Observation de cas d'anorexie mentale et hypothèse psychopathogénique
Mise en évidence d'un ennéatype 8 pour les mères de patientes anorexiques et d'un ennéatype 4 pour les jeunes filles anorexiques
Olivier & Anne-Marie Fillet

L'anorexie mentale est un problème de santé publique qui touche environ une adolescente sur 200 dans les sociétés occidentales [Laurent] et dont l'évolution sous traitement est fatale dans 5 à 10 % des cas [Lemperière et Féline].

Nous supposons que l'anorexie mentale est la conséquence d'une interaction spécifique entre une mère 8 et une fille 4. Cet article rend compte des observations de plusieurs cas et de la force de l'association statistique. Puis, nous décrivons notre hypothèse pathogénique expliquant les caractères sémiologiques de l'anorexie mentale et nous envisageons quelques possibles implications thérapeutiques. Il est bien entendu que pour que notre théorie fonctionne, il est essentiel que nous soyons certains que toutes les mères appartiennent au type 8 et toutes les filles au type 4. Il faut éventuellement admettre l'hypothèse d'une erreur de typage. Cela est vrai également, dans une moindre mesure, pour le diagnostic de l'anorexie mentale. Naturellement, il peut exister d'autres facteurs, environnementaux ou psychiques, dans la genèse de cette affection. En dehors de ces facteurs, il est nécessaire d'étudier un nombre statistiquement significatif de cas d'anorexie mentale, de cultures et de contextes socio-économiques variés. Cela dit, notre étude présente des résultats préliminaires intéressants.

Étude des cas cliniques et détermination des types dans l'Ennéagramme au sein des patientes

1. Étude statistique

Nous avons étudié quatre familles. Dans chaque famille, la mère appartenait au type 8 et la fille au type 4. Nous avons typé les mères et les filles. De surcroît, une fille s'est typée elle-même. En dépit du faible échantillonnage du groupe étudié, le lien statistique est important. D'un point de vue mathématique, si nous postulons qu'il y a un nombre identique de femmes occidentales de chacun des neuf types de l'Ennéagramme, la probabilité qu'une mère soit de type 8 est 1/9. La probabilité que les trois autres mères soient aussi du type 8 est de 1/9*9*9, soit 1 sur 729. C'est la probabilité que les trois autres appartiennent au même type que la première. De manière similaire, la probabilité que les filles soient toutes du même type, 4, est aussi de 1 sur 729. Enfin, la probabilité que les deux phénomènes coïncident est le multiple des deux probabilités, soit 1 sur 9 puissance 6, soit 1 sur 530 000 environ. Par ailleurs, dans ce calcul, nous n'avons pas tenu compte du fait que le type dans l'Ennéagramme de la fille doit être différent de celui de la mère [S. Lahlou, communication personnelle, 2001].

2. Caractéristiques sémiologiques des cas cliniques [3, 4]

2 a. Épidemiologie

La morbidité de l'anorexie mentale est de 1 pour 200 parmi les adolescentes des sociétés occidentales [A. Laurent 1998].

2 b. Psychopathologie de la patiente et de sa famille

La personnalité de la patiente est souvent stéréotypée. "Les troubles de l'image du corps sont liés à un défaut de reconnaissance des sensations et des besoins du corps. Ce défaut est secondaire à des troubles des premiers apprentissages au cours desquels la mère impose ses propres sensations, ses propres besoins à l'enfant au lieu de l'aider à percevoir et à reconnaître les siens propres. L'identité de l'enfant est fragilisée et il reste profondément dépendant de son entourage." Aussi, "la lutte pour l'autonomie et la reconquête d'un moi déficient, exercée par le contrôle du corps, est le trait essentiel de l'anorexie mentale. Tout se passe comme si la patiente voulait battre sa mère sur son propre terrain, celui du contrôle." D'ailleurs, "le terme d'anorexie prête à confusion puisqu'il signifie perte d'appétit. Les patientes exercent en fait un contrôle sur ce qu'elles ingurgitent, du moins au début" [Salvy]. Il est remarquable de noter que cette problématique de l'identité, au cœur de l'anorexie mentale, concerne également les individus du type 4 (cf. 3 a). Enfin, "il existe chez l'anorexique mentale un profond sentiment de désespoir et d'abandon" [Salvy], à rapprocher de la désintégration du 4 qui se manifeste par une dépression.

Dans la vie relationnelle, les attitudes psychologiques sont particulières. "Les relations qu'elle entretient avec ses proches (parents notamment) sont des relations de dépendance. L'anorexie mentale peut être comprise comme une tentative de se dégager de cette emprise, de cette relation de dépendance. L'anorexie mentale, où le patient n'a plus besoin de manger et se suffit à lui-même, est un peu le contre-pied de la dépendance. L'anorexie mentale inverse les rôles dans la mesure où c'est la famille qui devient dépendante du bon vouloir de l'adolescent par rapport au fait de se nourrir ou pas" [Salvy]. "Le type 4 cherche en permanence à être unique dans son travail, ses vêtements… et ses émotions. Il a constamment besoin de vivre des émotions intenses, excessives" [Chabreuil, 1994].

La constellation familiale de l'anorexique est aussi souvent stéréotypée. "Les familles des jeunes filles sont plutôt décrites comme étant sur-contrôlantes et rigides […] et négligent souvent l'encouragement des émotions et l'autonomie" [Salvy]. "Le duo mère-père est également souvent stéréotypé. Ainsi la mère est un personnage fort, rigide, dominant, peu chaleureux, qui évite l'expression des sentiments positifs et les manifestations émotionnelles" [Laurent]. Ceci décrit l'essentiel du type 8. En revanche, le père est "généralement décrit comme ayant un caractère effacé, soumis à la domination de sa femme, incapable de faire preuve d'autorité dans la sphère familiale. Parfois, au contraire, il est trop proche de sa fille" [Laurent, Salvy].

2 c. Traitement

"L'isolement est le meilleur traitement symptomatique de l'anorexie" [Laurent], dans lequel on soustrait la patiente à l'influence néfaste de sa mère. La thérapie familiale "sert généralement à restructurer les échanges interpersonnels, à modifier les techniques de résolution des problèmes et à favoriser l'autonomie de l'individu" [Salvy].

3. Liens avec l'Ennéagramme

3 a. Description

La description des mères est claire et correspond au type 8 de l'ennéagramme : un personnage fort, rigide, dominant, qui évite l'expression des sentiments et des émotions.

Pour les adolescentes anorexiques, on retrouve les traits généraux du type 4 :

  • problématique autour de l'identité,
  • sentiment de désespoir et d'abandon,
  • problème de dépendance ; la jeune fille entretient avec ses proches des relations de dépendance, mais cherche en même temps à se dégager de cette emprise. C'est un aspect négatif du type 2 de l'ennéagramme, type de désintégration du 4. Elle se tourne vers les autres, mais leur en veut en même temps de cette dépendance."Si le mouvement de désintégration du 4 se poursuit, il acquiert les aspects négatifs du 2. Il va se tourner vers les autres et rechercher désespérément leur approbation et leur amour. En même temps, il leur en veut de cette dépendance" [Chabreuil, 1994].

3 b. Pathogénie

Rappelons que "le type 4 préfère le centre émotionnel. Il en utilise l'énergie vers l'intérieur pour se connecter à ses propres émotions. Par ce moyen, il cherche à résoudre les questions qu'il se pose, comme tous les membres du centre émotionnel, à propos de son identité" [Chabreuil, 2001]. La mère 8 a pu "imposer à l'enfant ses propres sensations et ses propres besoins, au lieu de l'aider à percevoir et à reconnaître les siens propres" [Laurent]. Ceci est particulièrement néfaste pour un 4, car "son identité est fragilisée, et il reste profondément dépendant de son entourage familial", traduisant un aspect négatif du 2, lui-même type de désintégration du 4. La mère 8 aurait donc perturbé la construction de l'identité de sa fille 4.

Rappelons que "le terme anorexie peut prêter à confusion puisqu'il signifie perte d'appétit. Les patientes exercent un contrôle sur ce qu'elles ingurgitent, mais on ne peut affirmer qu'il s'agisse d'un manque de faim, du moins au début" [Salvy]. Le contrôle alimentaire représente une tentative de se dégager de l'emprise familiale. Elle n'a plus besoin de manger ; elle se suffit à elle-même. C'est le summum du contrôle. "La restriction alimentaire peut être un moyen puissant de contrôler l'environnement familial" [Salvy]. Cependant, d'autres comportements peuvent permettre d'atteindre les mêmes buts, donc pourquoi ces adolescentes choisissent-elles la privation ?

On peut émettre une objection : il doit exister des familles avec une mère 8 et une fille 4 qui ne présentent pas de problèmes. La probabilité de trouver une telle configuration est estimée approximativement à 1 sur 81 (nous avons simplifié en émettant l'hypothèse que les neuf types sont équiprobables), ce qui est comparable à l'incidence de l'anorexie (1 sur 200). D'autres facteurs de risque doivent être recherchés. Par exemple, un père absent permet à la mère de s'exprimer sans contre-pouvoir. Comme nous l'avons observé dans un cas, l'implication du père a pu améliorer le pronostic. D'autre part dans les cas observés, nous avons remarqué une partialité des mères contre l'adolescente malade qui n'est pas l'enfant préféré. Nous avons observé que les 8 (sous-entendu les 8 soumis à leur compulsion) ne s'entendaient pas bien avec les 4 (même sous-entendu), car ces derniers sont trop en contact avec leurs émotions, ce qui irrite le 8 car c'est pour lui une marque de faiblesse.

Nous suggérons, hypothèse toute personnelle, qu'il y ait un désir de vengeance inconscient, dans le cadre d'une problématique œdipienne non résolue, en réponse à la partialité du 8. Nous avons souvent observé cette partialité du 8 dans le cadre familial. Il est bien connu que la passion, ou la conséquence de la compulsion, du type 4 est l'envie ou la jalousie. Cette émotion sera exacerbée en cas de partialité de la mère, qui montre sa préférence pour un autre enfant, ce qui ne favorisera pas l'intégration. Par ailleurs, cette jalousie peut favoriser l'absence de résolution des conflits œdipiens.

Ainsi, nous émettons l'hypothèse que la patiente va chercher inconsciemment à plaire à son père en prenant la place de la mère, en tentant de s'approprier son mode de fonctionnement. Les principales caractéristiques d'une mère 8 pas spécialement intégrée sont la compulsion d'éviter la faiblesse, la passion de vengeance, la fixation d'excès et le mécanisme de défense de dénégation. Éviter la faiblesse : c'est une preuve de faiblesse de devoir dépendre de quelque chose, la nourriture, pour vivre. L'adolescente anorexique fait mieux que sa mère, qui se targue pourtant d'être forte. Vengeance : elle inflige de la souffrance à sa mère et à sa famille. Excès : "les anorexiques utilisent fréquemment l'exercice physique excessif, ainsi que l'hyperactivité" [Lemperière & Féline]. Dénégation : "le trait psychologique dominant d'une anorexique est le déni de sa maladie" [Lemperière & Féline].

Conclusion

Nous avons suggéré que l'anorexie mentale est la conséquence d'une interaction entre une mère de type 8 et une fille de type 4. Cette hypothèse est cohérente avec les données actuelles de la science médicale, du point de vue de la psychopathologie et du traitement. Cela constitue une hypothèse de départ qui doit maintenant être confirmée par d'autres études. Les facteurs de pronostic doivent être étudiés, particulièrement le comportement du père, dans le but d'améliorer la prise en charge de l'anorexie mentale. Le traitement précoce des mères, via leur reconnaissance de leur pulsion de base d'éviter la faiblesse, nous apparaît comme une voie prometteuse. Dans la mesure où c'est la construction de l'identité de la fille qui est menacée, il nous paraît important de pouvoir intervenir le plus tôt possible. On pourrait même à terme envisager une sorte de médecine préventive, par le biais du généraliste ou du pédiatre, les mères 8 étant faciles à repérer.

Bibliographie

[1] Chabreuil F. & P., L'Ennéagramme : Dynamique de connaissance et d'évolution, 1994, Carthame éditions.
[2] Chabreuil F. & P., Comprendre et gérer les types de personnalités, 2001, Dunod éditeur.
[3] Laurent A., L'anorexie mentale, 1998.
[4] Salvy S.J., Forget J., Université du Québec, Montréal, 2001.
[5] Lemperière Th., Féline A., Psychiatrie de l'adulte, 1977, Masson éditeur.

Remerciements : nous tenons à remercier Fabien et Patricia Chabreuil pour leur apport dans la connaissance de l'Ennéagramme.