Femmes de type 3 : une étude de cas
Antonio Barbato (Traduction par Françoise Vanalder)

May, un 3 de sous-type conservation, était la seconde de deux sœurs nées à moins d'un an d'intervalle. Son père était un commandant de l'armée de l'air italienne ce qui entraîna une grande mobilité durant leur enfance. Cela signifie que May grandit dans un environnement typiquement machiste et qu'elle ne fut pas seulement contrainte de changer de maison, mais aussi d'école et d'amis. En toute occasion, on attendait de May une attitude irréprochable en public.

Tôt dans sa vie, May acquit une grande confiance en elle dans ses contacts avec les autres et dans sa capacité à atteindre ses buts. Plus tard elle pariera que c'était la raison de son surnom "Le Général" sur la base.

En dehors de cela, May était essentiellement une gamine agréable avec des réactions enfantines et désireuse de plaire à tous les membres de sa famille. Ses premières relations amoureuses dans l'adolescence furent comme une brise d'été : elles étaient légères et lui donnèrent une douce chair de poule, mais rien d'autre. Elle était à chaque fois étonnée de la différence entre sa nonchalance et la ferveur de ses petits amis. Elle ne pouvait pas comprendre leur désespoir lorsqu'elle mettait fin à une relation. Elle était particulièrement déconcertée quand ils l'accusaient de cruauté, convaincue d'avoir été polie, douce irréprochable.

May partit faire ses études supérieures à Rome et décida d'y étudier la psychologie. Son père y était opposé mais avec le soutien de sa mère, elle l'emporta.

Mary tomba amoureuse d'un de ses professeurs, un divorcé de type 3 qui se trouvait être un des plus séduisants et attirants hommes du campus. En dépit de leurs 20 ans de différence, ils formèrent un vrai couple pendant quelques années. Bien sûr leur liaison fut la proie de nombreuses moqueries malveillantes. Parmi ses condisciples, certains l'accusèrent de cultiver cette liaison uniquement pour le prestige et les relations qu'elle lui procurait.

En fait, ces accusations étaient sans fondement. May était amoureuse de cet homme. Bien qu'elle ait confiance en elle, de façon tout à fait inattendue, elle se sentait grâce à lui protégée et valorisée. Elle me confessa qu'elle ne savait pas vraiment pourquoi elle l'aimait autant. Bien entendu, cette liaison avait son lot d'avantages pratiques. Par exemple, elle assista à des conférences à l'étranger. Mais à ses yeux, le plus gratifiant était de se sentir épanouie, admirée par les hommes et enviée par les femmes.

Après l'obtention de son diplôme, cette liaison continua mais May eut moins souvent l'opportunité de voyager avec lui. Petit à petit, elle constata qu'elle était souvent seule et en fut désappointée. Comme tout bon 3, elle essaya de résoudre le problème en analysant la situation, dressant la liste de tout ce qui n'allait pas et négociant leurs obligations respectives. May était convaincue de la nécessité de se marier pour donner des bases solides à leur couple et éviter les problèmes qui avaient miné le premier mariage de son ami… Les 3 font souvent appel à un contrat, qu'il soit explicite ou non, comme un moyen de contrôler leurs sentiments, de préserver leurs intérêts et de mesurer les améliorations d'une situation. Dans l'esprit de May, il était nécessaire de fixer une date limite pour résoudre leurs différends. En fait, son assurance masquait ses vrais désirs. La date de cet ultimatum imposée par May correspondait au retour d'un voyage en Asie. Elle décida qu'il devait durant le séjour prendre la décision de se marier et elle lui communiqua clairement ses attentes. En cas de réponse négative ou d'absence de réponse, elle avait pris la décision de mettre fin à leur couple. Bien que leur relation soit des plus satisfaisantes, il refusa de se marier et dès leur retour May mit fin à cette liaison.

Quand May me raconta cette histoire, mon commentaire fut le suivant : "Je ne comprends pas. Que signifie 'c'est fini' ? On ne peut pas se débarrasser d'une relation qui durait depuis des années comme d'un vieux vêtement."

Elle me regarda avec stupéfaction et répondit : "Je ne pourrais pas m'engager dans une situation dont je ne pouvais imaginer l'issue. Il était vital pour moi de définir notre relation et d'éliminer toute ambiguïté."

Ma réponse fut la suivante : "D'accord, mais pouvez-vous réellement penser qu'il suffit de balayer la relation d'un simple revers de main pour éliminer les sentiments et votre histoire commune ?"

Sa réponse fut : "Bien sûr que non, mais c'était la meilleure solution."

Maintenant que May était à nouveau seule, elle se consacra à sa carrière professionnelle et se jeta dans une période d'hyperactivité. Elle travaillait sur un programme de formation en psychologie de travailleurs sociaux. Elle enseignait, prenait des cours de grande cuisine et allait à la salle de sport au moins deux heures par jour. Elle paraissait comblée, mais May ressentait le besoin d'une relation stable qui donne du sens à sa vie. Cependant son assurance intimidait plus d'un homme et avait tendance à annuler l'effet de son apparence séduisante. Ses nombreuses obligations lui laissaient peu de temps pour se consacrer à une nouvelle relation. Il était évident que tout partenaire devrait soit accepter, soit partager son emploi du temps surchargé. Ce fut une période où elle connut de nombreux flirts courts sans réelle implication. À 32 ans, May était une femme attirante avec une excellente position sociale qui continuait à vivre avec ses parents. Sa vie lui restait à construire.

Découvrant de ses mécanismes intérieurs, May reconnut devant moi qu'elle était consciente du décalage existant entre l'image et l'impression qu'elle donnait et la réalité de ses sensations. Plus tard, quand elle se permit d'aller sonder au plus profond d'elle-même, elle avoua qu'elle ressentait, comme une adolescente, un sentiment subtil et envahissant d'insécurité et de fragilité. "Que vais-je devenir si mes parents vieillissants disparaissaient ?" "En qui puis-je avoir confiance, suffisamment pour réellement ouvrir mon cœur ?" Elle ne pouvait pas se tourner vers ses amis ou encore moins vers sa sœur qui n'était pas seulement plus faible qu'elle mais aussi complètement différente. Elle se sentait seule, mais incapable de s'arrêter, ou même de ralentir, dans la quête de ses objectifs.

Mais la vie est pleine d'opportunités pour ceux qui savent saisir leur chance. Alors que May changeait d'établissement d'enseignement, elle rencontra un homme qui changera sa vie : un 6 de sous-type conservation, professeur de mathématiques, célibataire et de son âge. Il remontait la pente après une récente et douloureuse rupture. Il fut séduit par le sentiment d'assurance apparent de May ainsi que sa capacité à mener de front de multiples activités en même temps. May vit en lui une force tranquille avec une aptitude à analyser les situations et donc un compagnon stable pour les années à venir.

En fait, May comme d'habitude était à la recherche d'un compagnon adapté à sa situation sociale, un compagnon qui pourrait répondre à ce qu'elle appelait son intérêt personnel. Elle voulait un compagnon qui lui fasse franchir des échelons dans la société. Incapable de saisir les nuances de ses sentiments, May mélangeait ses attentes avec la réalité objective de la relation. Dès le début, leur relation prit un mauvais départ parce que l'apparente assurance de May qui se traduisait souvent en propos tranchants et ironiques, dérangeait et bloquait son compagnon qui se sentait constamment sous surveillance. Dans l'intimité, cela entraînait des difficultés encore plus importantes. Tout spécialement, leurs relations sexuelles devinrent véritablement compliquées. Il était tout le temps sous tension, pensant qu'il devait accomplir une prouesse physique à chaque fois. Il se concentrait tellement qu'il devenait incapable de donner ou de recevoir le moindre signe tendre. De son côté, May avait l'impression que sa féminité était rejetée et elle devenait encore plus coupante pour laisser libre cours à sa frustration. En résumé, tous les deux étaient conscients que leur relation n'allait pas dans le bon sens, mais en même temps ils étaient incapables de s'y attaquer ouvertement. Il ne pouvait reconnaître que la femme forte qu'il avait imaginée, maintenant l'intimidait et le bloquait. Comme tout bon 3 qui se respecte, elle ne pouvait s'avouer l'évidence de l'échec de cette relation et le rejet de sa féminité.

À ce moment, May essaya, comme d'habitude, de sauver la relation en proposant une solution constructive. Elle suggéra de suivre une thérapie de couple et obtint même son accord, mais ce fut sans succès. Et comme d'habitude, May confrontée à un dilemme, se donna une date limite pour faire changer les choses. La date fut fixée pendant les fêtes de fin d'année.

Quand May me parla de cette décision, elle me dit : "Je pensais que Noël était la meilleure période pour voir si les conditions pouvaient s'améliorer. Durant cette période, nous avions la possibilité d'être ensemble souvent et l'intimité associée au partage de moments festifs était une opportunité favorable pour savoir s'il y avait un moyen de sauver notre couple."

La promesse faite à elle-même était la meilleure solution pour éviter la douleur apparemment inévitable que lui procurerait la fin de leur relation. Poser une date limite transformait la négativité de la perte en un stimulus pour investir ailleurs son énergie. Néanmoins, la situation fut nettement plus catastrophique que May ne l'avait envisagée. Leur dernière rencontre intime fut extrêmement décevante. En plus des problèmes habituels, elle se solda par un froid et virulent combat verbal. Le résultat fut que chacun des deux se sentit profondément frustré et blessé dans leur sexualité. May en conçut une dépréciation de sa féminité qui lui occasionna beaucoup de souffrance.

La dépersonnalisation du 3 [polarité interne du mensonge : dépersonnalisation <-> intérêt personnel, cf. EM mars 2000] aboutit à une recherche de vengeance en période de stress et empêche le 3 de s'identifier avec leur personnalité idéalisée. Dans ces circonstances, les 3 oublient leur focalisation naturelle sur leur apparence et le statut social pour se concentrer à leur vie intérieure. Par conséquent, ils se sentent déboussolés, ayant à faire face à une impression étrangère pour eux. J'ai souvent entendu des 3 parler d'une période d'effritement du masque qu'ils portent sans pour autant que leur véritable visage n'apparaisse.

La crise que traversa May fut plus profonde que tout ce qu'elle avait vécu jusqu'ici, non seulement parce que cette liaison était terminée, mais surtout parce que son sens de sa féminité était détruit. D'abord elle eut besoin de reconstruire son image. Sa cour d'admirateurs était d'un grand secours, mais insuffisante pour dénouer les nœuds profonds qui la troublaient. Il était essentiel pour elle de se sentir aimée pour ce qu'elle était avant afin de retrouver son assurance dans sa capacité d'aimer. Sa réussite professionnelle et la thérapie ne lui permettaient pas plus de retrouver sa personnalité antérieure. Elle ne pouvait plus se lancer avec la même assurance dans son travail. Elle avait perdu la foi dans le fait que tôt ou tard, tout pouvait s'arranger. Cela entraînait des troubles profonds, puisqu'elle avait l'impression d'être une locomotive lancée à toute vitesse avec un moteur qui ne répondait plus. Pendant une séance de thérapie de groupe, May rencontra un nouvel homme de type 4. Son intérêt pour lui était payé de retour. Ce premier contact était plein de promesses d'avenir, mais il était marié et avait des enfants. Aussi en dépit de cette attirance, May coupa court à cette relation. Les mois passèrent sans changement dans sa vie. May commençait à se demander si elle avait un jour vraiment connu le véritable amour et elle se posait des questions sur le sens de tout.

Un soir, elle accepta l'invitation d'une de se amies de type 2 pour assister à un festival de musique classique. Elles allèrent dans une magnifique villa sur la côte d'Amalfi. On était en fin de printemps et l'endroit était imprégné d'un charme romantique. Des Nocturnes de Chopin étaient inscrits au programme. Se tournant vers son amie, elle lui murmura : "Comme il serait doux d'entendre cette musique aux côtés d'un homme qui vous aimerait et qui vous accepterait tel que vous êtes."

Sans le savoir, elle était mûre pour tomber amoureuse. Cette phrase murmurée la transporta dans sa prime adolescence et elle sentit plus proche d'une gamine de 13 ans que d'une femme de 36. Elle ressentit une douce brise venant de la colline qui lui donna des frissons et qui lui fit regretter de ne pas avoir apporté quelque chose de chaud à mettre. Pendant l'un des entractes, elle rit avec son amie de sa chair de poule. À ce moment, une voix familière chuchota derrière elle : "J'aimerais bien en profiter pour vous réchauffer entre mes bras."

May et son ami se retournèrent dans la clarté des étoiles. Au milieu d'un groupe d'hommes bien habillés, May reconnut Robert, le 4 de son groupe de thérapie. Ils échangèrent un regard lourd de promesse. À la fin du concert, elle lui présenta son amie, et il les présenta à ses amis. Naturellement, les deux groupes se séparèrent de la foule et marchèrent dans le jardin de la villa.

May et Robert étaient en train de marcher au milieu des parterres de fleurs et l'effet qu'ils se faisaient mutuellement était tel que l'atmosphère semblait chargée d'électricité. Ils échangèrent sur la période difficile qu'ils avaient traversée depuis qu'ils s'étaient quittés. Il était toujours avec sa femme, mais leur relation ne perdurait qu'à cause des enfants. Il avoua que leurs relations intimes avaient cessé depuis des années et que son mariage était en crise profonde. L'instinct féminin de May, blessé dans le passé, éclata avec le désespoir d'un cœur qui n'avait pas abandonné l'idée de rencontrer l'amour. Naturellement, après les premiers baisers vinrent des caresses de plus en plus osées alors que leur désir grandissait. À la grande surprise de May, cette première rencontre ne se termina pas par des relations sexuelles. Il démontra une extraordinaire maîtrise de lui-même et il proposa de se revoir une fois l'excitation retombée afin d'être sûrs que leurs sentiments étaient authentiques. May fut bien sûr déconcertée par cette attitude, mais pensa que ce self-control avait comme origine un profond respect de sa personne. Les jours suivants, alors que l'intensité de ce moment s'évanouissait, il n'y eut plus de communication entre eux. Repensant à ces événements, May fut persuadée qu'il n'était, en fait, pas réellement intéressé par elle. C'était comme un rêve qui s'était estompé avec la lumière du jour. Contre toute attente, il l'appela et lui proposa un rendez-vous. Elle était face au dilemme suivant : soit elle s'engageait dans cette relation, soit elle fermait la porte qui n'avait été qu'entrebâillée. Voulait-elle s'engager dans cette relation avec une personne qui, de son propre aveu, n'était pas libre ? May devait choisir entre devenir la maîtresse de cet homme ou bien rejeter l'opportunité de connaître une forme d'amour inconnue pour elle. Sa décision fut en ligne avec ses habitudes, motivée par son propre intérêt. Elle décida de s'engager dans cette relation pour une période courte, mais elle évita de lui préciser ses réelles intentions.

Je lui demandais plus tard si elle avait conscience que cette prise de décision était dangereuse parce qu'elle ne pouvait anticiper ses sentiments à son égard. Elle répondit qu'elle était parfaitement consciente de ce qu'elle faisait. Tout compte fait et contre toute attente, sa liaison avec Robert devint intense et épanouie aussi bien au niveau affectif que sexuel. Pour la première fois de sa vie, elle se sentit aimé pour elle-même et non pour son apparence. Il lui déclamait des poèmes d'amour dans lesquels il la désirait avec une passion proche du délire. Il l'adorait passionnément, mais était incapable de trouver la force de quitter sa famille. May me répéta souvent qu'avec lui, elle se sentait comme une déesse : il la surnommait Calypso, du nom de la nymphe dont Ulysse était amoureux. Rendue forte par cette passion, elle accepta de baisser les armes et de montrer sa vulnérabilité sans la peur du rejet dont elle avait souffert dans son enfance.

Néanmoins, son image sociale la comblait nettement moins. Le rôle d'amant qu'il remplissait pleinement n'était pas suffisant. Et c'est ce qu'elle lui dit. Une fois de plus, elle décida d'un ultimatum pour cette relation afin de pouvoir combler ses insatisfactions sociales. Robert fut bien sûr totalement ébranlé, argumenta sur son amour fou pour elle, mais demanda du temps pour négocier avec sa famille. Elle recula aussitôt et posa les grandes vacances comme date ultime.

Je pointais que cet ultimatum n'était que la répétition des précédents. En outre, la durée de cette relation (3 mois) était insuffisante pour prendre une décision aussi fondamentale. À ma grande surprise, elle ne fit aucune réelle objection et m'avoua qu'elle avait souhaité l'aide d'un thérapeute pour savoir quoi faire. Il n'en restait pas moins qu'il était indispensable pour elle d'avancer et donc qu'ils devaient prendre une décision sur l'avenir de leur couple. Et j'insistais : "Mais je ne sais toujours pas si tu l'aimais ou non."

Elle me répondit légèrement surprise : "L'amour, tout seul, n'est pas suffisant."

Les conseils ne les aidèrent pas. Robert se plaignait d'être complètement déchiré intérieurement, convaincu de ne pas vouloir rester avec sa femme, mais en même temps pas encore prêt à casser définitivement et à entamer une procédure de divorce. Il recula la décision jusqu'après la fin des vacances d'été.

Pourtant, May ne voulait pas s'arrêter et accepter d'attendre la suite des événements. Elle se sentit libre de tout engagement et accepta l'invitation de collègues de bureau (hommes et femmes) pour une excursion. Pendant la préparation de cette excursion, elle rencontra un séduisant type 3, Carlo, qui visiblement était sensible à ses charmes. May entendit dire que Carlo avait essayé de soutirer d'une de ses amies des informations sur sa disponibilité. May se sentait disposée à se libérer pour Carlo. Socialement, il était tout à fait adapté, de son âge, célibataire et avec un bon boulot. Loyalement, May annonça à Robert l'intérêt qu'elle portait à ce nouvel homme et sa décision de partir en expédition avec lui mais cela ne changea pas la position de Robert.

Avant de partir avec Carlo, May m'appela et m'annonça avec joie que Carlo lui avait proposé de s'engager dans une relation plus intime. Je restais sans voix puis lui demandai : "Que vas-tu décider ?" "Je ne sais pas, me répondit-elle, mais je suis très flattée." Je lui demandai : "Et Robert ?" "Je ne veux pas y penser maintenant", répondit-elle avec une pointe de tension dans sa voix. Je savais d'expérience que dans des cas comme celui-là, son assurance et sa rudesse n'étaient présents que pour couvrir le sentiment d'échec qu'elle ressentait dans sa relation avec Robert et tous les doutes qui allaient avec.

Il m'était évident que May n'était pas réellement tombée amoureuse de Carlo. Mais en même temps, elle n'arrivait pas à admettre combien elle était attachée à Robert, émotionnellement et instinctivement. May était dans le dilemme classique du 3 : suivre son cœur et rester avec l'homme qui lui offrait un amour passionné mais pas la sécurité, ou bien satisfaire sa soif de réussite sociale avec un amour moins intense mais plus conforme. Je lui souhaitais bonne chance, mais je savais que quelle que soit la décision prise, une partie d'elle sombrerait dans la dépersonnalisation.

Un mois plus tard May reprit contact avec moi pour m'inviter à son mariage avec Carlo. Les lecteurs qui ne sont pas 3 sont certainement sous le choc d'une décision si rapide, mais ils doivent se souvenir qu'un 3 peut aller très vite dès qu'il est convaincu de son propre intérêt.

Je fus tenté de lui demander comment Robert avait accueilli cette décision, mais quelque chose dans sa voix me fit comprendre que ce sujet était tabou. Des années plus tard elle me confessa qu'ils avaient eu une discussion passionnée qui avait ébranlé sa confiance en elle. Le désespoir de la voix de Robert était tel qu'elle se sentit fascinée et effrayée en même temps. Son émotion était tellement puissante que pour la première fois de sa vie, May se sentit perdue. Elle lui proposa d'une voix presque inaudible de divorcer de sa femme et d'annuler en même temps le mariage prévu. Son enfant intérieur prit le dessus : son cœur se mit à battre très fort, et elle était bouleversée d'émotion en attendant sa réponse, ayant perdu son habituel sang-froid. "C'est la seule chose qui compte pour toi ?", fut la réponse de Robert et il raccrocha le téléphone.

May, assommée, ne pouvait pas comprendre pourquoi il avait agi ainsi. Je lui suggérais que Robert s'était senti si trahi qu'il était incapable d'exprimer son désespoir autrement que par le ton de sa voix. Je ne compris pas très bien pourquoi après cette conversation May et Robert n'essayèrent plus de communiquer.

Le jour du mariage, un splendide bouquet de fleurs fut livré à May, avec une carte anonyme citant ces mots extraits d'un chant très romantique : "L'amour a pris doucement possession de tout mon être remplaçant la raison par ce sentiment."

May sut aussitôt que ce message était de Robert et sans savoir pourquoi, elle cacha le message et le garda précieusement.

Après une courte phase d'euphorie, le mariage n'alla pas aussi bien que May l'avait espéré. Bien sûr, leur couple était bien introduit dans la société et même populaire. Mais May réalisa très vite que quelque chose lui manquait. Leurs relations intimes étaient bonnes, mais sans plus. Le feu et l'intensité de l'amour que May avait connus avec Robert lui manquaient. Après deux ans de mariage, elle prit conscience de l'insatisfaction qu'elle rencontrait dans son couple, et une partie d'elle se détacha de son mari. Sa déception et son incapacité à admettre l'échec de son mariage prenaient racine profondément en elle, alors qu'à l'extérieur elle sauvegardait les apparences.

Bien que May attirât toujours l'attention de ses admirateurs qui lui signifiaient combien elle était désirable et séduisante, elle continua à se détacher de ses sentiments secrets et devint indifférente. Avec le temps, ce détachement se renforçait. Cette fracture entre d'une part la raison et la logique qui la poussaient à sauver son mariage et sa position sociale, et d'autre part la profonde frustration qu'elle ressentait dans son être aussi bien au niveau émotionnel qu'instinctif, surgit soudainement de façon dangereuse.

Une hémorragie vaginale importante fut le signal d'alerte que lui envoya son corps concrétisant ce qu'elle avait occulté. Le verdict du médecin fut mauvais et on lui enleva sur le champ l'utérus. Cette situation mit fin définitivement à toute velléité d'enfant qu'elle aurait pu avoir. Pendant sa maladie, elle commença à repenser à cet amour perdu pour de mauvaises raisons. Elle se demanda si cette maladie avait quelque chose à voir avec cet amour perdu, mais ne put aboutir à une réponse.

Pendant sa convalescence, nous n'avons pu évoquer ce sujet qu'une seule fois avec May et il m'apparaissait évident qu'elle ne se rendait pas compte à quel point elle s'était menti et combien elle avait occulté ses désirs les plus profonds. C'est seulement après l'avoir poussée dans ses derniers retranchements qu'elle baissa la garde et avoua ses craintes et ses désirs sur cet amour qu'elle avait refoulé. May réalisa avec douleur combien chaque échec dans sa vie sentimentale était lié au refoulement qu'elle imposait à ses sentiments et ses pensées. Mais son tempérament prit le dessus une fois de plus.

Dès qu'elle quitta l'hôpital, elle reprit son rythme vertigineux (travail, activités, voyage et engagements) comme si rien n'était arrivé.

Quelque cinq ans après ces événements, May était en train d'évoquer avec quelques amis les meilleurs moments de leur vie et les souvenirs de la fameuse nuit du concert et de Robert surgirent avec force. Dès son retour à la maison, elle rechercha le mot joint au bouquet de son mariage. Elle était curieuse de savoir ce qu'était devenu Robert. Avec son efficacité habituelle, elle se mit à la recherche des numéros de téléphone de ses relations de l'époque et finit par dénicher le numéro de Robert.

L'appel téléphonique fut à la fois amer et doux. Robert fut heureux d'entendre sa voix et très vite la conversation s'engagea sur les événements du passé et le lien si fort entre eux. Le temps avait transformé l'ambre en cendre et ils furent capables de ne rien se cacher. May découvrit que le jour de son mariage, Robert ne lui avait pas seulement envoyé des fleurs, mais qu'il avait aussi été présent sur les lieux. Il lui décrivit sa coiffure, sa robe et les couleurs qu'elle portait ce jour-là comme si c'était hier. Mais ce qui la toucha le plus fut la façon dont lui raconta avoir erré dans l'église après la cérémonie et comment il s'était agenouillé près de l'autel pour saisir un peu de son parfum.

May était abasourdie. Comment avait-il été possible d'être aussi aveugle et de ne pas avoir senti la profondeur des sentiments de Robert. Ce qui la frappa encore plus fut la constatation déplaisante que même si une moitié d'elle-même était émue aux larmes et finalement apaisée, l'autre partie restait froide et refusait de se laisser envahir par les émotions. Elle me confessa qu'une partie d'elle était comme une petite fille dans les bras de sa mère.

La dernière conversation que j'eus avec May eut lieu juste après le décès de son père. Elle me donna une leçon sur l'efficacité du 3 à se raccrocher au présent. Commentant un autre moment de sa conversation téléphonique avec Robert, elle me dit : "C'était comme toucher un fil électrique, prendre une décharge et survivre. Peut-être bien que nous avons tous les deux manqué l'unique occasion que la vie offre… si on est chanceux. Mais ressasser le passé ne sert à rien si ce n'est à souffrir. Aussi j'ai pris la décision de ne pas replonger dans une relation avec Robert." Elle me regarda avec un sourire et ajouta : "Je suis certaine que c'était mieux pour nous deux de canaliser notre énergie sur ce qui était bon pour nous dans le présent." Je sus instinctivement, que May ne me disait pas l'entière vérité. Elle ne pouvait pas prendre la décision de l'appeler comme un bon 3 qu'elle était, mais elle accepterait bien sûr qu'il l'appelle. "Après tout, m'avait-elle avoué, pourquoi ne pas écouter une personne qui a une image si positive de vous !"