Une conversation avec Michael Goldberg (1e partie)
par Andrea Isaacs et Jack Labanauskas (Traduction par Sonia-Christine Graillot)

Enneagram Monthly : Michael, vous travaillez sur l'Ennéagramme depuis de nombreuses années et vous êtes l'auteur d'un livre très remarqué sur l'Ennéagramme et le travail dans lequel vous avez développé des idées très particulières. Parlons-en.

Michael Goldberg : Il y a longtemps, un jour que j'enseignais l'Ennéagramme dans une grosse entreprise, le Directeur des Ressources Humaines m'a dit : "C'est un très beau système. Et après ?"

Les gens, et plus particulièrement ceux qui enseignent l'Ennéagramme, sont facilement enchantés par l'élégance des types, par la cohérence du système, par son côté brillant. Le "Et après ?" du DRH pose la question de ce que l'Ennéagramme apporte de plus au monde. Quel bien fait-il ? Comment travaillez-vous avec ? Comment l'utilisez-vous ? Cela veut dire dépasser l'intelligence (et on sait combien l'Ennéagramme est tourmenté par des enseignants intelligents) pour aller vers une sagesse pratique. Cela veut dire dépasser les émotions pour aller vers le cœur, et peut-être encore plus important, dépasser la pyschologisation pour s'engager dans la réalité.

Une fois que vous connaissez les types, l'approche typique est de dire à un 3 "Arrête-toi pour respirer les roses." ou à un 4 "Rigole un coup." ou quelque chose du genre. Mais en général, ça ne marche pas très bien. Ça tape trop en plein dans le mille, ça fixe la fixation. Essayez de dire à un 9 d'avancer plus vite. C'est comme pousser sur une corde. Ce qui marche, c'est de considérer l'Ennéagramme comme un système qui coule et non pas comme une collection de pathologies. Les types en arrivent à "Et après ?" quand on les insère dans un système ; ils n'existent qu'en relation les uns avec les autres. Un 5 n'existe pas en tant que tel mais en relation avec les autres. Dans une approche systémique, vous pouvez avoir des leviers ou des tractions, vous pouvez répondre aux problèmes de chaque type.

EM : Pouvez-vous nous donner un exemple pris dans votre expérience de consultant ?

MG : Dans le monde du travail, grâce à l'Ennéagramme, vous pouvez parler de problèmes de personnes épineux, de problèmes personnels, sans que ce soit personnel. Dans une organisation, une équipe dirigeante avait des problèmes avec son boss, le responsable de division. Les dirigeants le trouvaient trop dur et autocratique. Une personne avait dit dès le début : " Ça pour être 8, il est 8 !"

Je passai deux jours avec eux, et vers la fin du deuxième jour, le responsable de division qui n'avait pas dit grand-chose, annonça : "Je suis 5". Les gens étaient stupéfaits. Ils étaient tous bouche bée autour de la table : "Ce n'est pas possible, vous vous contentez de donner des ordres, bien enfermé dans votre bureau !" Ils n'avaient aucune idée sur sa manière de prendre des décisions. Alors il s'expliqua. Leur travail qui était dans un domaine technique avait une grande importance pour lui. Il lisait tout ce qu'ils lui envoyaient. Il savait beaucoup de choses sur eux, sur leurs luttes, et même des choses sur leur vie privée. Ils ne pouvaient pas s'imaginer ça. Mais au fur et à mesure qu'il expliquait comment il était un 5, tous agréaient. Cela aurait été trop lui demander de parler de son besoin d'avoir la paix, de sa vulnérabilité quand il se sent submergé ou même comment il prenait ses décisions, mais dans le contexte d'une explication sur la position du 5 c'était facile.

L'Ennéagramme offre une occasion, un cadre, une limite sécurisante pour parler des problèmes des gens. Vous pouvez parler de choses personnelles sans que ce soit indiscret. Ce responsable aurait rechigné à parler de lui "personnellement", mais il était content de parler du fonctionnement du 5 et comment le 5 en lui fonctionnait.

Ceci permet compréhension et compassion non seulement pour les autres mais aussi pour soi-même, particulièrement dans le cadre du travail.

EM : Un peu plus tôt, vous avez fait référence à des "interventions efficaces" Pouvez-vous développer ?

MG : On a beaucoup affiné les 9 types, les sous-types, les ailes, etc. Quand on est débutant, cela peut être utile d'accentuer les distinctions. Mais ce faisant, on les affine de manière réductrice. Les types ne sont utiles que quand ils font partie d'un large processus.

Une fois que vous connaissez votre type sur l'Ennéagramme, votre sous-type, votre aile et que vous savez si vous vous déplacez vers, contre ou sur le côté, faites attention à ne pas utiliser l'information d'une manière statique ou à ne pas typer les autres : les typer pour les aider, oui bien entendu, mais pas les figer en les mettant dans une boîte plus ou moins élaborée.

EM : Alors comment faites-vous pour travailler avec quelqu'un de manière à ce que le type soit utile. Par exemple, si un 4 est déprimé, ça l'énerve qu'on lui dise "Rigole un coup." ou "Dis donc, t'en fais une tête !" ou quelque chose comme ça.

MG : Exactement. Même si l'intention est bonne.

EM : Oui. Cela aurait plus de sens de parler d'abord de ce qui se passe, c'est ce qui aide à rigoler un coup.

MG : Oui. L'Ennéagramme ne consiste pas à enseigner aux gens comment devenir une version améliorée de leur type, à en manifester les bons côtés. Quel bien y a-t-il à être un 3, un 6 ou un 9 amélioré ? Vous êtes toujours coincé par une fixation.

L'Ennéagramme est plutôt un processus ou un ensemble de processus pour décrisper la fixation. C'est une façon, pour reprendre vos termes, de "parler de ce qui se passe" pour devenir conscient. La meilleure façon de comprendre ce qui se passe est de découvrir où vous en êtes dans le processus.

C'est probablement au niveau des ailes qu'on voit le mieux le processus au début. Un jour Ichazo m'a dit que les types n'existaient pas vraiment sauf dans la résolution des pressions des ailes. [Note de l'éditeur : cf. l'interview de Michael avec Oscar Ichazo dans le LA Times ou l'interview de EM avec lui dans les numéros de novembre, décembre 1996 et janvier 1997.]

EM : Vous voulez bien décrire la "résolution des pressions des ailes" ?

MG : OK. Pour ce qui est de l'approche d'Ichazo, reportez-vous à ses écrits. Mais voilà comment je travaille avec cette idée quand j'interviens en tant que consultant. J'appelle l'aile précédente "l'ombre" telle que Jung l'entendait, cette partie de vous bonne et mauvaise que vous rejetez. Le 6 est l'ombre du 7. Comme nous le savons, les 7 fuient leur peur en 6, mais en général n'ont pas la moindre idée que c'est ce qu'ils sont en train de faire.

J'appelle l'aile suivante "l'alliée", un catalyseur pour la transformation. Par exemple, nos Peter Pan de 7 sont transformés quand ils atterrissent sur terre, quand ils prennent leurs marques et tiennent leur position, ce que font les 8.

EM : Donc c'est comme si l'aile suivante tirait pendant que l'aile précédente poussait ?

MG : L'aile suivante est attractive. L'aile précédente vous pousse parce que vous êtes en réaction par rapport à elle.

Maintenant, vous pouvez pencher d'un côté comme de l'autre. L'idée c'est d'être en contact avec l'aile avec laquelle vous n'êtes pas en contact, d'avoir facilement accès à elle. Par exemple supposons que vous soyez un 5 avec une aile 4. Vous êtes un observateur, mais vous êtes en contact avec vos émotions. Mais il vous reste encore à apprendre à vous engager, à vous faire des alliés, à défendre la juste cause en 6. Quelle que soit l'aile qui a votre faveur, le travail consiste à intégrer l'aile opposée.

EM : C'est logique. Pouvez-vous nous donner un autre exemple ?

MG : Dans le cas d'un 4, ce qui le transforme c'est un havre de sécurité où il peut se tenir et observer ses émotions, la place du 5. Normalement les 4 sont emportés par leurs émotions. Ils sont "dans le potage". Ce qui leur manque c'est une île, ce qu'offre le 5, où ils peuvent prendre pied et dire : "Oh ! Regarde ! Là je suis dans le potage." Voilà l'allié du 4.

L'ombre du 4 est le côté mondain. Parfois c'est l'aspect commercial, vendeur du 3, mais ça peut aussi être l'aspect qui affronte les réalités pratiques du monde. La position du 3, d'une manière ou d'une autre, a à voir avec la "gestion des choses de ce monde", jouer avec, en faire quelque chose. Il y a des 4 qui font ça très bien. Mais pour des 4 typiques qui rejettent les 3 parce qu'ils sont mondains et ordinaires, la question qu'ils devraient se poser est : "Qu'est ce que ça signifie d'être dans le monde ? Qu'est ce que ça veut dire de créer, de se sentir relié, d'être profond et original, mais engagé dans le monde et pas seulement dans mon univers à moi ?" Voilà la recherche de l'équilibre.

Quand je travaille avec les gens, je regarde les ailes pour voir ce qu'ils évitent du côté ombre et ce qui sera transformateur du côté allié. Alors les gens peuvent commencer à voir leur fixation comme un processus (plutôt que comme un mot) et aussi à voir où ils se situent dans ce processus.

EM : Je pensais que mon aile 3 était plus forte que mon aile 5, mais je m'aperçois que mon aile 3 dont vous dites qu'elle devrait me pousser est quelque chose que j'ai repoussé. Peut-être parce que pendant des périodes de transition difficiles, j'ai rencontré des résistances à être dans le monde. Pendant ces périodes, ça m'aurait aidé d'embrasser davantage cette idée.

MG : Je suis d'accord avec vous mais je voudrais juste affiner ce que vous dites. Plutôt que "d'embrasser" l'aile ce qui crée une contrainte — comme si vous étiez obligé de l'aimer — je dirais plutôt "dialoguer avec elle" de la même manière que Martin Buber parle de la construction d'une relation. [Note de l'éditeur : Martin Buber était un philosophe hassidique.] Le sens de l'Ennéagramme se découvre au travers du dialogue et de la relation entre le type et ses ailes. Quand vous trouvez du sens là, cela prend de la valeur pour vous.

Les ailes sont importantes. Chaque type est un contraire de celui qui est à côté de lui et ainsi les ailes nous permettent d'utiliser l'Ennéagramme pour lutter avec nos contradictions. Typiquement les gens se présentent en tant que type, avec un sous-type et une aile comme si cela était un fait accompli, une fin en soi. Mais votre type n'est qu'un point de départ pour travailler votre processus, vos contradictions, votre cœur, votre vocation.

Que représente l'aile pour vous ? Quelles images y sont attachées ? Comment pourrait-elle vous servir ? En quoi cela vous arrange de la rejeter ? Cette approche développe la compréhension, la communication et l'âme. C'est plus riche que de vous en tenir seulement à essayer d'être les bons côtés de votre type car alors vous vous améliorez juste un petit peu, vous secouez un peu votre fixation mais vous restez fixé.

EM : Je sais que vous parlez de ça en détail dans votre livre mais pourriez-vous nous donner une brève idée de la façon dont ce processus marche pour chacun des types ?

MG : OK. Voici un résumé.

Les 1 fuient le chaos (9) et donc par réaction, ils créent l'ordre et les règles. L'aile 9 consiste à faire confiance au mouvement naturel des choses. Quand il est dans sa fixation, le 1 lutte contre ça. D'autre part, les 1 veulent aider les autres. En fait, beaucoup de 1 pensent qu'ils sont 2. En 2, le 1 se connecte avec les vrais besoins et désirs des gens, des individus par opposition à la Loi. Ce qui est transformateur pour un 1, plutôt que de se focaliser sur ce qu'il convient de faire, c'est de se demander : "A qui ces règles profitent-elles ? Qui sont les personnes concernées ?" C'est ça l'aile 2.

Les 2 disent : "Je suis tourné vers les gens, je ne suis pas rigide et strict comme le 1. Je peux contourner les lois pour mes amis." Mais quand ils réalisent qu'il y a effectivement un ordre dans l'univers et qu'ils y ont une place, et bien c'est là que commence la vraie humilité, justement ce dont l'orgueilleux 2 a besoin. C'est cela l'aile 1. L'aile 3 consiste à être efficace, à avoir un impact en maîtrisant les choses du monde au lieu de se perdre dans les besoins des gens.

Avec les 3, il s'agit toujours de se reconnecter au cœur, le leur ou celui de quelqu'un d'autre. Le 2 représente le cœur de l'autre et le 4 représente leur propre cœur qu'ils ont réprimé. La question qui est toujours à l'ordre du jour pour le 3 est : "Quel est le désir du cœur ?"

Le 4 est dans un océan d'émotions. Comme nous l'avons dit plus haut, le 5 offre la terre ferme, ce lieu d'objectivité où se tenir. Le 3 l'oblige à revenir au monde pratique et matériel que beaucoup de 4 dédaignent.

Les 5 sont des gens qui se tiennent en dehors de l'arène. Ils se transforment quand ils trouvent un point de vue ou une cause qui vaut la peine d'être défendue, qui les pousse à prendre position, à s'engager dans le monde. C'est l'aile 6. C'est cela qui sort le 5 de son isolement. Le 4 est le lieu où le 5 a perdu la sensation du contact avec la quête de l'âme.

Les 6 sont des gens qui se transforment quand ils reprennent contact avec les possibles, ce qui pourrait être, l'aile 7. Bien sûr vous pouvez faire beaucoup de "Que se passerait-il si…" avec les 6, mais les 7 incluent les "Que se passerait-il si…" positifs. Les 6 sont très partisans et ils rejettent naturellement la position d'observateur du 5. Le 5 leur permet de prendre du recul et de voir le point de vue de celui qui est en face.

Les 7 peuvent être déconnectés de leur manque de confiance qui les mène fréquemment. Le 7 trouve de l'aide dans un contact conscient avec son aile 6 : "De quoi ai-je peur ? Qu'est-ce que je fuis ?" Et ce qui est transformateur pour un 7 en termes d'exercices pratiques, c'est tout ce qui permet de se reconnecter avec la terre, ce qui est 8. En 8, le 7 accepte de toucher la terre, de laisser des traces, de prendre position et de défendre cette position. Avoir les pieds sur terre, c'est ça précisément ce qui est transformateur pour un 7.

Les 8 sont vraiment des terriens et ce qu'ils ont tendance à éviter c'est la vision panoramique que propose le 7, une vue aérienne, un esprit qui plane au-dessus, la légèreté imaginative et inspirée propre au 7. Et puis tous les 8 voudraient être le roi ou la reine des animaux d'un royaume en paix et c'est ce que le 9 représente pour le 8. Donc le 9 permet au 8 de trouver sa famille ou son royaume pacifié.

Les 9 ont tendance à réprimer l'expression directe de la volonté, la volonté d'avoir un impact sur les événements. Tout cela réside dans leur ombre 8. Ce qui transforme un 9, ceci vient de L'Odyssée d'Homère, est de hiérarchiser les priorités, de mettre en ordre, de travailler avec un effort régulier et concentré (l'attitude du 1) et non pas en se motivant comme un 3.

EM : Les 2 et les 9 ont tous les deux une aile 1. De quelle manière différente est-ce que ça marche pour chacun ?

MG : Le 1 défend les vertus de l'ordre naturel. Être en contact avec l'ordre naturel est vertueux (cela vient de virs, énergie). Le 9 et le 2 envisagent la question chacun de leur point de vue. Faire des choix fondés sur des valeurs permet à un 9 de sortir de son chaos. Tous les choix ne sont pas équivalents. Il y a un bon et un mauvais. Pour le 2, il s'agit de se réconcilier avec le fait que les choses s'inscrivent dans un ordre naturel, ce qui l'encourage à agir selon un principe et non pas seulement en fonction d'un avis personnel. C'est la source de l'humilité du 2.

L'aile suivante qui vous tire a tendance à avoir une influence plus extravertie, alors que l'aile précédente qui vous pousse a tendance à avoir une influence plus introvertie.

EM : Est-ce que vous diriez que l'objectivité du 5 peut offrir au 4 une perspective plus extravertie et que l'influence du 3 peut apporter une expérience plus introvertie ?

MG : Oui, les gens voient les 5 comme des introvertis et les 3 comme des extravertis, mais ce n'est pas ça du tout. C'est le point de vue, la relation avec le type, pas le type lui-même. Un accès facile à l'objectivité du 5 aide le 4 à naviguer dans le monde extérieur.

L'Iliade et L'Odyssée décrivent les mouvements avant et arrière des ailes d'une manière tout à fait intéressante. L'Iliade est l'histoire de quelqu'un qui va dans le monde qui y livre bataille, faisant des conquêtes et gérant les défaites. Dans L'Iliade, les types apparaissent du 1 au 9, il y a donc ce mouvement extraverti vers l'avant autour du cercle. Mais dans L'Odyssée, qui est l'histoire du retour, les types apparaissent dans l'ordre numérique inverse du 9 au 1.

EM : Vous pouvez décrire ça plus en détail ?

MG : L'Odyssée est l'histoire du retour vers le Vrai Soi. Les Grecs se sont battus dans la guerre de Troie pendant dix ans et maintenant c'est fini, ils ont gagné et Ulysse va rentrer chez lui. Il s'agit d'une histoire subtile qui se lit à plusieurs niveaux mais en voici un schéma en gardant l'Ennéagramme présent à l'esprit.

À la première étape, il rencontre les Lotophages. Le lotos a pour effet de tuer la volonté et le désir de rentrer chez soi. Au contraire, le lotos vous donne envie de rester confortablement installé sur la plage. Les leçons du 9 tournent toutes autour de comment mobiliser sa volonté et sentir son désir.

EM : Oui l'envie de confort peut surpasser le désir de rentrer chez soi.

MG : Ensuite, ils rencontrent le Cyclope. Le Cyclope est un pur Ça. Il veut ce qu'il veut quand il le veut. Il n'y a pas de loi dans le pays du Cyclope, si ce n'est la sienne. La question se pose alors : "Comment faire face au pouvoir ?"

EM : Comment apprend-il à travailler avec le pouvoir ?

MG : Ulysse apprend à défendre sa position sans se faire manger. C'est toujours une bonne chose à savoir quand vous êtes avec un 8 ! Pour faire court, il apprend à poser des limites à ce que le Cyclope peut faire. Il est efficace avec le pouvoir, il prend ses marques avec grâce, la leçon d'un 8.

L'étape suivante est un endroit que l'on appelle Éolie, une île qui flotte sur la mer sans position fixe. Imaginez une île qui se promène au gré du vent, le problème du 7, et où c'est la fête en permanence. Mais l'aspect positif c'est que Ulysse a une vision des possibilités qui s'offrent à lui pour son voyage, ce que le 7 sait bien faire.

EM : Les 7 ne se laissent pas facilement mettre un fil à la patte.

MG : C'est vrai, mais ils savent faire la fête et créer une vision inspirante. C'est ce qui arrive ici.

L'étape suivante est chez les Lestrygons, où le soleil ne se couche jamais. Les lumières sont toujours allumées. Imaginez un endroit où le soleil ne se couche jamais parce que les citoyens veulent toujours voir ce que chacun fait. Ce sont des 6.

EM : Il perd beaucoup de ses hommes là, n'est-ce pas ?

MG : Oui, il les perd parce qu'il ne fait pas confiance à sa propre autorité intérieure, la leçon de base du 6. Il ne refera pas la même erreur.

L'étape suivante est chez Circé. Circé lui donne des informations secrètes concernant son voyage, des conseils de voyageur pour le pèlerinage comme un mentor, un ami avisé ou un 5 pourrait vous en donner. Elle lui apprend comment appréhender le reste du voyage sans se laisser balayer par les événements, comment être un bon observateur de soi-même.

Elle l'envoie au territoire de l'Hadès où il rencontre quelques vieux copains de guerre troyens. L'un après l'autre, ils se lamentent sur ce que les choses auraient pu être. C'est le pays des 4, le pays des "Si seulement…" des "ce qui aurait pu être". La leçon qu'apprend Ulysse est comment contacter ces profondes aspirations sans se laisser submerger par elles.

EM : L'enchaînement d'être obsédé par quelque chose.

MG : Exactement. Dans L'Odyssée, c'est être obligé de regarder en arrière au lieu de regarder devant. Puis il doit passer entre Scylla et Charybde, un monstre qui mangera quelques-uns de ses hommes quoi qu'il arrive et un monstre qui crée des remous. La leçon est d'accepter de perdre si c'est nécessaire, mais de ne pas quitter le but des yeux. Il est tenté de combattre Scylla, mais on lui conseille de lui laisser les six hommes qu'il va prendre de toute façon. La leçon du 3 est d'accepter les incontournables pertes tout en gardant les yeux sur la récompense.

EM : Les buts primant sur la manière ou les moyens évidemment.

MG : Ou même sur l'ego. L'étape suivante est l'île de Calypso, un endroit extraordinairement luxuriant et de toute beauté où tous les désirs d'Ulysse sont satisfaits. Là, Ulysse est confronté aux problèmes de dépendance et d'indépendance, les problèmes du 2.

La dernière étape avant d'arriver chez lui est les Phéaciens, une société élégante et morale. Ils sont régis par le devoir et suivent les règles. Leur leçon est l'importance capitale de la vertu, les bénéfices qu'on retire à faire les choses comme il convient. Les dernières leçons avant de retourner chez lui concernent la vertu.

Ensuite bien sûr il retourne chez lui et reconquiert sa femme Pénélope et son royaume. Il ne s'agit pas que de ça, bien sûr.

EM : Il est intéressant d'observer la façon dont Ulysse regagne sa maison incognito, furtivement, en prenant connaissance de la situation avant de s'annoncer et finalement pendant la fête, en participant à la compétition qu'il gagne, et en prime en tuant les prétendants de Pénélope.

MG : C'est une excellente remarque. C'est un guerrier voyez-vous et c'est ce qu'il doit faire. Parfois nous rencontrons des gens qui abandonnent tout pour être spirituellement conciliants. Mais le voyage du retour à la maison n'est pas une promenade d'agrément. Il vous faut respecter la puissance considérable des forces qui vous maintiennent sur la route et hors de votre château. Vous honorez ces forces, les prétendants de Pénélope par exemple, en étant un guerrier, c'est-à-dire en les prenant au sérieux. Ulysse n'est pas gentil mais il est efficace et il a du cœur et il est persévérant.

EM : Quand est-ce que sort votre livre sur L'Odyssée et l'Ennéagramme ?

MG : Automne 2001 chez Marlowe/Avalon Books.

EM : Qu'est-ce qui vous a amené à L'Odyssée ? Vous l'aviez lu quand vous étiez plus jeune ?

MG : Je l'ai lu quand j'étais jeune. Et puis un jour que je cherchais une bonne histoire de 8 pour un cours d'Ennéagramme que j'enseignais, j'ai pensé à l'histoire du Cyclope. En lisant tranquillement le Cyclope, j'ai vu que l'histoire précédente, les Lotophages, représentait le dilemme de base des 9 et que l'histoire suivante, les Éoliens, le combat des 7. Et je me suis dit : "Oh ! Voilà qui est intéressant ?!"

EM : Vous avez découvert ça avant de travailler sur votre dernier livre ?

MG : Je l'ai découvert bien avant. Il a beaucoup de L'Odyssée dans "Les 9 façons de travailler". Cela fait des années que j'utilise ces histoires pour expliquer les types, et je pense que c'est la meilleure façon d'enseigner l'Ennéagramme. Quand vous connaissez l'histoire ou le mythe dans lequel vous êtes, votre processus vous apparaît avec une certaine clarté et vous voyez aussi à quelle étape de votre voyage vous vous trouvez. C'est une manière différente d'envisager l'Ennéagramme, plutôt que de parler des caractéristiques des personnalités.

EM : C'est vraiment intéressant, ça donne envie de relire L'Iliade et L'Odyssée. Vous avez une traduction à conseiller ?

MG : Ces deux dernières années, il y a eu deux traductions merveilleuses que j'aime beaucoup. Je conseillerais soit celle de Robert Fagles qui est claire et musicale, soit celle complètement nouvelle, très moderne, impertinente, de Stanley Lombardo, qui enseigne à l'Université de Kansas où j'ai fait mes études.

EM : Vous avez consacré beaucoup de temps et d'efforts à appliquer l'Ennéagramme au monde du travail et vous avez travaillé avec de grosses compagnies et organisations. Pouvez-vous nous donner une brève idée de la façon dont votre travail diffère quand vous êtes en contact avec ces entités ?

MG : Et bien, pour l'essentiel il n'y a pas de différence. L'Ennéagramme est un outil qui apporte de la clarté, une idée précise de ce qui est important pour vous et de là où est votre cœur Il vous permet de sortir de vos sentiers battus pour pouvoir être efficace. Et il vous aide à voir où sont les autres, ainsi l'Ennéagramme apporte compréhension et compassion. Ceci est utile partout, même au travail.

Je connais des gens qui ont des problèmes avec l'Ennéagramme au travail parce qu'ils utilisent les 9 types pour mettre les gens dans des boîtes. D'une manière générale, une personne n'est pas un nombre de l'Ennéagramme et laisser supposer que c'est le cas peut créer de l'animosité.

Par exemple, vous entendez parfois dire que vous devriez devenir une meilleure version de votre type, un 3 qui réussit encore mieux par exemple, un 3 mieux adapté. C'est idiot. Un 3, même évolué, est toujours un 3.

Comme les histoires d'Homère le démontrent nettement, l'Ennéagramme est un voyage et non pas une classification. Il y a des obstacles potentiels sur la route. Il y a des problèmes et des difficultés potentiels, mais vous disposez aussi des pouvoirs spéciaux, de compétences et d'idées.

EM : Oui et vous avez élargi les applications de l'Ennéagramme et créé un large éventail. Pouvez-vous nous décrire comment ça marche ?

MG : À la CIA, nous nous sommes intéressés à la façon dont le leadership marche dans la réalité. Il y a des grosses compagnies dans lesquelles nous utilisons l'Ennéagramme pour encadrer la dynamique de groupe. L'Ennéagramme est un outil fabuleux pour travailler avec des équipes, en partie parce qu'il est parfaitement adapté pour gérer les conflits entre personnes, mais aussi pour travailler avec la dynamique du groupe en tant qu'entité. Les groupes et les équipes ont un type d'Ennéagramme qui leur est propre. Quand vous connaissez le type d'une équipe, vous pouvez mettre à jour les croyances et les présupposés non exprimés et examiner la culture du groupe sans faire de reproches ou de récriminations. Les interventions sur une culture peuvent être complexes mais l'Ennéagramme est un super-outil. Je me souviens d'un groupe 5 dans lequel personne n'échangeait d'informations avec les autres ; chacun, sans le vouloir, était isolé et indépendant. Mais quand nous avons de manière impersonnelle et explicite discuté la culture 5 du groupe, tous avaient des tas de sentiments inexprimés concernant le fait de se sentir incompris (4) et le fait de vouloir former une équipe (6). Cette approche, consistant à regarder leur processus et la façon dont les choses se sont développées, a catalysé un réel changement.

EM : Il semble que beaucoup de gens aient du mal à apporter l'Ennéagramme dans le monde des affaires et vous réussissez très bien dans ce domaine. Pouvez-vous nous dire comment vous avez trouvé cette voie ?

MG : Je pense que la chose à garder présente à l'esprit est que l'Ennéagramme est un outil, pas la Réponse. Je viens juste d'entendre parler de quelqu'un qui dans une entreprise a présenté l'Ennéagramme pendant une heure. Elle a passé 45 minutes sur les 27 sous-types juste pour montrer son savoir. Peut-être connaissait-elle les sous-types, mais cela nous ramène à la question "Et après ?". L'Ennéagramme peut être au service de votre façon de travailler, de votre sagesse, de votre façon de faire attention, de la place que vous donnez au cœur quand vous faites du conseil ou du coaching. Mais ce dont je suis sûr c'est que l'Ennéagramme ne crée pas votre façon de travailler.

EM : Alors comment faites-vous pour le relier aux besoins du monde du travail ?

MG : Il est légitime de se demander comment l'Ennéagramme peut aider à construire cette communauté du monde du travail, comment il nous aide à nous mettre et à rester sur la voie, à travailler sur la base de nos valeurs, à clarifier nos intentions, à être conscients. L'Ennéagramme est efficace et utile pour des gens qui font un travail pratique, malgré toutes ses subtilités et ses complications.

EM : Dites-nous de quelle façon vous abordez le coaching ?

MG : L'Ennéagramme rencontre un intérêt énorme en tant qu'outil de coaching. J'enseigne au Center for Executive Coaching à la Professional School of Psychology à Sacramento (www.psychology.edu). C'est un très bon programme, très orienté vers des applications pratiques. Nous formons des coachs à l'Ennéagramme et proposons des qualifications pour coacher les cadres. Quand un coach connaît l'Ennéagramme, il peut sortir de ses sentiers battus. Il n'essaye pas d'imposer sa vision personnelle sur ses clients sans en être conscient. Mais cela ne l'empêche pas d'avoir un point de vue solide, il sait de quelle manière il peut être utile.

Ceci dit en passant, Mary Bast fait également un excellent travail sur l'Ennéagramme et le coaching. Allez faire un tour sur son site internet : www.breakoutofthebox.com.

À suivre… le mois prochain

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Michael Goldberg est l'un des principaux enseignants de l'Ennéagramme dans le monde du travail. Il est l'auteur du célèbre Les 9 façons de travailler qui se concentre sur des applications sur les lieux de travail, le leadership, les prises de décisions, les groupes et les équipes. Les 9 façons de travailler a été traduit en allemand, en chinois, en coréen et en espagnol. EM pense que c'est vraiment un livre merveilleux, un des meilleurs ouvrages jamais écrits sur l'Ennéagramme, que vous devez absolument posséder si vous utilisez l'Ennéagramme au travail. Parmi ses clients, on compte la CIA, Motorola, VLSI Technology et BCI World Travel. Il enseigne la psychologie de la personnalité à la Professional School of Psychology et forme des coachs au Center for Executive Coaching. Il a été interviewé sur l'Ennéagramme par la chaîne Fox News, par CNN et la BBC et dans plus de 150 programmes de radio aux États-Unis, au Canada, en Grande Bretagne, en Afrique du Sud et en Australie. Il a enseigné dans des facultés de management et de droit, à Esalen et au Management Development Center du gouvernement américain pour cadres supérieurs. Son nouveau livre sur l'Ennéagramme et L'Odyssée d'Homère sortira chez Marlowe/Avalon Books à l'automne 2001. Le site internet de Michael est : www.9WaysofWorking.com.