L'Ennéagramme et la Psychiatrie Interpersonnelle de Harry Stack Sullivan
Jerome Wagner, Ph.D. (Traduction par Bénédicte Gasnier)

Bien que je sois conscient que la recherche de connexions entre les idées est une préoccupation quasi-pathologique pour mon type [Note du traducteur : Jerome Wagner est un 7.], je cède néanmoins à la tentation de proposer quelques parallèles intéressants entre la théorie de la personnalité selon Harry Stack Sullivan et la théorie de la personnalité selon l'Ennéagramme.

La Psychiatrie Interpersonnelle de Sullivan

Sullivan a appelé son approche une théorie interpersonnelle de la psychiatrie parce qu'il estimait que la psychiatrie est l'étude de ce qui se passe entre les personnes. Ceci est en contraste avec le paradigme de Freud qui se concentre sur ce qui se passe à l'intérieur des personnes. Le modèle de Freud est un modèle de pulsions, tandis que celui de Sullivan est un modèle interpersonnel. Freud a postulé que la personnalité est constituée du ça, du moi et du surmoi, le ça étant la source de l'action. Nous sommes mus par des pulsions instinctives internes, spécialement sexuelles et agressives, et notre motivation première est de maximiser le plaisir tout en minimisant la douleur. Nous sommes des monades relativement autonomes qui investissent de l'énergie émotionnelle ou se connectent à d'autres qui correspondent à nos besoins. Les instincts apparaissent en premier, puis les relations se développent parce qu'elles satisfont nos besoins.

Pour Sullivan, les relations sont primordiales. La personnalité est une entité hypothétique qui ne peut être observée ou étudiée hors des situations interpersonnelles dans lesquelles elle se manifeste. La seule manière dont la personnalité peut être connue est au travers des interactions interpersonnelles. Par conséquent, l'unité d'étude n'est pas la personne individuelle, mais la situation interpersonnelle. Puisque la personnalité est définie par ce qu'elle fait dans un domaine interpersonnel, il n'y a pas de Je sans un Tu, comme l'a noté Buber.

L'Ennéagramme des styles interpersonnels

L'Ennéagramme, entre autres choses, est un système de styles interpersonnels. Il décrit nos stratégies et manœuvres interpersonnelles. Chaque style fournit un modèle ou paradigme pour penser à nous, aux autres et aux sortes d'interactions qu'il nous est permis d'avoir avec les autres. Ainsi nos styles de l'Ennéagramme, à des degrés variables, fixent nos paramètres interpersonnels en nous fournissant des scénarios pour les rôles que nous sommes censés jouer.

Pour avoir une idée de la manière dont cela marche pour vous, réfléchissez aux questions suivantes :

Quelle représentation ou image interne avez-vous de vous-même et des autres ? Et quels types d'interactions vous permettez-vous d'avoir avec les autres ?

Adopter le paradigme d'autres styles élargit notre répertoire interpersonnel. Par exemple, le paradigme des 8 leur enseigne d'être durs et intraitables. Commencer par dire "Non", puis, peut-être, négocier vers le "Oui". Adopter le paradigme des 2 permet aux 8 d'être compatissants et tendres et les aide à dire "Oui". Au contraire, le paradigme des 2 leur dit d'être gentils et obligeants. Ils commencent et finissent par "Oui". Le paradigme des 8 leur permet d'établir des frontières interpersonnelles et leur donne la permission de dire "Non".

Comment pourriez-vous étendre vos frontières interpersonnelles ? Qu'est-ce que vous ne vous permettez pas de faire à cause des contraintes de votre paradigme et que vous seriez capable de faire si vous suiviez les règles d'un autre paradigme ?

Deux sources de motivation

Sullivan a proposé deux sources de motivation : la recherche de satisfactions et la recherche de sécurité.

D'une part, nous cherchons à maximiser la satisfaction de nos besoins, pour la plupart biologiques. Le but est ici de réduire la tension. Ceci est similaire à l'intuition homéostatique de Freud selon laquelle les humains veulent maximiser le plaisir et minimiser le déplaisir, une théorie à laquelle les 7 ne devraient pas trouver grand-chose à redire.

D'autre part, nous désirons minimiser l'insécurité qui résulte des besoins culturels et sociaux. Dans le modèle de Sullivan, la principale force motrice de la personnalité est l'évitement et la réduction de l'anxiété. Nous cherchons à éviter une plus grande anxiété en choisissant la voie de moindre anxiété.

L'anxiété

D'où vient cette anxiété ? Selon Sullivan, elle est contagieuse. Nous l'attrapons de ceux qui se sont occupés de nous, habituellement notre mère. Les petits enfants naissent avec une capacité empathique de sentir les attitudes et les sentiments des personnes importantes autour d'eux, ce qui les conduit à faire l'expérience de deux états différents.

Les nourrissons éprouvent de l'euphorie quand ils ressentent l'approbation de la part des autres. Un personnage non-anxieux est ressenti comme la Bonne Mère. Et le Bon Moi est celui qui provoque l'approbation, la tendresse et moins d'anxiété chez l'autre. Ceci s'accompagne d'un sentiment de sécurité et de détente.

Les nourrissons éprouvent de la dysphorie quand ils ressentent la désapprobation et le dénigrement de la part des autres. Un personnage anxieux est ressenti comme la Mauvaise Mère. Et le Mauvais Moi est celui qui provoque la désapprobation. Ceci s'accompagne d'une anxiété croissante.

Sullivan décrit un autre état du nourrisson, le Non-Moi qui est ressenti comme l'inconnu, l'étrange, le non-intégré car il est effrayant et refoulé. Cet état s'accompagne d'une anxiété intense telle que des cauchemars et des expériences schizophréniques. Pour éviter autant d'anxiété, nous considérerons seulement les états Bon Moi et Mauvais Moi.

L'anxiété est donc attrapée de ceux qui se sont occupés de nous. C'est un phénomène interpersonnel enraciné dans la prévision du dénigrement et du rejet de la part des autres ou de soi-même. L'anxiété, à son tour, suscite le besoin de sécurité.

Les styles de l'Ennéagramme comme réducteurs d'anxiété

Notre type dans l'Ennéagramme peut être considéré comme un ensemble de stratégies permettant de réduire l'anxiété des autres et par voie de conséquence la nôtre. Vous pouvez donc vous demander :

Quelles pensées, sentiments ou actions vous angoissent, parce que vous pensez que cela va rendre les autres anxieux ?
Ou, quelles pensées, sentiments, et comportements de votre part pourraient amener du dénigrement ou du rejet de la part des autres et ainsi vous font ressentir de l'anxiété ?

Par exemple :

  • En tant que 1, vous pourriez avoir peur que votre spontanéité, votre colère ou vos défauts rendent les autres anxieux et provoquent des critiques.
  • En tant que 2, vous pourriez avoir peur que vos besoins, vos désirs et vos intentions personnelles rendent les autres anxieux et provoquent le rejet.
  • En tant que 3, vous pourriez avoir peur que votre manque de succès et de résultats déçoive les autres, les rende anxieux et conduise au rejet.
  • En tant que 4, vous pourriez avoir peur que votre banalité, votre superficialité et vos insuffisances rendent les autres anxieux et alors ils vous abandonneraient.
  • En tant que 5, vous pourriez avoir peur que votre ignorance ou votre existence rendent les autres anxieux et provoquent le ridicule et le dénigrement.
  • En tant que 6, vous pourriez avoir peur que votre propre autorité, la prise de décision et vos fantaisies rendent les autres anxieux et conduisent à votre mise à l'écart du groupe.
  • En tant que 7, vous pourriez avoir peur que votre gravité et votre tristesse rendent les autres anxieux et conduisent à être exclu de la fête.
  • En tant que 8, vous pourriez avoir peur que votre faiblesse, votre sensibilité et votre douceur rendent les autres anxieux et conduisent à être ignoré ou attaqué.
  • En tant que 9, vous pourriez avoir peur que votre énergie, vos intentions et vos conflits rendent les autres anxieux et conduisent à être encore plus délaissé.

Terminologie

Je dois signaler ici que bien que la théorie de Sullivan concernant la personnalité et son fonctionnement soit assez similaire à la dynamique de l'Ennéagramme, sa terminologie en est l'exact opposé ! Ce que Sullivan appelle "personnalité" est ce que l'Ennéagramme signifie par essence ou vrai Moi et ce que Sullivan appelle "Moi" est ce que l'Ennéagramme décrit en termes d'ego ou fausse personnalité. Je prends donc la liberté de changer sa nomenclature. Quand Sullivan parlera de "personnalité", j'appellerai cela "Soi". Et quand il parlera de "Moi", j'appellerai cela le "Moi Conditionné", ce qui est similaire à la notion d'ego ou de personnalité que l'on trouve chez Gurdjieff ou dans l'Ennéagramme. Et je vais continuer à utiliser des mots polysyllabiques pour avoir l'air érudit.

Dans la théorie de Sullivan, le Soi est le fonctionnement entier de la personne, nos schémas de comportement et d'expérience, la totalité de ce que nous sommes. Ceci est similaire à ce que Gurdjieff veut dire par l'essence. Le Moi Conditionné est fait d'évaluations par reflet, ce que les autres croient que nous sommes et par conséquent ce que nous croyons être. Enfants, nous en venons à nous estimer nous-mêmes de la manière dont nous sommes estimés par les autres. Ceci rappelle la notion de personnalité chez Gurdjieff.

Le Moi Conditionné

Le système de conditionnement du moi est une organisation complexe d'expériences tirées des interactions avec des personnes importantes. Il engage nos stratégies pour éviter l'anxiété et établir la sécurité. Il se focalise sur des actions qui conduisent à l'approbation ou à la désapprobation. Les dynamiques de conditionnement du moi sont créées par l'anxiété et sont des systèmes de comportements pour diminuer l'anxiété.

Les opérations de sécurité

Sullivan parle d'opérations de sécurité. Ce sont les manœuvres interpersonnelles que nous utilisons pour mettre fin à l'angoisse ou la diminuer. Ce sont des comportements par lesquels l'enfant évite le dénigrement et l'abandon et s'assure de l'approbation et de la sécurité dans un contexte social, ce qui réduit l'anxiété. Les opérations de sécurité protègent, entretiennent et accroissent notre amour-propre.

Quelles pensées, sentiments et comportements mettez-vous en œuvre pour réduire l'anxiété ?

Par exemple :

  • Les 1 s'imaginent avoir raison, mobilisent leur colère pour alimenter leur droiture et tentent d'agir au mieux de leurs capacités afin de réduire l'anxiété.
  • Les 2 s'imaginent être pleins d'amour et de générosité, se sentent fiers de leurs sacrifices et agissent de manière serviable afin de réduire l'anxiété.
  • Les 3 s'imaginent être dans la réussite, se sentent confiants et agissent en professionnels afin de réduire l'anxiété.
  • Les 4 s'imaginent être spéciaux, mais se sentent tristes pour ne pas menacer les autres, et agissent de manière théâtrale afin de réduire l'anxiété.
  • Les 5 s'imaginent être sages, ressentent le moins de choses possible et se font invisibles afin de réduire l'anxiété.
  • Les 6 s'imaginent être loyaux et courageux, se sentent craintifs et agissent de manière indécise afin de réduire l'anxiété.
  • Les 7 s'imaginent être légers et amusants, ressentent de l'excitation et agissent de manière enjouée afin de réduire l'anxiété.
  • Les 8 s'imaginent être forts, se sentent compétents et agissent de manière décidée afin de réduire l'anxiété.
  • Les 9 s'imaginent être posés, se sentent calmes et agiront demain afin de réduire l'anxiété.

Les opérations de sécurité perpétuent la forme prise par le Moi Conditionné durant la petite enfance et ainsi perpétuent son isolement à l'intérieur du Moi total. Toute expérience qui menace la forme et la direction prises par le Moi Conditionné provoquera l'anxiété. Et l'anxiété est le moyen par lequel le Moi Conditionné limite et restreint la conscience, entretenant par là sa propre forme et sa propre direction. Le Moi Conditionné, aidé par l'anxiété, contrôle et circonscrit la conscience en inhibant l'apprentissage de tout ce qui est nouveau et différent. Le Moi Conditionné devient ainsi une caricature inférieure de ce qu'il aurait pu être.

Les mécanismes de défense

Au travers de ses opérations de sécurité, le Moi Conditionné a certains mécanismes de défense à son service, tels que l'inattention sélective et la dissociation. L'anxiété distrait, crée la confusion, et restreint la conscience. (Angustia en latin signifie étroit.) Quand nous sommes anxieux, nos pensées, nos affects, et nos comportements deviennent plus étroits.

L'attention sélective, ou inattention, limite nos actes et nos pensées. Elle interfère avec l'observation et l'analyse, avec le souvenir et la prévoyance. En général elle interfère avec la vie et l'intégration. Le Moi Conditionné voit ce qu'il veut voir et est aveugle à ce qu'il ne veut pas voir. L'attention sélective focalise notre conscience sur les actions qui apportent l'approbation, gagnent des récompenses et évitent désapprobation et punition. Ce qui est tenu à l'écart de la conscience, ce sont les sentiments et processus interpersonnels qui font naître l'anxiété.

L'anxiété survient quand il arrive quelque chose qui n'est pas bienvenu pour le Moi, pas en harmonie avec les expériences précédentes d'approbation et de désapprobation. L'attention sélective nous dirige en évitant les événements anxiogènes.

La dissociation (ce que Freud a appelé refoulement) nie purement et simplement l'entrée de ces événements dans la conscience.

Quels domaines de votre vie limitez-vous ou évitez-vous ? Et comment vous gardez-vous de devenir conscients de ce que vous évitez ?

Par exemple :

  • En tant que 1, vous pourriez éviter votre colère en la transformant en ressentiment ou en la projetant sur un monde immoral et défectueux.
  • En tant que 2, vous pourriez éviter vos propres besoins en les réprimant et en les projetant sur d'autres dans le besoin.
  • En tant que 3, vous pourriez éviter l'échec en le reformulant et/ou en projetant l'incompétence sur les autres.
  • En tant que 4, vous pourriez éviter d'être banal en exagérant votre côté insolite et en projetant le mauvais goût sur les autres.
  • En tant que 5, vous pourriez éviter d'être vide et ignorant en pensant constamment et en projetant l'ignorance sur les autres.
  • En tant que 6, vous pourriez éviter d'être indiscipliné en étant soumis aux règles et en projetant la déviance sur les autres, ou vous pourriez éviter vos peurs en les mettant en actes avant de les ressentir.
  • En tant que 7, vous pourriez éviter d'être triste et peiné en ne regardant que le bon côté et en projetant la tristesse sur les autres.
  • En tant que 8, vous pourriez éviter la faiblesse en la niant et en projetant la fragilité sur les autres.
  • En tant que 9, vous pourriez éviter le conflit en l'enterrant et en ramenant le calme.

Le désordre mental

Dans le système de Sullivan, le désordre mental se réfère à des processus interpersonnels, soit inadaptés à la situation, soit excessivement complexes à cause de personnes illusoires intégrées également à la situation. Des situations non résolues dans le passé colorent notre perception des situations présentes et compliquent excessivement l'action dans ces situations. Ceci est la description faite par Sullivan du transfert. Nous interprétons nos relations actuelles à travers les représentations internes ou les schémas construits à partir de nos interactions précédentes. Nous plaquons nos modèles passés sur nos scénarios présents. Ainsi, nous avons besoin de regarder les lunettes au travers desquelles nous percevons notre monde interpersonnel (ce que l'Ennéagramme nous aide à faire) et ensuite interagissons de manière plus zen avec une personne à la fois.

Sullivan avance la thèse que, paradoxalement, on arrive à plus de sécurité en abandonnant un processus complexe de recherche de sécurité qu'en l'utilisant.

Vous pourriez donc vous demander :

Quelle stratégie interpersonnelle actuelle de recherche de sécurité pourriez-vous abandonner parce qu'elle n'est au fond pas si efficace que cela ? Et quel processus interpersonnel plus efficace pouvez-vous lui substituer ?

Des stratégies de substitution pourraient être trouvées dans les ressources de votre propre profil dans l'Ennéagramme, dans les types voisins, ceux de sécurité et de stress, ou n'importe quel autre style pour être complètement égalitaire.

Le bien-être mental

Pour Sullivan, la santé mentale peut être mesurée par l'équilibre entre la recherche de satisfactions et la sécurité. La vie se vit entre les besoins de satisfactions et de sécurité. La satisfaction conduit à des intégrations constructives avec les autres et l'exercice joyeux de fonctions. Notre capacité à obtenir des satisfactions selon des schémas socialement approuvés cause un sentiment de bien-être, d'auto-approbation, et de sécurité. Si les satisfactions ne sont pas pleinement obtenues, alors nous nous sentons angoissés, en insécurité, et mal à l'aise. L'insécurité nous conduit à des intégrations non constructives et à des fantasmes et illusions égoïstes.

Maintenant que j'ai exprimé certains de ces parallèles entre la théorie de la psychiatrie interpersonnelle selon Sullivan et la théorie des styles personnels selon l'Ennéagramme, je me sens très soulagé, satisfait, et en sécurité. J'espère que votre propre euphorie est restée à un niveau gérable. Pour un supplément de lecture, je suggérerais :

  • Evans III, F.B. (1996) Harry Stack Sullivan: Interpersonal theory and psychotherapy. New York: Routledge.
  • Greenberg, J., Mitchell, S. (1983) Object relations in psychoanalytic theory. New York: Harvard University Press.
  • Leary, T. (1957) Interpersonal diagnosis of personality. New York: John Wiley & Sons.
  • Mullahy, P. (1970) Psychoanalysis and interpersonal psychiatry: the contributions of Harry Stack Sullivan. New York: Science House.
  • Sullivan, H.S. (1953) Conceptions of modern psychiatry. New York: W.W. Norton.
  • __________ (1953) The interpersonal theory of psychiatry. New York: W.W. Norton.
  • __________ (1954) The psychiatric interview. New York: W.W. Norton.
  • __________ (1956) Clinical studies in psychiatry. New York: W.W. Norton.
  • __________ (1962) Schizophrenia as a human process. New York: W.W. Norton. [Note du traducteur : Schizophrénie, un processus humain. Paris: Eres]
  • __________ (1964) The fusion of psychiatry and social sciences. New York: W.W. Norton.
  • __________ (1972) Personal psychopathology. New York: W.W. Norton.