Une conversation avec James Fadiman (1e partie)
par Jack Labanauskas (Traduction par Nicole Hebert)

Enneagram Monthly : J'aimerais d'abord vous demander de partager avec nos lecteurs votre parcours avec l'Ennéagramme.

James Fadiman : Ma relation avec l'Ennéagramme a débuté il y a de nombreuses années. J'ai fait partie du tout premier groupe d'Oscar Ichazo. On m'a alors transmis l'Ennéagramme comme un modèle axé sur la psychopathologie, comme un moyen de reconnaître nos modes de rupture avec la grâce et les façons dont nous nous sommes séparés de Dieu. Bien que cela fût intéressant et utile, ce ne fut jamais pour moi la part la plus attirante de l'Ennéagramme. Ce qui m'intéressa fut plutôt de comprendre vraiment, pour la première fois, que non seulement les autres étaient différents de moi, mais que même en nous comprenant parfaitement et en entretenant une parfaite communication, nous aurions malgré tout des façons fondamentalement différentes de voir le monde.

EM : Ainsi, découvrir que les gens observent le monde à travers des filtres différents fut pour vous une révélation.

JF : En effet. Et j'ai immédiatement commencé à introduire ce système dans mon activité de conseil en milieu industriel. Voilà un milieu où vous ne disposez guère de temps pour apprendre à connaître les gens auprès de qui vous intervenez. Dans l'activité de conseil, vous êtes soumis à une grande pression et à un haut niveau de stress. Vous n'êtes pas appelés pour faire de la psychothérapie et n'avez droit à aucun respect du secret professionnel. Vous devez démontrer rapidement que vous vous y connaissez en tensions interpersonnelles et en situations dégradées. Dès lors que je devenais plus en mesure de reconnaître le type d'une personne grâce à l'Ennéagramme, je pouvais plus rapidement lui montrer que je comprenais sa façon de voir les choses. J'étais ainsi capable de faire un meilleur travail, plus rapidement.

EM : Vous agissiez un peu à la manière d'un Sherlock Holmes à la recherche d'indices pour dégager un portrait le plus clair possible ? Ou faisiez-vous d'abord des tests pour déterminer les types ?

JF : Il m'arrive parfois de demander : "Est-ce que ceci ou cela est vrai pour vous ?" Plus souvent cependant, les gens révèlent des facettes de leur type dans leur façon d'analyser un problème ou de présenter les autres personnes impliquées avec eux. Certains types sont davantage susceptibles de se rencontrer en milieu industriel. On ne sera pas surpris par exemple de constater que les managers les plus solides sont souvent de type 8 ou de retrouver beaucoup de 6 dans les professions légales ou en ingénierie. Il faut toujours partir des indices les plus évidents.

Quelques années plus tard, je partis enseigner l'Ennéagramme en Australie. J'eus l'occasion d'animer des week-ends intensifs dont le thème central n'était pas la psychopathologie. J'ai pu voir les gens changer d'opinion encore et encore sur leur type, à mesure que l'on en faisait le tour. Je remettais aux participants de larges étiquettes vierges à exposer sur leur bureau. Ils devaient y inscrire le numéro de leur type dès qu'ils le reconnaissaient. S'ils changeaient ensuite d'idée sur leur choix, et la plupart le faisaient, ils n'avaient qu'à rayer le premier numéro et y inscrire l'autre. À la fin de la session, les gens avaient évolué en essayant de se reconnaître à travers un certain nombre de types et partageaient avec les autres les éléments qui leur avaient permis d'arrêter leur choix. De ces groupes, j'ai beaucoup appris sur la façon dont les gens procèdent pour reconnaître leur type et sur ce qu'ils considèrent être les caractéristiques les plus déterminantes.

EM : Reconnaître le type de quelqu'un peut s'avérer difficile. La plupart des gens sont incapables de résister à la tentation de se typer dès leur première lecture au sujet de l'Ennéagramme ou la première fois qu'ils en entendent parler ; disons que nous nous typons alors même que nous en connaissons bien peu. Le pire est que l'intérêt de l'ego pour sa propre survie le fait résister à se laisser découvrir par peur d'en être affaibli.

JF : Ce que j'ai observé en enseignant dans un esprit d'ouverture à soi-même, c'est que l'autre visage de l'ego se manifestait aussi, celui qui veut être aimé, respecté, accepté et apprécié. Les gens découvrent alors leur type comme une façon de s'affirmer, une façon de dire : "Regardez tous ces aspects de moi-même dont je peux maintenant voir la cohérence." Quand on commence par dire aux gens "Voyez, il y a neuf merveilleuses façons d'être et reconnaître la vôtre peut faciliter votre évolution.", ils réagissent bien.

Lorsqu'une personne est en train de faire ce travail de reconnaissance de son type, on peut lui suggérer : "Si la tâche est trop difficile, ramenez-vous à l'époque où vous étiez en faculté, alors que votre personnalité était moins marquée et moins défensive." Ou encore, je les invite à trouver le type de leurs parents dans leurs plus mauvais jours. La plupart se délectent dans cet exercice. J'ai observé que les personnes aiment se découvrir. Voilà pour moi une porte d'entrée évidente. Probablement moins utilisée dans les sessions d'Ennéagramme que dans les sessions psychothérapeutiques. Je l'enseigne ainsi : "N'aimeriez-vous pas vous connaître davantage ?" Cela rend l'Ennéagramme encore plus accessible.

EM : Il peut y avoir un côté pernicieux à cela, en ce sens que les gens risquent de chercher à s'approprier les meilleurs attributs en filtrant les descriptions des neuf types pour trouver les plus favorables. Vous et moi, nous nous sommes reconnus comme étant des 7, mais l'un de nous pourrait être arrivé à cette conclusion en considérant le côté agréable du 7 et l'autre en examinant le côté pénible.

JF : Ce que j'ai constaté, c'est que des gens ouverts psychologiquement, pas totalement naïfs mais pas trop sophistiqués non plus, se montrent rapidement soucieux du côté ombre de chaque type. La plupart des individus se disent un peu déçus lorsqu'ils décident qu'ils sont un 2, un 4 ou un autre type. Il n'y a que les 7 pour s'écrier dans leur optimisme de surface : "Oh ! Je suis exactement le type que j'ai toujours pensé être."

EM : Voilà ! Je sais maintenant qui a répandu ce mythe qu'être un 7, c'était du gâteau ! Moi, je suis un de ces autres 7 qui se bagarrent contre cette étiquette de superficialité et qui auraient préféré être de n'importe quel autre type. Mais si l'Ennéagramme parle de stratégies défensives, est-il possible que l'on s'en serve de deux façons en adoptant la force d'un type d'une part et en utilisant d'autre part ses faiblesses pour justifier un statut de victime ?

JF : Lorsqu'il s'agit de stratégie de défense, tout est possible. Par ailleurs, de la façon dont je comprends le système, on a aussi accès aux forces et faiblesses d'autres types. Notre camp de base est notre type, dans mon cas, le 7. Pour autant que je sois sain, je peux accéder à mes ailes et aux deux autres types vers lesquels je m'oriente sous stress ou en situation de détente. En théorie, j'ai facilement accès à cinq types. Cela donne plus de souplesse que le "Vous êtes comme ceci et comme cela, et en conséquence je vous étiquette ainsi."

Ma réponse aux étiqueteurs et aux réducteurs est que si je suis bien comme ceci ou comme cela, j'ai aussi accès aux autres constellations. Grâce à la connaissance de l'Ennéagramme, lorsque je suis en présence de ces autres constellations, j'ai une bonne idée des outils qui me sont disponibles. Par exemple, si je suis en face d'un puissant homme 8, je sais que je peux le confronter directement, m'associer à son énergie et être alors perçu par lui comme un égal ou que je peux rester un 7 insouciant et audacieux et me laisser prendre en charge par lui. C'est comme disposer d'une boîte à outils. On sait quand utiliser chacun d'entre eux. Est-ce que cela fait sens pour vous ?

EM : En effet. Mais pour que cela fonctionne, il faut avoir une connaissance précise de la façon dont chaque type se comporte, agit, réagit et interagit. Selon votre expérience, y a-t-il des combinaisons de types plus susceptibles que d'autres de bien s'harmoniser ?

JF : Selon moi, cela dépend davantage du degré de santé mentale que des types. Les personnes intégrées s'entendent bien entre elles parce qu'elles sont en mesure d'apprécier leurs ressemblances et leurs différences. Mais plus on est névrosé, plus on craint l'autre et plus on est difficile à vivre. Assurément, les 2 et les 7 font bon ménage pendant un certain temps mais ce qui les rapproche est trop facile et ne représente à l'évidence qu'un point de départ. Dans les relations authentiques, le plus important est la distance de la personne avec l'aspect divin de sa nature. Les types représentent la façon spécifique dont chacun s'est éloigné de cette nature divine. Si vous êtes à dix lieues du Centre, il importe peu que ce soient dix lieues de 6, dix lieues de 4 ou dix lieues de 2. Vous êtes, de toute façon, à dix lieues du Centre. Le travail à faire est de vous rapprocher de ce Centre, et non de vous acharner sur les particularités des lieues à franchir.

EM : Donc, le niveau de développement est le facteur important en ce qui concerne les relations humaines. Avez-vous effectué un travail quelconque sur le rôle des instincts en matière d'harmonie entre les personnes ?

JF : Pas de façon explicite. Jusqu'ici, je n'ai abordé avec vous que mes premières expériences avec l'Ennéagramme, disons celles des dix premières années. Actuellement, j'y pense de moins en moins. C'est comparable à un moment précis, en Aïkido, pendant l'examen pour l'obtention de la ceinture noire. Jusque-là, à chaque niveau précédent, on vous demande d'exécuter des manœuvres de plus en plus complexes et spécifiques, davantage de prises, de plongeons et ainsi de suite. Arrive ce moment cependant, pendant l'examen pour la ceinture noire, où vous êtes attaqué par trois autres ceintures noires, avec autant de rapidité qu'elles en sont capables. Dès que vous en écartez une, une autre vous assaille. Vous ne pouvez plus alors vous attarder aux détails de vos connaissances, vous n'en avez plus le temps. Il ne vous reste qu'à réagir pour contrer leurs énergies et les neutraliser de la façon la plus appropriée. Maintenant, sauf lorsque je travaille dans la fiction, je pense rarement en termes de types, ma compréhension est désormais plus ou moins intégrée dans mes réactions.

EM : Diriez-vous que lorsque vous avez commencé l'étude des types de l'Ennéagramme, vous avez eu le sentiment qu'ils étaient conformes à ce que vous aviez déjà observé dans votre vie, comme une validation de ce que vous aviez reconnu ?

JF : Il ne s'agissait pas du tout de cela alors. Je fus d'abord surpris et consterné par le système. Il m'est apparu comme une variante des tendances excessives à l'étiquetage, telle l'utilisation superficielle de l'astrologie. Je me sentais offensé par la notion voulant que les gens puissent être enfermés dans de petites cases et que l'on soit maintenant en mesure de les identifier au nom de cette case. Tout cela me semblait redoutable.

Le système commença à m'apparaître utile lorsque je compris que notre type est le centre autour duquel tournent les autres possibilités. Alors, il me fut possible de réutiliser mes propres intuitions. Maintenant, lorsque je travaille avec quelqu'un, j'utilise simplement son type un peu comme une prise de départ. Je me sers aussi de toute l'expérience que j'avais acquise avant de connaître l'Ennéagramme, mais elle est filtrée maintenant à travers ces neuf groupes de traits caractéristiques. Lorsque quelqu'un passe d'un état de détente à un état de stress, je ne me demande plus ce qui lui arrive ou pourquoi il se comporte soudain de manière si différente. Je surveille simplement la direction de l'énergie et j'ai alors une très bonne idée de la façon dont il convient de réagir à ce changement de stratégie.

EM : Voulez-vous dire que les changements d'humeur d'une autre personne vous servent d'indices permettant de comprendre qui elle est ?

JF : Il s'agit plutôt d'observer le mouvement, la trajectoire. Lorsque quelqu'un de gentil devient soudainement méchant avant de devenir ensuite conciliant, je comprends qu'il s'est passé là quelque chose de particulier. Une meilleure attention au plan psychodynamique aurait permis de remarquer ce qui a ainsi rappelé à cette personne un incident de son enfance. Si quelqu'un se comporte d'une certaine façon et soudainement adopte un comportement différent, je veux pouvoir comprendre ce changement. Je saurai ainsi comment me comporter pour que la situation soit profitable pour moi ou pour lui. De plus, pour l'écrivain de fiction que je suis, connaître la façon dont une personne agit sous pression est un instrument précieux pour créer des personnages crédibles.

EM : Devez-vous observer le même changement d'humeur à plusieurs reprises pour confirmer qu'il ne s'agit pas là d'une coïncidence ?

JF : Lorsque vous avez observé le même schéma de comportement chez plusieurs personnes, vous commencez à devenir capable de le reconnaître.

EM : Parfois, lorsque l'on rencontre chez quelqu'un un schéma de comportement déjà observé ailleurs, on se retrouve soudain en possession d'une énorme quantité d'informations. Je me demande si cette aptitude est un trait particulier du 7, étant donné sa tendance à penser de manière associative, ou s'il s'agit d'un trait commun à tous les types ?

JF : Il existe une théorie générale en biologie qui affirme que les sous-espèces se reconnaissent entre elles, ne serait-ce que dans un but de reproduction. Les 7 pourraient sans doute être plus enclins à ce genre de reconnaissance d'un schéma connu. Je n'ai jamais exploré cette hypothèse avec des enseignants en Ennéagramme. Je sais que lorsque j'enseignais différents outils pour des consultants et que j'insistais sur l'importance de l'Ennéagramme, je ne rencontrais aucune résistance de la part des 7. Il arrive que les autres types voient un genre de malhonnêteté envers soi-même dans le fait d'être si tournés vers les autres que l'on en arrive même à ne pas s'attarder sur son propre fonctionnement. Dans mon expérience, cela n'a pas posé problème. Mais c'est peut-être dû à mon type de personnalité.

EM : Je suppose que la crainte de perdre son identité n'est pas une véritable préoccupation pour les 7. C'est de plus grande importance pour les personnes de la triade du cœur qui se battent pour trouver leur identité et la cherchent à l'extérieur d'elles-mêmes en se préoccupant de savoir comment les autres les définissent. Mais revenons plutôt à cette question de la reconnaissance des schémas de comportement.

JF : Il arrive, même dans le cours d'une conversation normale, que l'on demande à quelqu'un : "Est-ce que cette personne vous en rappelle une autre ?" Même sans se référer d'aucune façon à l'Ennéagramme, nous utilisons spontanément cette méthode pour mieux comprendre autrui. Pour moi, l'Ennéagramme a simplement affiné cette technique. Lorsque je reconnais chez une personne des comportements qui ressemblent singulièrement à ceux d'une autre que je connais bien, je suis en mesure de faire rapidement plusieurs hypothèses et d'en vérifier quelques-unes. Si l'une d'entre elles se vérifie, j'arrête de tester et je conclus que je suis en présence d'une réplique d'un modèle connu.

EM : Ceci me rappelle l'une de mes méthodes personnelles (que d'autres que moi ont peut-être utilisée). J'essayais toujours d'acquérir un ressenti intérieur pour chacun des types de l'Ennéagramme. Par exemple, alors que je lisais mon premier livre sur le sujet, je ne pouvais m'empêcher de fouiller dans la banque de données de ma mémoire pour trouver les personnes qui pouvaient correspondre à chaque type : "Mon Dieu, ce brave 2, c'est le vrai portrait de Tante Ruth, et le type 7 décrit parfaitement ce salaud de Charles." Cela peut poser un problème si, des mois ou des années plus tard, Tante Ruth se révèle être un 8 et Charles un 6. Comment composer avec cette tendance à fabriquer ainsi des images dans notre esprit et avec l'effort que cela demande quand elles doivent être corrigées ?

JF : Comme Freud l'a démontré, nous avons tendance à transposer l'image de nos parents dans nos relations affectives pour le reste de notre vie. Il n'en va pas autrement avec l'Ennéagramme. C'est un étrange moment que celui où une personne qui avait choisi de se reconnaître dans un certain type se voit, des années plus tard, retypée par un nouvel enseignant de l'Ennéagramme. J'ai vu des individus subir ainsi un traumatisme comme s'ils avaient vécu pendant des années sous une fausse identité. Ce qui me fascine, c'est qu'à chaque occasion, ils s'en étaient remis à l'opinion d'autrui pour se reconnaître. À mon avis, si le fait de se typer n'est pas un processus aidant, il faut y renoncer. Il m'est facile de me débarrasser d'informations inexactes, mais je trouve très difficile de me débarrasser de schémas émotionnels inappropriés, parce que j'ai peu de faits pour les étayer. Mais si quelqu'un m'attribue un type de façon erronée (ou fait cela à quelqu'un d'autre), j'ai constaté qu'il suffit alors de quelques faits pour dissiper la confusion.

EM : Hélas, souvent les gens retiennent une caractéristique au hasard d'une conversation et en tirent des conclusions, alors qu'une conversation peut comporter tellement de facettes. De plus, si nous regardons en arrière dans nos vies, nous pouvons retrouver des périodes où nous semblons avoir eu une personnalité totalement différente. Alors, si quelqu'un sème le doute dans l'esprit d'un autre au sujet de son type, cela crée un besoin urgent de rassembler des faits justifiant ce nouveau point de vue, surtout si la personne à l'origine du doute fait autorité.

JF : Et si cette personne qui fait autorité est votre thérapeute, vous pouvez vous retrouver coincé dans des phénomènes de transfert et de contre-transfert. Il peut en surgir de réels problèmes mais pas davantage ici que dans d'autres systèmes. Je me souviens d'un individu dans un groupe de travail, qui s'était soumis à de petits tests jungiens. Son profil s'était révélé différent de ceux de tous les autres participants. Jusque-là, l'homme avait eu un comportement normal, mais à partir du moment où il s'est ainsi perçu comme différent, il s'est mis à prendre du recul. Six semaines plus tard, il abandonnait le groupe.

Parce que l'Ennéagramme est un peu plus complexe et un peu plus difficile que certains autres systèmes psychologiques, on a développé avec beaucoup de créativité des manières de mal l'utiliser. Mais je ne vois aucun standard de pureté permettant de restreindre son application. On demanda un jour à Swami Mukananda : "Peut-il y avoir de mauvais gourous ?" Il éclata de rire : "Bien sûr qu'il y a de mauvais gourous. Il y a de mauvais médecins, de mauvais dentistes, de mauvais avocats. Pourquoi pensez-vous qu'il n'y aurait pas de mauvais gourous ?" Certains utiliseront l'Ennéagramme, comme d'autres approches, pour dominer et exploiter. Pourtant malgré cela, ce système m'a été plus utile, dans toutes mes activités, que tous ceux avec lesquels j'ai travaillé.

EM : Vous avez mentionné, à plusieurs reprises, que la croissance personnelle est différente de la psychothérapie. Pourriez-vous être plus explicite là-dessus ?

JF : Le développement personnel commence lorsque le mensonge à soi-même cesse d'être la stratégie gagnante, lorsqu'une personne accorde plus de prix à l'honnêteté qu'au confort personnel. Très souvent, certains vont déclarer : "Je ne veux pas révéler telle ou telle chose à mon épouse ou à quelque autre personne intime, pour ne pas les blesser." Or, 99 fois sur 100, dire ce que vous ne voulez pas dire vous obligerait à changer votre comportement et pourrait blesser ou ne pas blesser. Le mensonge est donc plutôt une façon de vous protéger aux dépens de la relation et aux dépens de votre honnêteté envers vous-même. Mais vient un moment où vos objectifs commencent à changer. À ce point, le déguisement de la vérité, la manipulation, la dissimulation, le mensonge à soi-même et l'exagération ne disparaissent pas, mais ces habitudes commencent à perdre leur intérêt.

Ma propre théorie est que les gens ne deviennent jamais illuminés, mais qu'ils sont plutôt de moins en moins intéressés par leur personnalité. La personnalité prend de moins en moins de place dans l'espace de la psyché. La personnalité est comme un vêtement, neuf ou usagé, froissé ou bien pressé, dépassé ou à la mode, mais ce n'est pas l'alpha et l'oméga de l'identité d'une personne. Les êtres illuminés que j'ai rencontrés avaient tous des personnalités affichant toutes sortes de bizarreries. Ils pouvaient facilement être typés selon l'Ennéagramme. Ils avaient tous de sérieux défauts personnels, mais ils ne s'en préoccupaient pas. Ces défauts personnels ne dominaient par leur vie quand ils faisaient ce qui est important.

EM : Mais pour nous, pauvres clowns encore empêtrés dans notre personnalité, la loi des rendements décroissants semble pertinente. [Note du traducteur : la loi des rendements décroissants est une loi économique qui affirme que chaque fois que nous investissons un franc, ce franc semble rapporter moins en résultats tangibles que les francs préalablement investis.] Après avoir essayé tous les moyens de nous duper nous-mêmes et de tromper les autres, si nous en retirons de moins en moins d'avantages, nous commencerons à ressentir un dégoût nous incitant à rejeter toute cette mascarade. Diriez-vous que c'est à ce moment que nous commençons à nous détacher de nos structures inférieures et à les abandonner ?

JF : Oui, c'est un bon résumé ; c'est un processus de rendements décroissants. Ou ce que l'on pourrait appeler un changement de gains. Alors que j'étais conseiller dans un collège, la plupart des étudiants se souciaient surtout de réussir à vivre plus de relations intimes ou sexuelles. Le moyen qu'ils croyaient souvent le plus efficace pour parvenir à leur fin était de se transformer en quelqu'un d'autre. J'aurais aimé leur dire : "Et si ça marche, qu'arrivera-t-il ? Si vous prétendez être quelqu'un d'autre et que cette fille ou ce garçon tombe amoureux de ce quelqu'un d'autre ? Vous devrez être cet autre toute votre vie."

Le pire scénario possible lorsque vous vous conduisez ainsi en imposteur est que cela marche. À moins que vous ne soyez politicien, vous serez soumis à la loi des rendements décroissants. Vous commettez une fraude, peut-être très habile, mais avec le temps, vous en tirez de moins en moins d'avantages.

EM : Mettons la politique de côté, même si de récents et splendides exemples pourraient être commentés. N'avons-nous pas tous revêtu de fausses personnalités à certaines périodes de nos vies ? Si je prends mon propre exemple, je parlais Lithuanien chez mes parents et j'ai cessé de le faire dès la fin de mon adolescence. Pendant une trentaine d'années, j'ai vécu dans différents pays et je n'avais que rarement l'occasion de parler ma langue maternelle. Dans les rares occasions où je rendais visite à mon cousin et que nous parlions Lithuanien, je redevenais l'adolescent frustré et inquiet que j'étais lorsque j'avais cessé de le parler. De toute évidence, réactiver ces vieux chemins neuronaux du Lithuanien en réveillait d'autres et ranimait des traits collatéraux de ma personnalité qui étaient dominants à l'adolescence.

Je crois qu'il arrive que nous vivions différentes tranches de nos vies sous une personnalité ou l'autre. Ceci est peut-être plus vrai pour ceux qui ont souvent déménagé, vécu dans d'autres pays, parlé d'autres langues ou connu d'importants changements de carrière, de relations ou de vision du monde. Les personnes qui ont ainsi subi d'importants changements de vie peuvent s'identifier alternativement à ce qu'elles étaient dans tel ou tel rôle. Ce regard en arrière peut rendre difficile la tâche de reconnaître, à travers ces différents visages, qui est le vrai moi.

JF : Je ne nourris plus cette croyance naïve que nous n'aurions qu'une personnalité unique. Il s'agirait là pour moi d'un non-sens monothéiste sans validité psychologique ni évidence convaincante.

À suivre… le mois prochain