. Il n'y a qu'une sorte de stabilité qui est inconditionnelle et c'est la stabilité du calme, du silence. Parce que le silence ne dépend d'aucune condition. Il est toujours présent. Mais dans notre recherche de la stabilité, nous avons tous des petits dieux et des petites fixations sur lesquels nous nous sommes appuyés parce que nous en avions besoin. Nous pourrions dire qu'il y a des radeaux qui nous ont aidés à passer les moments difficiles de la vie. Mais comme le disait le Bouddha : "Une fois que vous avez traversé la rivière, vous n'avez plus besoin du bateau."

De la même manière, la fixation est utile. C'est utile d'avoir une personnalité dans le monde. Elle nous sert à aller jusqu'à l'endroit où elle cesse d'être utile, où nous sommes de l'autre côté et avons un profond sentiment de stabilité. Une telle stabilité est possible quand notre sens de l'identité ne dépend d'aucune condition particulière, d'aucune émotion, d'aucune sensation, ni d'aucune expérience. Alors, notre identité est cette présence calme et constante de la conscience. Je suis d'accord avec le fait que la fixation n'est pas mauvaise en soi ; cela dépend de comment nous l'utilisons. C'est vrai de tout attachement. Quand nous sommes fortement attachés à notre fixation, cela crée beaucoup de souffrance.

D'un autre côté, il y a des gens qui sont incapables de créer aucune stabilité dans leur vie. Ils ne peuvent pas trouver un point d'appui dans leur vie ; c'est le cas, par exemple, des schizophrènes dont la conscience change en permanence. C'est dysfonctionnel. Ce dont je parle, c'est d'équilibre.

EM : De la même manière, les aspects positifs de notre type nous aident à tolérer ceux qui sont moins plaisants.

RB : Oui.

EM : Il y a aussi ceux qui disent que même des gens comme le Dalaï-Lama ou d'autres êtres vraisemblablement illuminés continuent à manifester leur type.

RB : C'est assurément vrai des gens illuminés que je connais. Ils ont leur personnalité, mais il la porte avec beaucoup de légèreté. C'est comme des habits transparents.

EM : Pas à la manière des habits de l'Empereur, bien sûr !

RB : Non, pas à la manière des nouveaux habits de l'Empereur. Ils savent qu'ils sont nus et prennent plaisir à l'être !

EM : Ainsi c'est une question de subtilité et d'épaisseur de la croûte.

RB : C'est cela, juste une légère poussière de personnalité, une coloration, une teinte, une texture très légère et portée avec beaucoup d'humour.

EM : Nous aimerions que vous nous parliez de techniques permettant de travailler sur les relations. Il y a eu très peu d'informations, de directives précises ou d'exemples sur ce sujet dans EM. Il serait intéressant d'avoir des études de cas montrant des gens ayant des problèmes semblables et les traitant efficacement avec des approches différentes.

RB : Je voudrais vous poser une question. Dans les formations à l'Ennéagramme, est-ce que les gens de types différents parlent entre eux ou est-ce qu'il n'y a que des panels de personnes du même type ?

EM : Parfois, il y a des jeux de rôle. Helen Palmer et David Daniels pratiquent beaucoup cela. Par exemple, un participant dit qu'il a beaucoup de problèmes avec son père qui est de type 8 et Helen joue le rôle d'un 8 dans une dispute. Tom Condon fait souvent des séances de thérapie avec un volontaire devant les participants à ses séminaires. Oui, les gens utilisent plusieurs approches autres que la méthode des panels.

RB : Je disais tout à l'heure que les relations sont un beau moyen de dissoudre les fixations. Soit on devient encore plus lié à sa fixation, soit on développe un certain sens de l'humour et on commence à dissoudre la fixation. De toute évidence, une relation peut partir dans une mauvaise direction. Quant à vous donner une technique ou une étude de cas, j'ai besoin d'y réfléchir un peu. Je pense que les techniques sont plus faciles à décrire. Il y a beaucoup d'exercices pour les couples que ma femme, Antra, et moi avons conçus pour aider les gens à changer, à améliorer leurs expériences et à commencer à dissoudre leur fixation.

L'exercice le plus simple consiste à avoir deux personnes pratiquant une méditation sur l'attention à haute voix. Les gens peuvent faire cela les yeux ouverts ou les yeux fermés. Souvent, nous leur demandons de le faire en fermant les yeux. Tous les deux prennent une minute ou deux pour tourner leur attention vers ce qu'ils sont en train de vivre et nous les encourageons à remarquer la totalité de leur expérience, pas seulement le positif ou le négatif. Nous leur demandons, chacun à son tour, de dire une ou deux phrases commençant par "En ce moment…" Par exemple : "En ce moment, je sens une douceur sur mon visage et j'ai la gorge serrée. Je sens une tension dans mon front." Cela peut être des sensations physiques comme dans cet exemple, mais cela peut aussi être des émotions et la personne pourrait dire : "En ce moment, je me sens triste, je me sens très confus et je n'ai pas envie de faire cela."

EM : Il n'y a pas d'explication, juste l'expression de ce qui vient à la conscience ? Que fait l'auditeur ?

RB : L'autre personne écoute la première, puis dit seulement "Oui." C'est alors son tour, après qu'ils aient pris tous les deux quelques respirations. Nous essayons de faire qu'il ne s'agisse pas d'une conversation, mais plutôt que chaque personne mette sur la table un morceau de sa vérité. Ces morceaux n'ont pas à s'imbriquer parfaitement les uns dans les autres. Le but est simplement de permettre à cette expérience d'être, pas de savoir ce qu'elle signifie, pas de la changer et encore moins de la considérer comme un problème à résoudre.

EM : Il n'y a pas non plus de discussion après ?

RB : Exact. Nous essayons de permettre un flux d'expériences, ou un mouvement, ce qui est un antidote de la fixation. Quand nous faisons cet exercice, nous avons beaucoup de silence, de calme.

EM : Entre les phrases ?

RB : Oui et nous leur demandons de pratiquer régulièrement cet exercice. Nous commençons parfois par une méditation, par exemple en leur demandant de sentir la chaise ou le divan sur lequel ils sont installés, de sentir vraiment le sol, de sentir le calme du sol qui ne bouge pas (heureusement !), d'absorber par leur pied ce calme et ce silence du sol. Et de se connecter à cela.

Comme ils commencent à entrer de plus en plus profondément dans ce calme, leur expérience commence à se modifier d'une façon spontanée. Quand les gens permettent à cela de se produire, il y a plus de flux, de tranquillité et de confort, même avec ce qui est inconfortable. En d'autres mots, il y a une sorte de compassion envers ce qui arrive, quoi que ce puisse être.

Évidemment, une méditation sur l'attention faite tout seul peut avoir le même effet. Mais en réalité, j'ai découvert que c'était plus puissant quand c'était pratiqué en couple.

EM : Quels sont les pièges quand on fait cela en couple ?

RB : Et bien, principalement la tendance à parler de ce qui s'est passé : "Pourquoi as-tu senti cela ?" En tant que thérapeute ou enseignant, j'interviens aussi souvent que nécessaire afin de laisser les choses aller et venir et de ne pas transformer ce processus en discussion.

EM : Ainsi, on doit s'empêcher consciemment de s'occuper de la signification et de l'implication des mots ?

RB : S'empêcher d'essayer de changer quoi que ce soit, mais remarquer comment les choses changent par elles-mêmes. Voyez-vous, c'est un paradoxe important et puissant à propos du changement. Plus vous essayez d'éliminer quelque chose ou d'y échapper, plus vous vous enfoncez dedans comme dans des sables mouvants.

Paradoxalement, la fixation est créée par le fait de vouloir changer les choses. Inversement, la fixation se dissout quand on n'essaye pas de changer les choses, quand on leur permet simplement d'être et de changer par elles-mêmes.

À une conférence sur le bouddhisme et la psychothérapie, un psychologue m'a demandé : "Comment aidez-vous les gens à changer ?" Je lui ai répondu : "D'un point de vue bouddhiste, la question n'est pas 'Comment aidez-vous les gens à changer ?' mais 'Comment les gens maintiennent-ils l'illusion que les choses ne changent pas ?'" Quand les gens disent que les choses ne changent pas, ils veulent en fait dire qu'elles ne changent pas de la manière dont ils voudraient qu'elles changent. Ils veulent se sentir mieux ou être plus positifs et donc ils commencent à résister et à s'opposer à ce qui est. C'est comme appuyer sur la touche "Pause" de la télécommande d'un magnétoscope ; pour essayer de faire cesser ce qui est en train de se produire, ils l'immobilisent sur place. Le moyen de faire cesser quelque chose n'est pas d'appuyer sur la touche "Pause" mais simplement de lui permettre de se produire.

La plupart d'entre nous essayons furieusement de modifier consciemment notre expérience en appuyant sur les touches "Avance rapide", "Rembobinage" ou "Pause", ou encore en zappant pour essayer de trouver un canal où les choses se déroulent de manière plus plaisante. Dans l'approche que j'ai décrite, nous permettons réellement aux choses de changer et nous réalisons que le changement est la nature même de la réalité. Tout change et les fixations sont des défenses, des moyens de se protéger contre certains types de changement ou contre le processus de changement tout entier.

EM : Comment fonctionnez-vous dans la vie courante (aller au travail et ce genre de choses) si vous laissez les changements se faire tout seuls ?

RB : La réalité dans laquelle nous vivons exige, si nous voulons y participer, de coopérer avec l'illusion selon laquelle certaines choses sont fixées. Ce n'est pas difficile à faire une fois que nous avons appris à jouer le jeu. La plupart des gens ont si bien appris à jouer le jeu qu'ils ne savent même plus que c'est un jeu. Ils croient en l'illusion. Ils croient qu'ils sont fixés une fois pour toutes, qu'ils sont leur corps, leur personnalité et leurs émotions.

EM : Ainsi, nous devons enfoncer un coin entre nos perceptions de l'existence comme totalement concrète et complètement illusoire. Nous avons à développer une conscience du fait qu'elles sont inséparables, que la réalité est illusoire dans son caractère concret et que l'abstrait est tout aussi illusoire sans le concret.

RB : Oui, c'est un sacré tour de passe-passe !

EM : Et donc nous continuons à jouer le jeu tout en restant conscient qu'il n'est que cela, un jeu.

RB : Oui, et en y prenant énormément de plaisir. C'est ce que la tradition hindoue appelle Lîla.

EM : Le jeu divin de la conscience dans le monde manifesté.

RB : Oui. C'est le jeu de cache-cache. Le jeu préféré de Dieu. Nous perdons ce sens de l'éternité, ce sens de la transcendance, puis nous le retrouvons. Ce jeu de cache-cache est notre existence.

EM : Ainsi il est donc vrai que nous ne pouvons jamais, quelles que soient les circonstances, nous débarrasser de notre personnalité, parce que la personnalité est nécessaire tant que nous sommes vivants et que nous agissons.

RB : Je le pense. Je pense qu'il y a quelques personnes comme Ramana Maharshi, le grand maître spirituel indien, qui n'ont plus de personnalité. Il a passé des années dans une grotte et était mangé vivant par des fourmis. Sa mère le nourrissait. Il ne désirait pas manger. Il aurait dû mourir. Quelqu'un comme cela ne doit plus avoir beaucoup de personnalité. En fait, j'ai oublié votre question.

EM : Aussi longtemps que quelqu'un doit rester actif…

RB : Ah, oui. Si vous sortez de chez vous, vous devez mettre des vêtements. La personnalité est comme des vêtements. Si vous sortez tout nu, vous vous ferez arrêter, ou les gens penseront que vous êtes fou, ou vous prendrez froid.

EM : Mais il est important de se rappeler que ces vêtements ne sont pas nous.

RB : Tout à fait. Exactement. Il y a une histoire amusante dans la tradition juive à propos d'Elijah, l'ange qui adorait se déguiser de tas de manières différentes. Un jour, il apparut déguisé en mendiant et frappa à la porte d'une maison où se donnait un grand festin de mariage. L'hôte vient à la porte, vit ce mendiant crasseux habillé d'une manière répugnante et le chassa. Quelques heures plus tard, Elijah revint déguisé en homme très riche, impeccablement vêtu d'un beau costume et d'un chapeau haut de forme et frappa à la porte. L'hôte fut si impressionné par son élégance qu'il le conduisit à la table principale et lui demanda de s'asseoir à côté de lui. À peine assis, Elijah commença à manger. Plutôt que de porter la nourriture à sa bouche, il la mit dans ses poches et l'étala sur sa veste et son pantalon. L'hôte fut horrifié et dit : "Pourquoi faites-vous cela ? Êtes-vous fou ?" Elijah sourit et dit : "Non, je ne suis pas fou. Quand je suis venu comme un mendiant, vous ne m'avez pas donné à manger. Mais quand je suis habillé comme maintenant, vous me donnez à manger tout ce que je veux. Je pense donc que ce sont mes vêtements que vous avez invités et donc je nourris mes vêtements."

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Rich Borofsky, Ed. D., est psychologue clinicien spécialisé dans la thérapie de couple et exerçant à Cambridge, MA. Il est enseignant en psychologie à l'Harvard Medical School et codirecteur du Center for the Study of Relationship. Pendant vingt ans, il a aussi été codirecteur du Boston Gestalt Institute. Il est un des coauteurs du livre On Intimate Ground : A Gestalt Appoach to Working with Couples.