Attachement et compréhension de soi
Une éducation prenant en compte le fonctionnement du cerveau
Daniel J. Siegel, M.D. (Traduction par Isabelle Goury)

[Note : Le chapitre suivant est fondé sur les idées explorées dans The Developing Mind : How relationships and the brain interact to shape who we are (Guilford, 1999) et Parenting from the Inside Out : How a deeper self-understanding can help you raise children who thrive (avec Mary Hartzell, PenguinPutnam, 2003) et résumées en partie dans l'article, "L'esprit, le cerveau et les relations humaines" (Gynaelcology Forum International, 2003).]

Introduction

Le mot "attachement" peut susciter un large éventail de réactions chez les parents. Pour certains, il fait référence à une expérience positive des relations parent-enfant. Pour d'autres, il suscite un sentiment de frayeur lié à l'idée que d'une certaine façon ce qui est arrivé au début de la vie va déterminer le destin, sans espoir de se libérer des schémas du passé. L'idée ancienne que les premières expériences déterminent d'une manière ou d'une autre le destin peut provoquer un sentiment de désespoir. À quoi bon étudier l'attachement si cela ne fait que vous dire qu'il n'y a pas d'espoir de changer en tant qu'adulte ? En fait, cette idée fataliste est fausse. Des études scientifiques soigneusement menées ont montré que ce n'est pas ce qui vous arrive qui détermine le plus la manière dont vous élevez vos enfants ; c'est plutôt la façon dont vous êtes arrivé à comprendre vos premières expériences qui est l'indice le plus fiable pour savoir comment vos enfants vont s'attacher à vous. Étonnant, mais vrai ! Dans ce chapitre, je vous inviterai à vous asseoir avec moi pour explorer les idées merveilleuses et fascinantes ainsi que les implémentations pratiques à la portée de tous de la science de l'attachement.

Au cours de mes propres voyages dans les études médicales et la formation psychiatrique clinique, puis dans la recherche sur l'attachement, les émotions, la mémoire et les récits autobiographiques, j'ai fini par comprendre à quel point les relations d'attachement étaient essentielles dans nos vies. Ce qui m'a fasciné pendant les dix dernières années (la "Décennie du cerveau"), c'est la façon dont notre compréhension du rôle joué par les relations dans notre vie subjective quotidienne, peut être approfondie par l'intégration des découvertes objectives d'un ensemble de sciences. En explorant un large éventail de sciences, de l'anthropologie aux neurosciences, et en recherchant la convergence qui émerge de l'intégration de leurs découvertes, on peut arriver à une vue consiliente de "l'unité de la connaissance" (ou "consilience", comme E. O. Wilson l'a appelée, 1988 [1]). Le Dictionnaire Brittanica définit la consilience comme "la convergence de généralisations provenant de différentes classes de faits, dans des inductions logiques, de telle façon qu'un ensemble de lois inductives se trouve être en accord avec un autre ensemble de lois dérivées distinctes." En d'autres mots, comme dans l'ancien conte indien des aveugles et de l'éléphant, il y a une "réalité plus vaste" qui existe bien que toute perspective singulière ne puisse que commencer par décrire une vue particulière de cette réalité. Dans l'approche que nous allons prendre, on peut appeler cette vision convergente de la science la "neurobiologie interpersonnelle" [2], en soulignant son étendue, de l'interpersonnel (avec les points de vue de disciplines comme l'anthropologie, les communications et la psychologie sociale) au neurobiologique (avec les perspectives de la biologie évolutionnaire, et des neurosciences dans les domaines affectif, cognitif et du développement).

Pourquoi parler de biologie interpersonnelle aux parents ? En quoi une "éducation prenant en compte le fonctionnement du cerveau" diffère-t-elle d'une façon quelconque d'autres approches destinées à aider les parents à élever leurs enfants ? Les parents ont-ils vraiment besoin d'avoir des connaissances sur les neurones pour bien élever leurs enfants ? J'espère que vous trouverez les réponses aux deux premières questions en lisant ce chapitre. Quant à la dernière question, sur le cerveau on peut y répondre facilement, c'est non. Les parents n'ont pas besoin d'avoir des connaissances sur le cerveau. La recherche a montré que ce dont les parents ont vraiment besoin, c'est de se connaître eux, mais pas nécessairement de connaître les neurones. Cependant mon opinion est que si les parents sont au fait des dernières connaissances de la science de l'expérience humaine, y compris de la neurobiologie de l'esprit humain, ils sont préparés à la fois à bien se comprendre eux-mêmes et à bien comprendre leurs enfants.

Quand mon livre, The Developing Mind, est paru pour la première fois, ma fille était en maternelle et on m'a demandé de donner quelques conférences sur l'éducation et le cerveau. La directrice de la maternelle, Mary Hartzell, y assistait. Mary est une éducatrice de la petite enfance renommée pour ses talents exceptionnels d'enseignante et son approche puissante pour aider les parents à élever leurs enfants en respectant leurs expériences personnelles. Nous nous sommes vite rendu compte que nos approches étaient très semblables, malgré nos formations professionnelles plutôt différentes. L'année suivante nous avons organisé une série d'ateliers pour les parents. Leurs réactions nous ont donné l'idée d'intégrer ensemble nos perspectives dans un livre que nous avons appelé : Parenting from the Inside Out : How a deeper self-understanding can help you raise children who thrive. La "voix" de ce livre s'adresse aux parents, parlant d'une façon franche au lecteur, mêlant des histoires à des invitations personnelles à l'introspection dans le but d'aider les parents à développer une compréhension plus cohérente d'eux-mêmes et de leurs enfants. Nous avons le sentiment que cette compréhension est approfondie quand on peut faire se rejoindre des réflexions personnelles subjectives et des connaissances scientifiques objectives.

Ce que la science nous apprend sur notre héritage interpersonnel

On peut se tourner vers les neurosciences pour mieux comprendre notre vie intérieure subjective et notre vie sociale interpersonnelle. Le cerveau a évolué comme organe social de l'organisme. Les mammifères sont des créatures sociales, avec des structures limbiques qui servent le double objectif de nous accorder à l'environnement social tout en régulant l'état interne de l'organisme. Une partie de notre cerveau, appelée le système limbique, nous aide à comprendre le trait de caractère des mammifères consistant dans le besoin d'êtres présents auprès de l'enfant en très bas âge et de lui prodiguer des soins, ce qui aide sa physiologie à se réguler. En même temps que ce bébé mammifère grandit, son aptitude à réguler lui-même sa physiologie d'une façon équilibrée va lui permettre de développer une plus grande autonomie. Des études sur la privation maternelle chez les rats ont montré que celle-ci entraînait des modifications permanentes dans les réactions comportementales et physiologiques au stress et avait un impact sur le fonctionnement social de l'animal en cours de développement. Quoiqu'on puisse considérer en général les petits enfants comme des êtres adaptables, les recherches montrent clairement comment des expériences défavorables à un jeune âge peuvent avoir des conséquences négatives sur le cerveau en croissance, conséquences qui peuvent produire un effet persistant sur son fonctionnement [3].

En évoluant les primates ne sont pas seulement devenus sociaux et conscients des états des autres, ils ont aussi développé un système de neurones miroir qui leur permet de répondre aux actes intentionnels d'autres membres de l'espèce. Les neurones miroir sont un système qui lie la perception à l'action motrice [4]. Quand on voit un acte intentionnel (comme celui d'élever une tasse pour boire), le même neurone miroir est excité que quand l'individu observant l'acte réalise ce même comportement (il lève une tasse pour boire). En ne réagissant qu'aux actes intentionnels, et pas juste aux mouvements, les neurones miroir révèlent les moyens par lesquels notre esprit réagit à l'état intentionnel d'un autre être.

Avec les neurones miroir, l'évolution humaine est allée un pas plus loin dans le monde de la représentation, en nous permettant de nous représenter d'une façon plus abstraite l'état interne des autres. On a appelé cette capacité à ressentir l'esprit de l'autre la théorie de l'esprit, la mentalisation, la lecture de l'esprit et la vision de l'esprit. L'aptitude à la vision de l'esprit nous permet de voir l'esprit des autres et de nous mettre nous-mêmes dans les "chaussures mentales" d'une autre personne, quelque chose que les autres primates, bien qu'ils puissent l'imiter, ne peuvent apparemment pas faire. Un certain nombre d'auteurs [5] ont suggéré que cette aptitude représentative est apparue il y a au moins 10 000 à 40 000 ans, comme en témoigne l'art figuratif de l'ère paléolithique. Plutôt que juste une caractéristique intéressante de notre passé, cette aptitude à la théorie de l'esprit peut avoir été la base de nos aptitudes à créer des représentations plus abstraites du monde au-delà de nos interactions sociales. Ces capacités émergentes sont peut-être à l'origine de notre habileté humaine à envisager différentes possibilités de façon abstraite, ouvrant la porte à des compétences cognitives pour manipuler le monde des idées et les objets, au-delà des rêves les plus fous de nos ancêtres. De telles aptitudes représentatives nous permettent de communiquer les uns avec les autres de façon plus complexe et d'asseoir le processus de l'évolution culturelle.

Quand on passe de l'évolution de notre espèce au développement des individus dans la vie moderne, on peut plonger dans le champ de recherche sur l'attachement et se demander comment les relations familiales façonnent l'aptitude héritée génétiquement aux différents processus mentaux [6]. La recherche sur l'attachement est un domaine de la psychologie du développement qui examine comment les schémas de communication entre parent et enfant modèlent le développement de l'enfant dans des domaines variés, comme le domaine social, émotionnel ou cognitif. À travers toutes les cultures étudiées, on trouve un processus appelé la "communication contingente" dans laquelle les signaux d'un enfant sont perçus, compris et satisfaits d'une manière opportune et efficace. Cette forme sensible d'attention permet à l'enfant de se sentir en sécurité et compris, de penser que ses besoins seront satisfaits, et que son parent est une source fiable de soins et de protection.

On peut voir le "B.A.-BA" de l'attachement [7] dans la façon dont le parent s'adapte à l'enfant, lui permettant d'atteindre un sentiment d'équilibre physique qui engendre par la suite le sens d'une cohérence intérieure et interpersonnelle (cf. Tableau I). Quand les parents sont en règle générale prévisibles, l'enfant se sent compris, uni, et un sentiment de communication s'établit entre le parent et l'enfant. Nous ne pouvons pas fournir ces bases tout le temps, mais nous pouvons les offrir d'une manière "acceptable", spécialement quand nos enfants en ont besoin. Quand nous manquons de telles occasions de connexion, nous pouvons alors faire des réparations opportunes et efficaces suite à de telles ruptures inévitables.

Tableau I – Le B.A-BA de l'attachement
(adapté du Tableau 6 de Siegel & Hartzell [7])

Le B.A-BA de l'attachement est donné par la séquence développementale suivante :
Adaptation La mise à l'unisson de l'état interne propre du parent sur celui de l'enfant, souvent effectuée par le partage contingent de signaux non verbaux
Équilibre La réalisation par l'enfant d'un équilibre entre son corps, ses émotions et ses états mentaux à travers l'accord aux parents
Cohérence Le sens de l'intégration qui est acquis par l'enfant à travers ses relations aux parents au sein desquelles l'enfant est capable d'arriver à se sentir à la fois intégré de façon interne et connecté aux autres de façon interpersonnelle

Le bénéfice évolutionniste du système de l'attachement, c'est qu'il motive le jeune enfant à rechercher la proximité avec le parent, spécialement dans les moments de détresse, augmentant ainsi ses chances de survie. Au-delà de la recherche de proximité, l'enfant en bas âge utilise le parent comme un refuge sûr qui le calme quand il est bouleversé, et par la suite l'intériorisation de la relation avec le parent comme une "base sûre", donne à cet enfant un sentiment de sécurité qui lui permet de sortir explorer le monde. Une bonne partie de l'éducation consiste en une action équilibrée face d'une part au besoin de proximité de l'enfant et d'autre part à son impulsion à explorer le monde. Les parents peuvent se sentir plus à l'aise dans un registre que dans un autre, modelant la facilité qu'aura l'enfant à s'engager dans une future dépendance intime ou dans une exploration plus autonome.

La communication contingente favorise le bien-être et est une source de résilience face au stress

La recherche sur l'attachement a fait la preuve que les parents, au moins dans les cultures occidentales étudiées, laissent voir en fait des schémas caractéristiques de communication avec leurs enfants qui favorisent des formes particulières d'adaptation. Avec la communication contingente, l'enfant développe un attachement sûr qui favorise le bien-être et qui est une source de résilience face au stress. Avec différentes formes de communication non contingente, l'enfant peut développer une des formes appelées "peu sûres" d'attachement. Avec une relation émotionnellement pauvre, l'enfant peut développer un attachement évitant, prédictif de difficultés ultérieures à se relier à ses pairs et à avoir un sentiment autobiographique bien développé. Si les parents sont disponibles de façon inconstante pour une communication sensible et contingente, alors l'enfant peut développer un attachement ambivalent prédictif de doutes et d'anxiété ultérieurs dans les situations sociales. Ces deux formes d'insécurité provenant d'une éducation sous-optimale sont des adaptations organisées, complètement distinctes de la forme suivante d'insécurité, appelée l'attachement désorganisé.

Quand le parent est source de terreur et d'inquiétude, l'enfant peut développer un attachement désorganisé prédictif de difficultés ultérieures dans les relations sociales et dans la régulation et l'équilibre de ses émotions. On a montré que les enfants qui présentent cette forme d'insécurité développent une dissociation constatée cliniquement, dans laquelle les processus cognitifs normalement associés, comme la conscience, l'émotion et la mémoire, deviennent dissociés ou éclatés. La dissociation et les difficultés sociales associées aux formes désorganisées de l'attachement sont des facteurs de risque possibles de stress post-traumatiques au cas où l'individu serait exposé dans le futur à un événement qui le dépasse. Comme ce sont les parents qui créent l'état d'anxiété chez l'enfant, celui-ci se trouve devant un "paradoxe biologique" : son cerveau l'incite à aller vers le donneur de soins pour être réconforté, mais le parent est la source même de l'anxiété. C'est ce que les chercheurs Main et Hesse [8] ont appelé "la frayeur sans issue".

Pourquoi des parents agiraient-ils d'une façon qui nuit à leurs enfants ? Pour répondre à cette question, des chercheurs sur l'attachement ont conçu un questionnaire appelé l'Entretien sur l'Attachement Adulte (Adult Attachment Interview, ou AAI), qui demande aux parents de réfléchir à la nature de leur propre expérience infantile. Le codage de cet instrument de recherche nécessite une analyse non seulement des faits survenus rapportés mais aussi, plus important encore, une analyse de la manière dont l'histoire est racontée [9]. Les résultats de l'AAI permettent de prévoir, même chez un couple qui attend un enfant, ce que sera l'état d'attachement de l'enfant vis-à-vis de chacun de ses parents (cf. Tableau II). Cette découverte soutient l'idée générale selon laquelle l'attachement est une mesure de l'expérience de l'enfant, pas une fonction de ses particularités génétiques, ni d'autres particularités constitutionnelles. L'AAI révèle que les façons caractéristiques qu'ont les parents de se souvenir, la cohérence de leur histoire autobiographique, sont véritablement l'indice le plus fiable de l'attachement de l'enfant à leur égard.

Tableau II – Catégories d'attachement chez les enfants et les adultes
(adapté du Tableau 8 de Siegel & Hartzell [7])
Enfant Adulte
Attaché de façon sûre Libre ou autonome (sécurisant dans l'approche d'attachement)
Attaché de façon évitante Démissionnaire (minimise l'importance de l'attachement)
Attaché de façon ambivalente Préoccupé ou soucieux (reste avec des problèmes non résolus)
Attaché de façon désorganisée Traumatisme non résolu ou perte / désorganisé (des problèmes non résolus conduisent à une désorganisation dans le récit autobiographique)
On peut déterminer l'attachement adulte par la façon dont les parents racontent l'histoire du début de leur vie à un autre adulte. C'est par la communication d'adulte à adulte qu'on découvre la compréhension qu'ont les parents d'eux-mêmes, et non pas à travers la façon dont les parents expliquent leur histoire précoce à leurs propres enfants. La façon dont l'histoire est racontée, pas simplement son contenu, révèle des caractéristiques sur l'état d'esprit du parent au sujet de l'attachement. Ces schémas narratifs sont associés à l'état d'attachement de l'enfant comme démontré dans le tableau ci-dessus. Des études sur le long terme ont montré de plus que les récits des adultes correspondaient généralement à leur propre catégorie d'attachement d'enfant évaluée des décennies plus tôt. Il existe un groupe de "personnes ayant gagné la sécurité" dans lequel les adultes sont arrivés à comprendre leur vie et sont devenus libres de ce qui a pu être une expérience sous-optimale de l'enfance. Ces adultes ont des relations d'attachement sûr avec les autres.

Qu'entend-on vraiment par la cohérence du récit de l'adulte ? Une histoire de vie cohérente est une histoire dans laquelle l'adulte a saisi la signification de sa propre expérience infantile et a une compréhension de la façon dont ce passé a influencé son développement en tant qu'adulte et parent. Cette compréhension est révélée par un récit souple et réfléchi, prédictif d'un attachement sûr chez l'enfant de cet adulte. En revanche, un récit avec peu de détails autobiographiques ou de sentiments sur comment le passé influence le présent est associé au parent d'un enfant avec un attachement évitant. Quand des problèmes non résolus, des thèmes émotionnels font intrusion dans le récit que les parents font de l'histoire de leur vie, alors ces parents ont des enfants qui leur sont attachés de façon ambivalente. Les enfants avec un attachement désorganisé ont des parents chez qui on peut constater, et c'est une découverte importante, un traumatisme non résolu ou une perte.

Pour les cliniciens, cette dernière constatation est une source de préoccupations parce que l'attachement désorganisé est celui qui donne les résultats les plus inquiétants et négatifs de tous les groupes ; et les traumatismes non résolus et les souffrances sont des états traitables. L'attachement désorganisé est donc plutôt un état que l'on peut prévenir. Intervenir au niveau du défaut de résolution des problèmes et de l'attachement désorganisé peut être une clé pour casser le cycle du passage transgénérationnel des attachements traumatisants [7]. Quand Mary Hartzell et moi avons créé notre approche intégrée de l'éducation des parents, nous pensions d'abord à l'importance pour les parents de réfléchir à cela et à d'autres aspects de la recherche sur l'attachement afin qu'ils puissent aider leurs enfants à bien se développer. En leur offrant l'opportunité d'approfondir leur compréhension d'eux-mêmes, de saisir la signification de leur vie, notre espoir est que les parents pourront faire le choix d'améliorer la sûreté de l'attachement de leur enfant, en même temps qu'ils créeront de la cohérence et de la vitalité dans leur propre vie.

Au-delà du simple concept des attachements sous-optimaux, c'est-à-dire des formes organisées et désorganisées de l'insécurité, il existe des circonstances dans lesquelles les enfants sont exposés aux événements effrayants et insurmontables de la maltraitance infantile. Beaucoup de ces enfants peuvent aussi avoir un attachement désorganisé, mais ces situations sont au-delà de l'expérience de développement de l'enfant non maltraité avec un attachement désorganisé. Du point de vue du cerveau, des découvertes récentes ont montré que cette situation extrême d'attachement chez les enfants victimes d'abus et de négligence est associée avec plusieurs découvertes sur les dommages du cerveau : une taille totale du cerveau plus petite, un corps calleux endommagé entre les deux hémisphères, et une croissance détériorée des fibres régulatrices GABA au niveau des noyaux hypothalamiques. Le stress peut endommager le cerveau par des niveaux élevés de l'hormone du stress, le cortisol, qui est toxique pour les neurones en développement [10].

Attachement et développement du cerveau

Nous pouvons aussi nous pencher vers des exemples moins extrêmes pour explorer de quelle façon l'attachement peut façonner le cerveau en développement. Comme cela a été discuté plus tôt, on peut établir à partir d'un certain nombre d'études indépendantes soigneusement considérées d'un point de vue convergent, que l'écoute des besoins de l'enfant par le parent permet au cerveau de ce dernier d'atteindre un équilibre physique et plus tard une cohérence mentale. Né avec un nombre relativement faible de connexions neuronales dans le cerveau, le nouveau-né va connaître une augmentation massive de la complexité de ses connexions neuronales, façonnée à la fois par l'information génétique et par l'expérience. Nous savons maintenant que l'expérience façonne le cerveau de la façon suivante : l'expérience conduit à l'excitation nerveuse qui peut activer des gènes qui ensuite conduisent à la production de protéines qui permettent la formation de nouvelles connexions synaptiques [11, 12]. Il est probable, bien que cela n'ait pas encore été prouvé directement dans les études humaines, que les expériences dans les relations d'attachement façonnent les circuits nerveux émergeant du cerveau en développement de l'enfant. Ce processus de façonnage permet, par exemple, aux interactions parent-enfant de modeler la maturation programmée génétiquement du cerveau pour modifier les manières par lesquelles des processus fondamentaux comme la régulation des émotions, la réponse au stress, la mémoire autobiographique et même la vison de l'esprit (théorie de l'esprit) se développent.

Chacun de ces processus est influencé en partie par les importantes régions préfrontales du cerveau, qui se développent pendant les premières années de la vie [13,14]. Les régions préfrontales sont des zones de convergence, intégrant en un tout fonctionnel des parties du cerveau largement distribuées. Cette "intégration nerveuse" permet à des processus hautement complexes d'apparaître à partir de fonctions différenciées du cerveau. Quand la différenciation est combinée avec l'intégration, le système complexe du cerveau est capable d'atteindre des états de fonctionnement hautement adaptatifs, souples et stables. On peut suggérer qu'un tel état est synonyme de santé mentale. De cette façon, les relations d'attachement sûr peuvent favoriser le bien-être en soutenant les capacités intégratives du cerveau en développement de l'enfant (cf. Tableau III).

Tableau III - Modes droit et gauche de traitement
(adapté du Tableau 2 de Siegel & Hartzell [7])
Mode droit Non-linéaire
Holistique
Visio-spatial, analogique

Se spécialise dans :
• l'information autobiographique
• l'envoi et la perception de signaux non verbaux
• les émotions intenses et brutes
• la conscience, la régulation, la carte intégrée du corps
• les cognitions sociales et la vison de l'esprit (comprendre les autres)

Peut impliquer une prédominance de l'hémisphère droit du cerveau

Mode gauche Linéaire
Logique
Linguistique, digital
Se spécialise dans :
• le raisonnement syllogique (recherche des schémas cause-effet)
• l'analyse linguistique (utilisation de mots pour définir le monde)
• la pensée binaire ("vrai contre faux")

Peut impliquer une prédominance de l'hémisphère gauche du cerveau

Il est possible que les attachements sûrs, comme reflétés dans des récits cohérents qui montrent que l'on a saisi la signification de sa vie, conduisent à un processus d'intégration nerveuse entre les hémisphères. Dans cette situation les processus logiques et linguistiques de l'hémisphère gauche se mêleraient aux processus autobiographiques, d'apaisement de soi et de mentalisation de l'hémisphère droit. Un des résultats d'une telle intégration des hémisphères différenciés serait des récits qui saisissent la signification de l'expérience vécue. Un autre résultat serait la capacité du parent à comprendre sa propre expérience interne et celle de l'enfant et à transmettre cette compréhension par des formes à la fois non verbales et verbales de communication. Une telle intégration interne chez le parent permettrait ensuite à l'enfant, par le biais essentiel de la communication contingente, de développer un attachement sûr et d'atteindre également des niveaux intégrés de cohérence.

Aider les parents à saisir la signification de leur vie

La leçon excitante qui ressort d'un large éventail de sciences est que bien que l'expérience nous façonne, nous ne sommes PAS destinés à répéter les traumatismes du passé SI nous arrivons à comprendre leur impact dans notre vie. En tant que parents, époux, amis et professionnels, nous pouvons soutenir les autres en les aidant à saisir la signification de leur vie, par des relations de soutien compréhensives et émotionnelles qui encouragent l'authenticité et le soin ainsi que la communication directe. Un certain nombre de concepts fondamentaux, qu'une approche poussée de l'éducation a explorés à fond, sont exposés ici dans les grandes lignes :

  1. Saisir la signification de sa vie exige d'être ouvert aux souvenirs intérieurs afin de leur permettre de devenir partie intégrante d'un récit plus large de notre vie. Parfois, c'est un processus inconfortable, mais c'est un processus qui produit un sentiment de vitalité et qui ouvre de nouvelles possibilités. Devenir l'auteur de l'histoire de sa propre vie est l'objectif poursuivi de façon continue par le processus de compréhension.
  2. La communication émotionnelle entre le parent et l'enfant consiste en une communication à l'unisson qui permet à un parent de partager et d'amplifier les émotions positives et de partager et d'apaiser les émotions négatives. L'union contingente crée un sens d'intégration émotionnelle, le sentiment que chacun est dans l'esprit de l'autre. Ce sens de la communion est au cœur des attachements sûrs.
  3. Des problèmes non résolus peuvent préoccuper les parents et interférer avec la création d'un sentiment d'union entre le parent et l'enfant. Les défenses des parents peuvent déformer leur perception fine des signaux de leurs enfants. Sans introspection chez le parent, de telles préoccupations vont créer un sentiment d'ambivalence chez l'enfant qui va l'empêcher d'explorer sans anxiété le monde au-delà de son foyer.
  4. Chez le parent, des schémas d'adaptation précoce déconnectés au plan émotionnel peuvent bloquer l'accès aux processus de l'hémisphère droit. Une telle "façon d'être", si elle persiste, peut entraîner une diminution de la stimulation de l'hémisphère droit de l'enfant. L'inhibition résultante dans le développement des processus corporels, émotionnels et interpersonnels de l'hémisphère droit peut façonner le développement propre de l'enfant suivant un schéma rigide d'évitement dans le monde.
  5. Pour les parents qui ont vécu des traumatismes non résolus ou des pertes, les schémas d'interaction qui ont donné des comportements effrayés ou effrayants avec l'enfant peuvent être à la source de l'attachement désorganisé avec ce parent. On peut expliquer ce processus en introduisant la notion d'un "mode de traitement inférieur", notion qui sera décrite en détail dans le prochain paragraphe. Dans cet état d'esprit, les fonctions habituelles supérieures d'intégration qui permettent des interactions à l'unisson et empathiques sont temporairement suspendues. En réponse à ces états terrifiants, l'enfant est conduit à développer un attachement désorganisé. Il est impératif que les parents deviennent conscients de ces processus et reçoivent le soutien dont ils ont besoin pour les aider à les réduire et à résoudre leurs propres problèmes non résolus.

La voie basse

L'intégration des observations cliniques, des rapports parentaux, des études neurologiques et neurobiologiques permet de fournir une explication sur la façon dont les traumatismes et les souffrances d'un parent peuvent produire des comportements parentaux effrayés et effrayants et en d'autres termes alarmants et désorientants conduisant à la désorientation chez l'enfant. Voici cette proposition.

Quand les parties hautes du cerveau, le néocortex avec sa région préfrontale, sont intégrées avec le système limbique (émotion, mémoire, motivation) et les régions basses (le cerveau reptilien qui recueille les données provenant de l'organisme et régule les états d'éveil), le cerveau en tant que tout est capable d'atteindre un "mode supérieur" de traitement hautement adaptatif. Avec une telle intégration, les processus de raisonnement, de compréhension de soi, de communication à l'unisson, d'empathie et de sens moral sont accomplis. On peut appeler ceci la "voie haute".

Par contre, le cerveau est capable de se transposer dans des états d'activation différents. Ces états d'esprit peuvent survenir plutôt rapidement, impliquant des changements dans nos centres d'attention, les compétences que nous utilisons habituellement, nos biais perceptifs, nos souvenirs, et nos comportements. Ceci est une modification normale d'état d'esprit qui nous permet de nous adapter de façon souple à un environnement changeant. Mais il existe une forme de changement d'état d'esprit qui est moins adaptative. Si les régions préfrontales du cerveau sont temporairement désengagées, coupées de leur fonctionnement d'intégration habituel avec le système limbique et le cerveau reptilien, alors le cerveau entre dans un mode de fonctionnement inférieur. Sur cette "voie basse" les processus supérieurs de raisonnement, d'introspection, d'écoute de l'autre, d'empathie et même de sens moral peuvent être temporairement suspendus.

La plupart d'entre nous sommes tout à fait capables d'entrer sur la voie basse. Certains états, comme la fatigue, la faim, ou "être au bout du rouleau" peuvent augmenter la probabilité d'entrer dans un tel mode inférieur de réaction. Notre suggestion est que les traumatismes ou les souffrances non résolus impliquent la voie basse de telle façon que a) elle est plus facilement déclenchée, b) on y entre plus rapidement, c) quand on y est rentré, on y reste plus longtemps, d) et cela implique des comportement plus dommageables, e) qu'il est plus difficile d'en sortir, et f) quand le rétablissement survient, la réparation de la déconnexion — se reconnecter à l'enfant — a moins de chance de se produire.

Cette situation créerait chez l'enfant un bouleversement terrifiant provoqué par le parent qui par ailleurs pourrait être plutôt ouvert et en harmonie avec l'enfant. La pulsion naturelle pousse l'enfant vers la figure d'attachement dans le but d'être apaisé, mais comme l'enfant trouve en fait que c'est ce parent qui est la source de la détresse, cela produit une réaction désorganisée. Le manque de repère peut rendre particulièrement difficile la compréhension de la signification de cet état d'alerte et de cette désorganisation que l'enfant a vécus à plusieurs reprises.

Les parents peuvent apprendre à être conscients de leurs expériences de voie basse. On peut aussi leur enseigner des mesures pour modifier ces schémas d'entrée dans la voie basse qui créent de la terreur chez l'enfant et des déconnexions désorientantes qui ne sont pas réparées par la suite. Il est impératif que nous comprenions que même les parents qui ont les meilleures intentions pour leurs enfants, qui les aiment tendrement, peuvent avoir subi des traumatismes non résolus ou des pertes qui les rendent sujets à ces comportements de voie basse désorganisants. Les parents dans nos cours qui se sont rendu compte qu'ils ne devenaient PAS fous, mais plutôt qu'ils étaient des gens normaux avec des problèmes non résolus, sont profondément soulagés de se familiariser avec ces changements dans le fonctionnement de leur esprit qui sinon seraient déroutants. La honte et la culpabilité précédentes peuvent donner naissance à une compréhension de soi compatissante qui favorise les changements dans les processus de la voie basse et améliore le mouvement du parent vers la réparation avec l'enfant.

Presque ironiquement, la connaissance sur le cerveau peut augmenter la compréhension de nos vies subjectives émotionnelles et de nos vies interpersonnelles. Apporter cette connaissance aux parents a été une expérience excitante et profondément gratifiante.

Nous sommes au tout début de découvrir, au travers d'un large éventail de disciplines scientifiques, l'unité de connaissance qui peut nous aider à comprendre les processus nerveux qui sous-tendent la façon dont les relations peuvent aider ou entraver le développement des enfants. Nous en savons vraiment suffisamment maintenant de sources indépendantes pour affirmer que ce que les parents font a de l'importance pour les enfants, et ce que les parents font semble être influencé par la façon dont ils sont arrivés à comprendre leur vie. Ce n'est pas juste ce qui est arrivé aux parents quand ils étaient enfants eux-mêmes qui est la clé, ce qui importe le plus c'est comment les parents sont arrivés à comprendre l'impact de ces événements sur leur propre vie. Quand les parents ont une compréhension compatissante d'eux-mêmes ils sont capables de fournir la communication contingente, sensible et émotionnelle dont les enfants ont besoin pour bien se développer. Quoique les recherches futures puissent approfondir notre compréhension des mécanismes spécifiques par lesquels les relations favorisent la santé mentale, nous pouvons dès à présent construire sur la base de la vue émergente du cerveau social afin d'aider les autres et d'améliorer le monde social dans lequel nous vivons.

Références

1. Wilson EO. Consilience : the unity of knowledge. New York : Vintage, 1998.
2. Siegel DJ. The developing mind : How relationships and the brain interact to shape who we are. New York : Guilford, 1999.
3. Bremner JD. Does Stress Damage the Brain ? New York : Norton, 2002.
4. Iacoboni M, Woods RP, Brass M, et al. Cortical mechanisms of human imitation. Science 1999 ; 286 : 2526–8.
5. Baron-Cohen S, Tager-Flusberg H, Cohen DJ, eds. Understanding other minds : perspectives from developmental cognitive neuroscience. 2000. New York : Oxford University Press.
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