Comparer les concepts de l'Ennéagramme et le travail de Jung
Jean Hurd (Traduction par Fabien Chabreuil)

"Sans aucune préparation, ils s'embarquent pour la deuxième moitié de la vie. Ou peut-être existe-t-il des écoles pour les gens de 40 ans qui les préparent aux nécessités des années à venir comme les écoles ordinaires permettent aux jeunes gens d'acquérir une connaissance du monde ? Non ! Sans absolument aucune préparation, nous entrons dans l'après-midi de la vie ; pire encore, nous le faisons en étant faussement persuadés que les vérités et les idéaux qui nous avaient accompagnés jusqu'ici seraient encore utiles. Mais nous ne pouvons pas vivre l'après-midi de la vie en suivant le programme du matin ; car ce qui était grand le matin sera petit le soir et ce qui était vrai sera devenu un mensonge." C.G. Jung

Je crois que le travail de Jung est à la fois totalement compatible et complémentaire à l'Ennéagramme. Il est un pont entre les mondes de la spiritualité et de la psychologie et peut être abordé depuis chacun de ces domaines. Comme l'Ennéagramme, selon la manière dont il est interprété, il peut être un système permettant de comprendre les types psychologiques et qui conduit à la croissance spirituelle ou un outil spirituel permettant une plus grande santé psychologique. Une partie de l'intérêt de la philosophie jungienne comme de l'Ennéagramme est qu'ils permettent de rencontrer les gens quelle que soit leur situation sur le continuum psychologie-spiritualité.

La citation ci-dessus est une de mes phrases favorites de Jung. L'expression "écoles pour les gens de 40 ans" m'a toujours intriguée. Comme je cherche à comprendre le phénomène du développement des adultes dans les contextes personnel, professionnel et académique de ma vie, j'ai souvent essayé d'imaginer à quoi pourrait ressembler une telle école. Jung a observé que dans le passé, toutes les religions étaient de telles écoles, mais aujourd'hui ce n'est plus le cas. Je travaille encore à l'élaboration d'un modèle du développement des adultes (en fait, je pense que ce sera le sujet de ma thèse de doctorat), mais j'ai déjà beaucoup réfléchi à cela et l'Ennéagramme ferait partie des cours principaux. Je pense que Jung aurait adopté l'Ennéagramme.

Jung était fortement convaincu que la seconde moitié de la vie était l'occasion de réaliser notre plein potentiel. La première moitié de l'existence est consacrée aux aspects "mondains" de la vie : construire une carrière, se marier, élever des enfants, etc. Jung considérait qu'il y avait trois étapes dans la vie : l'enfance, la jeunesse (qui dure jusqu'à mi-vie) et l'âge adulte (qui commence vers 40 ans). Il ressentait très fortement que la vie commençait réellement à mi-vie. À ce moment-là, par le biais de telle ou telle crise, l'opportunité se présente de trouver et de mettre en œuvre le but de sa vie, le processus d'individualisation.

Bien qu'il soit possible d'identifier son type à un âge très jeune (ou plus vraisemblablement que quelqu'un d'autre identifie notre type à un âge très jeune), je pense que travailler avec l'Ennéagramme nécessite quelques années de recul. La personnalité se crée pour être une défense et pour le meilleur ou pour le pire, cette défense est utilisée pour nous aider à vivre dans le monde. Dans un premier temps, il nous faut commencer à percevoir les limites de notre personnalité et à ressentir la souffrance de voir les choses ne pas fonctionner comme nous l'avions imaginé ; ce n'est qu'ensuite que nous pouvons commencer à avoir le courage de regarder à l'intérieur de nous-même et de nous considérer comme la source de beaucoup de nos problèmes.

Jung disait que pour progresser "nous devons mettre nos peurs à l'ordre du jour". C'est de toute évidence la prémisse de base de l'Ennéagramme. Je dirais que l'Ennéagramme est l'outil permettant de réaliser le programme de Jung parce qu'il nous permet de comprendre quelle est notre peur de base et de fixer l'ordre du jour pour la combattre.

Jung parlait aussi du Soi (S majuscule, soi "spirituel) et du soi (s minuscule, soi "égotique"). L'Ennéagramme est aussi fondé sur ce concept. En termes d'Ennéagramme, le Soi correspond à l'essence et le soi aux niveaux de développement.

On pourrait faire un parallèle entre les complexes, l'ombre en particulier, et les niveaux non sains de développement, ces parties de nous-mêmes qui nous sont le plus invisibles et qui, paradoxalement, sont le plus visibles aux autres. Jung décrivait les complexes comme des accumulations d'énergies émotionnelles, un peu comme les types de l'Ennéagramme représentent des endroits où les flots d'énergie sont coincés et concentrés. Parce que les complexes se forment tôt dans nos vies, ils deviennent des lentilles à travers lesquelles nous voyons le monde et il faut un effort conscient pour réaliser qu'il s'agit de complexes et que le monde n'est pas simplement ainsi. Identifier nos complexes et notre ombre nécessite d'être présent, d'être suffisamment conscient pour saisir au vol l'énergie qui surgit en nous et l'identifier comme étant quelque chose que nous avons créé. Nous pouvons alors décider d'agir ou de réagir différemment, par choix conscient.

J'ai aussi travaillé pendant des années avec la typologie de Jung au moyen de l'inventaire de personnalité Myers-Briggs (MBTI). Je pense que c'est un outil d'une valeur inestimable pour la compréhension de soi, notamment de notre manière de nous relier au monde. Beaucoup a été écrit pour savoir si et comment on pouvait corréler la typologie de Jung et l'Ennéagramme. Je pense que c'est hors de propos, qu'une telle corrélation soit possible ou non. Chaque approche a quelque chose de très fort à nous enseigner et la combinaison des deux nous donne plus de discernement et plus de mots pour décrire notre expérience que ne le fait chaque outil pris séparément.

L'approche jungienne sur notre source d'énergie et les façons dont nous acquerrons des informations, prenons des décisions et structurons (ou non) notre vie fournit une autre perspective à la fois sur nos besoins et sur la manière dont ils ont un impact sur nos relations. Bien que certains types semblent plus fréquents que d'autres au sein d'un profil dans l'Ennéagramme, la prise en compte d'une telle corrélation peut être un obstacle sérieux à la découverte de notre vrai profil. Plusieurs de mes amis ou de mes associés ont eu des difficultés à trouver leur type dans l'Ennéagramme parce qu'ils croyaient qu'il ne collait pas avec leur type MBTI.

Bien qu'il soit souvent dit que l'Ennéagramme est dynamique alors que la typologie de Jung ne l'est pas, je pense que cela n'est pas totalement vrai. En réalité, un chemin d'évolution est implicite de deux façons dans l'œuvre de Jung. D'abord, le processus d'individualisation, de devenir complet nécessite que nous nous efforcions d'intégrer l'opposé de notre type. Une fois de plus, c'est l'ouvrage de la seconde moitié de notre vie. Au cours de la première moitié, nous développons nos préférences innées. Si nous voulons éviter de nous retrouver coincés et immobilisés quand nous abordons la seconde moitié, nous devons utiliser et apprivoiser l'opposé de nos préférences : les "Introvertis" développent leur "Extraversion", ceux qui préfèrent la fonction "Sensation" leur "iNtuition", ceux qui privilégient l'approche "Jugement" leur "Perception", etc. Il y a plusieurs années, j'ai utilisé très consciemment ce modèle. J'ai amené mon soi INFJ dans une série de cours d'improvisation ESTP. Cela a été une expérience à la fois inquiétante et amusante qui a grandement élargi ma perception de ce que j'étais et de ce dont j'étais capable.

Ensuite, l'ordre de nos préférences suggère un chemin de croissance. Notre fonction inférieure (la moins préférée) est utilisée de façon presque uniquement inconsciente et est responsable de beaucoup de nos réactions réflexes quand nous sommes stressés. Notre préférence dominante est un cadeau quand nous l'utilisons consciemment et un obstacle à la complétude quand nous nous en servons exclusivement. Nous traitons généralement notre fonction inférieure avec dédain et la considérons comme sans importance ou inutile. En devenant attentif aux aspects marginaux de notre personnalité, nous pouvons rendre l'utilisation de cette fonction plus consciente, réduire notre dépendance vis-à-vis de la fonction dominante et ainsi devenir plus complet.

Ces deux processus sont très similaires aux prémisses de l'Ennéagramme qui affirment que nous sommes potentiellement complets, mais que nous sommes coincés dans un certain point et que notre personnalité est devenue déséquilibrée.

Comme pour l'Ennéagramme, le mouvement vers notre opposé est un processus sans fin. Nous sommes toujours plus à l'aise avec nos préférences innées. Le développement résulte de l'attention à nos schémas anciens de comportement et de l'effort conscient fait pour les changer. Je pense que les types de Jung sont un complément précieux à l'Ennéagramme.

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Jean Hurd est la cofondatrice de Janus Consulting, Inc. et travaille essentiellement avec des organisations engagées dans des changements majeurs de leur fonctionnement. Elle intervient par des formations, du coaching et de la négociation en mettant particulièrement l'accent la compréhension des personnalités et des styles de leadership. Elle est une enseignante de l'Ennéagramme certifiée par Riso-Hudson et un instructeur qualifié en MBTI ; elle apprécie d'utiliser simultanément ces deux outils au cours de son travail. Elle prépare actuellement une thèse de doctorat sur le développement des adultes et des organisations. Vous pouvez la joindre par e-mail à jeanhurd@aol.com.