Une conversation avec Jeremy Taylor (1e partie)
par Jack Labanauskas (Traduction par Alexandra Jacquemart)

Jack Labanauskas : Voyez-vous un lien entre l'Ennéagramme et ce que vous faites ?

Jeremy Taylor : Oui, j'encourage mes étudiants qui sont attirés par l'Ennéagramme à rechercher des liens entre les types de l'Ennéagramme et les genres d'images qui se répètent dans les rêves dont ils se souviennent. Je pense que ces liens existent et c'est un thème de recherche grand ouvert. Je ne pense pas que le sujet ait été complètement traité et c'est donc une manière pour les étudiants de se faire un nom s'ils le souhaitent.

JL : Je pense que Laura Borden et David Daniels ont travaillé sur les liens entre les rêves et l'Ennéagramme.

JT : Beaucoup de gens les ont abordés dans leurs ateliers. Je parlais de publications. Ont-ils publié quelque chose dessus ?

JL : Je ne pense pas, mais ils ont proposé des cours ou des groupes de travail.

JT : Oui, beaucoup de personnes ont démarré. Je suis un dinosaure ; je crois dans l'imprimerie. Je pense que les informations doivent être imprimées. [Rires]

JL : Il y aussi Susan Nayak, une étudiante à I.T.P. [Note du traducteur : Institute of Transpersonal Psychology], qui a réalisé sa thèse sur l'Ennéagramme et les rêves.

JT : Oui, elle avait réalisé une affiche pour recruter des sujets et je l'avais distribuée à mes étudiants.

JL : Oui, c'est cela, mais il y a encore beaucoup de choses à faire avant que des schémas commencent à émerger.

JT : Oui. Ensuite, les études d'origine devront être reproduites. D'autres personnes doivent étudier le sujet et vérifier si ce qui est imprimé correspond vraiment à la manière dont les gens rêvent. Je pense que la meilleure métaphore sur le rêve qu'on ait aujourd'hui vient du folklore : c'est le Miroir Magique qui ne ment jamais. Et que ce n'est pas un hasard si la méchante reine regarde le Miroir Magique tous les matins. Car si vous reportez à l'après-midi le fait de vous souvenir de vos rêves, le Miroir s'embue et vous ne pouvez pas le voir. Le Miroir Magique ne ment jamais. Il vous donne des images métaphoriques et symboliques de qui vous êtes réellement, de ce que vous faites réellement et de vers où votre vie va réellement. Contrairement à vos opinions sur tous ces sujets quand vous êtes éveillés. Je crois que les rêves viennent pour contribuer à notre santé et notre complétude et qu'ils parlent un langage universel. Puisque le langage des symboles et des métaphores, qui est celui des rêves, est universel, cela démontre que la santé et la complétude qu'ils servent sont aussi transpersonnelles. Cela montre que les rêves viennent pour servir la santé et la complétude non seulement du rêveur individuel, mais aussi pour servir la santé et la complétude de toutes les espèces.

JL : Lorsque vous dites "universel", voulez-vous dire que les mêmes symboles sont utilisés par différentes civilisations ?

JT : Oui, le même symbole est utilisé essentiellement de la même façon.

JL : Sont-ils aussi utilisés de la même manière en état éveillé ?

JT : Je crois que oui. C'est une question bien trop importante pour prendre tout le monde au mot, mais depuis des années que j'étudie cette question, je commence à être convaincu que c'est vrai. Il existe évidemment des différences culturelles et autres dans la manière dont les symboles sont utilisés. Toutefois, en dessous de ces niveaux de différences, je perçois des résonances universelles à ces symboles.

JL : Lorsque vous vous référez à votre expérience, cela représente quelques années.

JT : Oui, je fais ce travail en tant que professionnel depuis plus de 33 ans et j'ai travaillé en profondeur sur plus de 100 000 rêves pendant ces 33 ans. Je n'ai pas rencontré un seul rêve qui ne m'a pas convaincu qu'il était au service de la santé et de la complétude.

JL : Vous ne parlez pas ici de vos propres rêves ?

JT : Non, je parle de tous les rêves sur lesquels j'ai travaillé. Les miens et ceux des autres.

JL : Et donc, pendant toutes ces années où vous avez enseigné et parlé des rêves…

JT : Oui, j'ai étudié les rêves, je les ai abordés de toutes les façons que j'ai pu imaginer et j'ai travaillé avec le plus large échantillon de personnes possible. Je n'ai pas vu un seul type de rêve qui, au-delà de l'apparence évidente, ne me paraisse pas être l'expression d'une humanité profonde, commune et partagée.

JL : Quelle est la différence entre la voie de notre esprit qui est responsable des rêves et l'esprit conscient que nous utilisons lorsque nous sommes réveillés ?

JT : Je dirais que le chemin conscient que nous utilisons lorsque nous sommes éveillés est un petit film étendu au-dessus de notre être. Une des analogies que j'aime utiliser est l'écume d'un étang. L'esprit conscient est relié à l'être entier de la même façon dont l'écume de l'étang est reliée à l'étang tout entier. Le rêve est le produit de tout l'écosystème de l'étang. Il arrive dans le champ d'attention de la conscience éveillée avec beaucoup plus d'informations que la conscience éveillée est préparée à gérer. Une raison pour cela est que les rêves sont l'atelier de l'évolution. Lorsque le rêve arrive dans la conscience, il contient des informations que l'esprit conscient n'est pas prêt à apprécier, à articuler ou à gérer. Le rêve arrive et pousse et tire et attire et contraint l'esprit conscient à grandir, à s'étendre. Ce n'est pas qu'une expression de l'être entier de l'individu, mais aussi une expression de l'être entier de toutes les espèces et de l'être entier du cosmos.

JL : Trouvez-vous qu'il y a plus de points communs aux différentes cultures exprimés à travers les rêves que dans l'esprit conscient ?

JT : Oh, absolument ! Plus que dans leurs esprits conscients.

JL : Alors les différences de surface disparaissent dès que vous allez au-delà de l'écume de l'étang ?

JT : Oui. Je ne sais pas si le terme disparaître est exact. Elles tendent à devenir non pertinentes ou elles tendent à devenir des variations intéressantes sur un thème central. Elles deviennent des raisons pour célébrer la diversité plutôt qu'avoir peur des différences.

Laissez-moi vous donner un exemple. Je pense que les exemples fonctionnent mieux que la théorie. Il y a une propension humaine universelle à utiliser le symbole du sang de deux manières différentes selon le sexe. Dans l'expérience spontanée symbolique des femmes, le sang est souvent une célébration. Je pense que c'est parce qu'à chaque fois l'apparition du cycle menstruel pour une femme est une occasion de soulagement et de joie. Et c'est une expérience que les hommes peuvent apprécier de loin, mais ils ne vivront pas cela dans leur propre corps.

JL : Pour beaucoup d'hommes, cela signifie : "Elle n'est pas enceinte."

JT : C'est exact ! Et si autant de sang sortait des corps masculins, il serait temps d'aller à l'hôpital. La réponse instinctive masculine au sang est généralement plus anxieuse que la réponse instinctive féminine. Cependant, malgré cette profonde divergence entre les sexes à propos de l'image symbolique du sang et de la manière d'y réagir, il y a pourtant une manière qui leur est commune d'utiliser le sang : comme symbole de relation intime et génétique. La question "Sommes-nous du même sang ou non ?" est une question humaine universelle. Les sociétés se différencient les unes des autres par l'endroit où elles dessinent cette ligne. À quelle distance de l'unité familiale est dessinée la ligne de sang ? Et des sociétés différentes dessinent la ligne à des endroits différents, mais elles la dessinent toujours en utilisant la métaphore du sang.

JL : En d'autres termes, le sang est le symbole de l'appartenance à la tribu.

JT : Oui, c'est exact et c'était ainsi sur toute la planète à toutes les périodes de l'histoire. Je pense que le mot "archétype" utilisé par Jung est probablement le terme le plus adapté dans le discours intellectuel occidental contemporain. Je ne pense pas que ce soit le seul terme utilisable, mais c'est celui qui est le plus usité. Je pense que Jung a raison. Je pense que la psychologie individuelle se construit sur une fondation constituée d'une structure de formes symboliques collectives. Ces formes se manifestent dans chaque individu par une tendance à symboliser de manière bien particulière. Et les rêves sont la manifestation la plus régulière et la plus évidente de cela.

JL : Où d'après vous se trouve le lieu naturel de la personnalité ? Est-elle plus liée à la surface de l'esprit dans l'état éveillé ou pénètre-t-elle les états de rêve ?

JT : Oh ! Elle transparaît très clairement dans les états de rêve. C'est une question fascinante et je dirais que la réponse dépend de l'état du développement psycho-spirituel, de l'évolution et de la sophistication de la personne. Hélas, pour la plupart des gens, la personnalité réside dans un ensemble de réactions construites face à différents traumatismes et moments d'anxiété vécus après la naissance. De plus, il y a aussi des traits de personnalité qui se manifestent clairement dans l'utérus. Le principe psychologique de la tabula rasa a, de toute évidence, été inventé par des hommes qui n'avaient jamais parlé aux femmes. N'importe quelle personne ayant parlé à des femmes ayant eu des enfants a entendu la même histoire : "Cet enfant est ce genre de personne et je le savais bien avant qu'il soit né."

JL : Mais la page blanche aurait pu exister à la conception et les traumatismes auraient pu arriver tout de suite après.

JT : Dans l'utérus. Oui, c'est vrai. C'est certainement vrai, mais ça nous mène à une autre discussion. Lorsque les enfants viennent au monde, ils ne sont pas des pages blanches et des formes archétypiques peuvent être détectées leurs manières de manifester leurs différences les uns avec les autres.

JL : Je crois que beaucoup de nos caractéristiques sont la réaction à des blessures premières. Comme une perle qui se forme autour d'une impureté du système. Les blessures d'enfance peuvent arriver à tout moment après la conception, dans l'utérus, après la naissance, pendant l'enfance ou même à l'âge adulte. Le principe est qu'après chaque blessure ou menace à notre survie, notre instinct de conservation va mobiliser toutes les ressources pour préserver l'homéostasie [Note du traducteur : tendance d'un système à préserver son équilibre interne]. Nous appelons personnalité la façon particulière qu'a notre organisme d'utiliser ces ressources.

JT : Oui, je pense que c'est exact.

JL : C'est un processus continu qui dure toute la vie.

JT : Oui. Je suis plus intéressé par les matériaux archétypiques utilisés pour fabriquer l'enveloppe de la personnalité que par les différences particulières que les enveloppes montrent une fois qu'elles sont construites. C'est juste une question de savoir où se situe mon intérêt. Clairement, c'est ce qui arrive et clairement ça arrive à beaucoup, beaucoup d'âges différents. Une des choses à laquelle j'ai commencé à m'intéresser est : pourquoi les traumatismes sexuels de l'enfance provoquent-ils une telle variété de réponses, même au sein d'une même famille ? J'ai eu plus d'expériences à ce sujet que je ne le souhaitais en travaillant avec des prêtres catholiques romains et des nonnes qui avaient été abusés dans leur enfance. Il est clair qu'un certain nombre d'entre eux s'étaient dirigés vers les ordres religieux catholiques romains en raison du vœu de célibat. C'était une manière de repousser la sexualité pour n'avoir pas à la gérer à nouveau. En théorie. Bien sûr, ça ne fonctionne pas ; ça ressort. Entrer dans les ordres religieux pour cette raison est à long terme un échec effroyable assuré. Mais ce sont des enfants. Ils prennent ces décisions de manière préadolescente. Il est remarquable que beaucoup d'entre eux racontent que tous dans la famille étaient abusés et que d'autres frères et sœurs sont devenus des criminels ou des prostitués. On dirait une tout autre histoire, mais c'est la réponse au même phénomène d'abus.

JL : C'est l'argument classique de l'Ennéagramme disant que c'est à cause des types que nous adoptons des stratégies différentes.

JT : Oui, et c'est une des choses qui rend l'Ennéagramme si intéressant et si attirant à mes yeux. Le principal problème que j'ai avec l'Ennéagramme est de trouver le type des gens. Ça m'a pris quinze ans pour parvenir à une compréhension satisfaisante sur mon type. C'est un processus difficile. Je ne suis toujours pas positif à son propos. Je crois aujourd'hui que je suis un 8. La plupart des choses qui sont dites sur les 8 ont un sens pour moi, plus que tous les autres types. Alors que dans les quatre fonctions du modèle jungien, je sais que je suis Introverti-Intuition-Sentiment-Perception.

JL : INFP ?

JT : Oui.

JL : Myers et Briggs ont fait une typologie des styles de comportement, alors que la motivation derrière ces comportements est plus difficile à déceler.

JT : Oui, et une des choses intéressantes à propos de l'Ennéagramme est qu'il propose ces modèles de motivation que je trouve convaincants.

JL : Beaucoup de personnes luttent avec ça pendant des années et certains auteurs très connus, des experts, ont changé leur type. Je les salue pour leur ouverture d'esprit, leur courage et leur honnêteté.

JT : Vraiment…

JL : Dans tous les domaines de la connaissance, il arrive que des hommes cultivés révisent leurs positions à la fin de leur vie. Je pense que les praticiens de l'Ennéagramme devraient se sentir libre d'avoir la même possibilité.

JT : Oh, absolument. Je souhaite que ce principe soit plus largement compris.

JL : J'ai commencé à penser que j'étais 5, après avoir été typé de manière incorrecte par un ami qui se croyait expert. Les premières années, après avoir appris l'Ennéagramme, j'ai tenté de m'y accrocher. Puis comme ça ne fonctionnait plus, j'ai essayé toute la partie gauche de l'Ennéagramme et je me suis posé sur le type 7, il y a six ans seulement. Jusqu'ici, tout va bien, mais je ne peux pas garantir que je ne serai pas ailleurs dans l'avenir.

JT : C'est une des choses intéressantes de la théorie de l'Ennéagramme, cette notion de migrer vers un numéro sous l'effet d'une énergie créative et amplificatrice et de migrer vers un autre point lorsqu'on est limité et empli de crainte.

JL : Pour utiliser cela, il faut que vous soyez absolument certain de votre type.

JT : Ce qui est une chose très difficile.

JL : Exact. Parce que si vous n'êtes pas totalement sûr de votre type, alors toutes vos conjectures à propos de ceci et de cela ne vaudront rien.

JT : Exact. Ça ne se discute pas. Selon mon expérience, je pense vraiment qu'il est vrai que les gens se dirigent vers un point lorsqu'ils vivent sous un mode d'amplification et d'ouverture du cœur, et qu'ils se dirigent vers un autre point lorsqu'ils sont soumis à des craintes, des contraintes et des retraits. Ça a l'air d'être un principe général. Maintenant, comment ça fonctionne avec les numéros réels, tout dépend de là où vous commencez. Si votre hypothèse de base est incorrecte, alors toutes les déductions faites seront faussées. Mais le principe général de se diriger vers un point d'une façon positive et évolutive et de se diriger vers un autre point en réponse non évolutive et négative reste juste. J'appellerais même ça une pièce de théâtre archétypique. Une raison pour laquelle c'est exact est que ça ressort non seulement de la théorie de l'Ennéagramme, mais aussi du contenu des rêves. Comme source principale de données de recherche avec laquelle je travaille, je regarde ce à quoi les gens rêvent et les comptes rendus que donnent les rêveurs.

JL : Vous nous donnez un exemple ?

JT : D'accord. Quand quelqu'un rêve d'excréments, lorsqu'il y a de la merde partout dans un rêve, il y a une forte probabilité que le rêveur soit actuellement contraint de renoncer à un déni.

JL : Quel que soit le déni ?

JT : Quel que soit le sujet, exactement. Parce qu'il semble qu'il y ait une tendance archétypique, une prédisposition inhérente en chaque être humain, quels que soient l'âge, le sexe et la culture, à symboliser les pires choses par de la merde. Les pires choses en nous-mêmes et les pires choses dans le monde symbolisées par des excréments.

JL : Ce que nous rejetons.

JT : Oui. Ce qui était nous à un moment donné, qu'ensuite nous rejetons et qui alors n'est plus nous. Lorsque le monde du rêve est rempli de cette matière symbolique et que le rêveur est en détresse par rapport à ça, ça vaut toujours la peine de se poser la question : "Est-ce que la vie force ce rêveur à admettre à quel point les choses vont réellement mal ? Est-ce que la merde dans ce rêve est un symbole que le rêveur est en train de lutter avec le renoncement au déni ?" C'est une référence fiable. Ça n'a pas été vérifié dans chaque cas, mais c'est toujours la meilleure question à poser.

Une des implications plus profondes de cela est que le processus de renoncement au déni est presque à chaque fois un processus désagréable à court terme, mais à long terme, c'est la première étape nécessaire de développement d'une perspective spirituelle adéquate et fiable. Parce que si la perspective spirituelle d'une personne ne gère pas complètement et totalement les pires choses de son expérience, alors elle atteindra son lit de mort avec les pires choses dans une main et une perspective spirituelle conçue soigneusement pour éviter les pires choses dans l'autre. Sa situation, au moins en apparence, a l'air d'être sans espoir. Le désespoir est une conséquence inévitable. Certes, la grâce surgit parfois comme un éclair dans une perspective aussi sombre, mais on ne peut pas prévoir quand et où la grâce va frapper. Mais hormis l'intervention ineffable de la grâce, c'est un scénario archétypique prévisible.

JL : Cela soulève une question qui est en fait relativement complexe. Lorsque nous nous occupons de notre merde, notre impulsion est de la vaincre, de la combattre, d'aller contre elle, de s'en débarrasser.

JT : De l'enterrer…

JL : Un de mes professeurs utilisait un symbole différent. Il disait : "Comment combattez-vous l'obscurité ? En y mettant de la lumière." Vous entrez dans une pièce d'une pyramide, il y fait sombre depuis 5 000 ans, vous craquez une allumette, bingo, vous avez de la lumière. L'idée est que vous pourriez vous concentrer sur le fait d'apporter de plus en plus de lumière pour repousser l'obscurité, mais il semble que ça ne repousse pas complètement l'obscurité. Facilement et spontanément, l'obscurité va réapparaître à l'instant où l'allumette va s'éteindre.

Faisons-nous la même chose lorsque nous nions et rejetons certains aspects de nous-mêmes ? Pouvons-nous repousser la ruine et la mélancolie en étant heureux, intégrés et satisfaits ? Pouvons-nous faire en sorte que ces choses négatives s'en aillent en introduisant le bonheur ou devons-nous revenir et réparer nos vieux désordres pour les faire disparaître ?

JT : Oui. Je suis entièrement d'accord que tout cela fait partie des options et j'irais même plus loin que la réparation. Je dirais que les expériences sombres et détestables doivent être transformées. C'est ce qui semble être au cœur de la métaphore archétypique de l'excrément. C'est un processus alchimique et le but est de transformer la merde en or. L'or est le symbole universel qui correspond à la capacité spirituelle. Il est protégé contre la rouille, il conserve sa valeur dans toutes les circonstances et toutes les propriétés chimiques et économiques de l'or sont des vérités symboliques d'une perspective spirituelle fiable.

JL : En recherchant une condition de permanence.

JT : Oui, la permanence ne dissipe pas l'obscurité par la lumière, mais en la transformant en une autre substance. Transformer l'obscurité dans la matrice de la créativité, qui est aussi relativement sombre. Mais à l'inverse de l'obscurité humide et froide de la caverne du prédateur, elle est fertile et créative plutôt que destructrice. En langage métaphorique, c'est la tâche. Créer un "laissez-passer spirituel" en repoussant l'obscurité par différentes techniques mentales, différentes formes de piété, c'est une forme de déni.

Actuellement, je passe beaucoup plus de temps que d'habitude à travailler sur les rêves de gens qui ont des aspirations religieuses et spirituelles. Souvent dans leurs rêves, l'excrément concerne le monde qui casse leur système fermé de piété dont ils espéraient qu'il les protégerait toujours de l'obscurité. Quelque chose se passe et les voilà obligés d'abandonner ce déni. Ça les bouleverse à court terme et c'est la première étape nécessaire dans la création d'une perspective spirituelle plus adéquate et plus fiable sur le long terme.

JL : L'horreur d'avoir à faire face à "l'abîme", selon les termes de Wilber ?

JT : Oui, en fait, Wilber est un personnage intéressant, avec un ego très important. Son travail montre qu'un ego qui fonctionne bien est nécessaire pour le genre d'états transcendantaux dont il parle. Je ne dirais pas que la perte de l'ego est nécessairement un but. Par exemple, je ne pense pas que la lobotomie soit un exercice spirituel.

JL : Ou c'est l'étudiant en médecine qui s'est percé le front pour rechercher un état spirituel élevé permanent à travers la libération de certains fluides…

JT : J'ai oublié son nom, mais je vois de qui vous parlez. Que ce soit fait avec des produits chimiques, par la méditation ou par des perceuses… il semble que la tâche est de permettre à l'ego de faire son travail. C'est un travail critique, conscient, exploratoire et dans le meilleur sens des mots "de jugement". Cet ego doit fonctionner de tous ses huit cylindres pour que l'attention consciente de la transcendance se révèle à un individu ou à une société dans son ensemble. La conscience est tout autant collective qu'un phénomène individuel et la culture est une expression de l'évolution collective de la conscience. C'est une des raisons pour lesquelles je pense que la culture est si importante.

JL : En d'autres mots, un individu peut plus facilement devenir conscient dans une culture consciente. Un nain peut voir plus loin sur les épaules d'un géant.

JT : Comme le disait Isaac Newton, si "j'ai vu plus loin que les autres, c'est simplement parce que j'étais assis sur les épaules de géants." Il était très conscient de ses dettes envers les anciens.

JL : Oui, les bouddhistes ont un système de yoga des rêves.

JT : L'opinion des bouddhistes tibétains est que notre expérience du rêve lorsque nous sommes vivants est fonctionnellement indifférenciable de ce que nous expérimentons après la mort. Apprendre à être conscient dans le monde du rêve pendant qu'on est vivant augmente la probabilité d'être capable d'être conscient dans le bardo sans être dans un corps [Note de l'éditeur : bardo en Tibétain signifie l'état intermédiaire]. Pendant le bardo entre la renaissance et la mort, rêver de manière lucide est une des plus hautes disciplines de la tradition bouddhiste tibétaine.

JL : Définiriez-vous un rêve lucide comme un rêve dans lequel vous êtes conscient que vous rêvez et que vous vous regardez en train de rêver ?

JT : Ce que vous en faites est une autre question. La définition de base est d'être conscient, ce qui signifie habituellement que l'ego du rêve, la personne à qui je pense comme étant "moi", est consciente que l'expérience environnante est un rêve.

JL : Est-ce rare ?

JT : Non. C'est moins rare en ce moment. Je pense que c'est un bénéfice de l'évolution.

JL : Ce serait un effet positif sur la société, dans le sens où la marée montante lève tous les bateaux.

JT : Oui, les rapports que je suis en train d'obtenir suggèrent que le nombre de rêves lucides augmente en ce moment dans le monde entier et pas seulement dans la société psychologiquement sensible de Californie du Nord où la culture est bien évidemment en train de s'intéresser au rêve lucide. Nous achetons même des petites machines pour nous y aider. Mais même dans les cultures où ça ne constitue pas un facteur principal, les rapports semblent indiquer que l'occurrence spontanée du rêve lucide est en train d'augmenter.

JL : Qui avait étudié cela ? Sheldrake ?

JT : Rupert Sheldrake, oui, il a une notion fascinante. Il suggère que les modèles archétypiques de Jung sont en fait des phénomènes de champs, des phénomènes d'interaction de champs plutôt que des phénomènes physiques liés à l'ADN.

JL : Comment définissez-vous les champs en interaction ?

JT : Là où deux vecteurs de force se rencontrent.

JL : Par exemple ?

JT : Lorsque vous éparpillez de la limaille de fer sur un morceau de papier, elle tombe n'importe comment. Lorsque vous passez un aimant sous le papier, il n'y a pas de contact physique entre l'aimant et les morceaux de fer, mais la limaille se réorganise et prend la forme du champ magnétique. Si vous prenez deux aimants et les dirigez l'un vers l'autre en dessous du papier, les morceaux de fer prennent des formes beaucoup plus complexes pour refléter l'interaction entre les deux champs magnétiques. Rupert suppose qu'il y a des "champs morphogénétiques" associés à des formes particulières de la matière. Parce que la matière est plus concentrée dans certains endroits que dans d'autres, le phénomène devient également géographique.

JL : Est-ce que ce serait vrai pour les humains ?

JT : Je pense que oui.

JL : Je me souviens vaguement d'une expérience avec des corbeaux en Angleterre qui avaient découvert qu'un certain fromage n'était pas bon ; tout à coup, les corbeaux d'Indonésie ne voulaient plus goûter ce genre de fromage lorsqu'il leur était proposé. J'ai eu des corbeaux apprivoisés quand j'étais petit et je sais à quel point c'est dur pour un corbeau de refuser un morceau de fromage.

JT : Comme le phénomène du centième singe dont Lyal Watson a dit que c'était une histoire inventée. Mais même si c'était une histoire fabriquée, c'est une délicieuse métaphore sur la manière dont fonctionne ce champ interactif et collectif. Dans son histoire, des éthologues japonais ont remarqué qu'une troupe de macaques étaient gênés par du sable qui adhérait aux morceaux de fruits et de légumes qu'on leur donnait. Les singes lavaient le sable dans l'océan, ce qui ajoutait aussi un peu de sel. C'est devenu l'habitude de cette troupe de macaques. D'autres troupes de Macaques sur tout un groupe d'îles différentes ont soudainement commencé à faire la même chose.

JL : Ils lavaient de la nourriture qui n'avait pas de sable ?

JT : C'était devenu un comportement commun à l'espèce de traiter la nourriture en la trempant dans l'eau.

JL : Je me demande si les types de l'Ennéagramme sont apparus de manière semblable.

JT : Je dirais que c'est une façon raisonnable de conceptualiser la modélisation des racines de l'Ennéagramme.

JL : Dans un ensemble d'influences, toutes ne sont pas également importantes au même moment. C'est ce qui fait qu'il est difficile de déterminer un type. Sous différentes circonstances, différentes influences, différentes formes surgiront.

JT : Différentes formes de comportement vont se manifester. La même chose est vraie pour les archétypes. Je me pose toujours la question : "Si je suis en train de prendre des médicaments ou si je suis en train de prendre des drogues douces et que mes rêves changent radicalement pendant cette période, est-ce que ça n'indique pas que les rêves reflètent uniquement l'influence de ces produits chimiques et donc qu'ils ne doivent pas être pris au sérieux ?" Ma réponse est : "Bien sûr, les rêves reflètent la prise de produits psychoactifs et ils vont continuer de refléter toutes les autres choses de toute façon." Dans un sens, les rêves obtenus dans un état de conscience modifié chimiquement peuvent avoir un intérêt énorme quand on les compare aux rêves pour lesquels les produits chimiques ne sont pas utilisés. Plusieurs phénomènes de base seront plus visibles à travers la comparaison.

JL : Vous pourriez aussi retourner l'argument et dire que vous devriez considérer l'influence de ces produits chimiques beaucoup plus sérieusement que vous ne l'avez fait. La preuve est qu'ils ont été suffisamment puissants pour pénétrer vos rêves.

JT : Oui et tout ce que nous expérimentons pénètre nos rêves. C'est l'une des raisons pour lesquelles je m'intéresse autant à eux. Ils englobent toute l'expérience, comme la vie éveillée devrait le faire et le fait si rarement. La conscience éveillée tend à avoir une concentration très serrée et très intense. Nous avons tendance à manquer toutes sortes de choses lorsque nous sommes éveillés, parce que nous nous concentrons sur autre chose.

JL : Donc notre attention est comme un projecteur ?

JT : Oui. Ce qui a été traditionnellement appelé l'inconscient ne fait pas ces distinctions. Il tend à absorber tout ce qui se passe et à lui donner une importance équivalente au départ. Tout mettre ensemble révèle des schémas plus grands qui ne sont pas immédiatement apparents quand on suit le projecteur de l'attention éveillée.

JL : Alors, ce serait comme si on utilisait sa vision périphérique en même temps ?

JT : Oui ! Et comme si on traitait les informations qui entrent dans notre vision périphérique.

JL : Comme l'A.D.D ? [Note du traducteur : l'A.D.D. est un trouble psychologique lié à un déficit de l'attention.]

JT : Oui et je ne suis pas convaincu que l'A.D.D a été nommé correctement. Je ne suis pas sûr du tout que ce soit un problème de "déficit" ; c'est peut être un "désordre global de l'attention".

JL : C'est bizarre que vous guérissiez un symptôme d'hyperactivité par la vitesse. [Note du traducteur : l'A.D.D. se manifeste par des comportements perturbateurs liés à l'hyperactivité.]

JT : Je n'ai jamais entendu dire que la vitesse pouvait être un traitement…

JL : La Ritaline est une amphétamine. Pour certaines raisons, elle renforce nos filtres de discrimination pour qu'on puisse avoir une hiérarchie saine de ce qui accède à notre conscience et de ce qui n'y accède pas.

JT : Oui, elle permet à la personne d'accéder à l'angoisse chic des gens qui contrôlent leur expérience plutôt que de la vivre.

JL : Prenons un instant un chemin de traverse. Parlons des types mentaux, des types émotionnels et des hiérarchies de ce qui est conscient… Est-ce que les émotionnels utilisent plus leur vision périphérique que les mentaux ? Est-ce que la vision périphérique est une entrave à la pensée ? Après tout, le mental est plus linéaire et fondé sur la concentration de l'attention comme un projecteur.

JT : Oui, je perçois la même chose. Dans des environnements compliqués, les types émotionnels vont expérimenter plusieurs stimuli simultanément. Le type émotionnel peut ne pas être intéressé par beaucoup des stimuli qui créent des émotions autres que celle sur laquelle il se concentre. Par exemple, ils entrent dans des relations obsessionnelles plus souvent que les types mentaux. Les types mentaux semblent éliminer les choses qui offriraient dans l'instant des possibilités d'alternative émotionnelle. Leur vision périphérique émotionnelle est resserrée sur l'ensemble des stimuli qui provoquent la réponse à laquelle ils sont attachés.

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Jeremy Taylor, un prêtre de l'Église Unitarienne Universelle et travaille sur les rêves depuis plus de vingt-cinq ans ; il allie les valeurs de la spiritualité à une conscience sociale active et une perspective Jungienne. Ancien président de l'Association pour l'Étude des Rêves, il a écrit trois livres qui intègrent le symbolisme des rêves, la mythologie et l'énergie archétypique.

À suivre… le mois prochain