L'Ennéagramme et les vulnérabilités de l'enfant intérieur
Jerome P. Wagner (Traduction par Béatrice Lateur Lacroix)

Les vulnérabilités sont le fragile point faible de nos valeurs. Là où nous sommes le plus sensibles, c'est dans les domaines où nous sommes naturellement doués et que nous apprécions le plus. Là où se trouvent nos forces, se trouvent nos faiblesses. Quand nos valeurs sont attaquées, non prises en compte, tournées en dérision, ou violées de quelque façon que ce soit, nous nous sentons menacés et effrayés. Quand nos forces sont défiées, contestées, traitées avec méfiance ou écartées, nous nous sentons inquiets, coupables, honteux, et en colère.

À quoi accordez-vous de la valeur ? Qu'est-ce qui est vraiment important pour vous ? Qu'est-ce qui vous enthousiasme et vous donne de l'énergie ?

Chaque personne partage les besoins communs des êtres humains tels que ceux de sécurité, de cohérence, d'estime, d'acceptation, etc. Quand ces besoins de base sont satisfaits, alors les besoins supérieurs d'actualisation de soi et de transcendance passent au premier plan et attirent notre énergie. Si certains besoins de base ne sont pas pris en considération, ni satisfaits, nous sommes vulnérables dans ces domaines, et éprouvons de la douleur, de la crainte, de la colère et des sentiments de perte. Notre énergie se concentre autour de ces besoins pour les satisfaire proactivement, ou pour les protéger réactivement, afin d'être sûr qu'ils ne soient pas à nouveau traumatisés ou négligés. L'inquiétude que nous éprouvons autour de notre domaine de vulnérabilité perdure durant toute notre vie et son importance augmente ou diminue ; il en est de même des défenses que nous avons développées pour préserver nos secteurs vulnérables, en vue de nous assurer que nous ne serions plus jamais blessés à nouveau de la même manière. Exactement comme notre corps forme une croûte protectrice dure sur une blessure physique, notre style de personnalité couvre d'une couche protectrice nos vulnérabilités psychiques.

Quels sentiments et réactions éprouvez-vous quand des brèches sont ouvertes dans vos vulnérabilités ?

Par exemple, quand elle était petite fille, son père a dit à Betty qu'ils allaient chez le marchand de glaces. Cependant, ils ont dépassé le magasin de glaces et sont descendus jusqu'au cabinet du dentiste ! Betty se voit comme une personne loyale. Elle attache de la valeur au fait d'être digne de confiance et d'être de parole. Aussi était-elle particulièrement sensible à n'importe quel genre de trahison ou abus de confiance. Elle a été déçue et blessée par la duperie de son père et a modelé son style de personnalité pour s'assurer elle ne serait plus à nouveau prise au dépourvu de cette façon-là. Exagérant ses qualités de vigilance, Betty a cultivé un style de vie circonspect et prudent, sondant les affirmations des autres afin de découvrir ce qu'elles signifiaient vraiment derrière ce qui était dit. Développant des forces de compensation autour de sa vulnérabilité primaire, Betty est devenue une employée hypervigilante et très loyale.

Quels sont les boutons qui, une fois poussés, déclenchent en vous des signaux d'alarme qui mènent à des réactions émotives exagérées telles que la crainte, la tristesse, la culpabilité, l'humiliation, la colère, la fureur, etc. ? Ces déclenchements sont reliés à vos vulnérabilités et sensibilités primaires et vous alertent sur le fait que quelque chose dont vous faites grand cas a été enfreint.

Vulnérabilités et relations interpersonnelles

Michael Balint, un analyste anglais de la relation d'objet, nomme ces secteurs de sensibilité fautes de base (1979). D. W. Winnicott, un théoricien de relation d'objet, les appelle agonies primaires (1986). Susan Nathanson Elkind (1992) y fait référence à eux en tant que vulnérabilités primaires.

Ces vulnérabilités touchent largement notre sens du Moi. Nous voulons nous percevoir entiers, vivants, cohérents, continus et valables. Nous nous sentons vulnérables et anxieux quand nous vivons notre Moi comme partiel, abaissé, réduit en fragments, désagrégé, diffus, ou sans valeur.

Un autre secteur général de vulnérabilité est en rapport avec nos relations. Nous cherchons à maintenir, préserver et augmenter les liens et les connexions que nous avons avec les autres personnes significatives de nos vies. Nous nous sentons vulnérables et anxieux quand nous expérimentons la séparation, l'abandon, la négligence, le rejet, la trahison, ou le sentiment de ne pas être désirés.

Puisque nous sommes des "individus-en-relation", nous voulons rester en relation, tout en tâchant de séparer et d'individualiser notre Moi. Durant toute notre vie, nous cherchons à équilibrer cette polarité entre autonomie et communion.

Nos secteurs de la vulnérabilité résultent probablement de l'interaction entre notre héritage inné (notre tempérament, constitution, caractère, dotation biologique) et notre environnement (principalement représenté par les premières personnes qui ont pris soin de nous).

En fonction des interactions entre ce qu'ils apportent dans le monde et ce qu'ils y rencontrent, les enfants en bas âge apprennent quels comportements, sentiments, pensées et images préserveront et augmenteront leurs connexions aux autres, maintiendront un sens cohérent d'eux-mêmes, et consolideront et protégeront ces valeurs vers lesquelles ils sont naturellement attirés. Ces relations d'objet internes ou ces représentations des interactions entre soi et les autres deviennent des modèles ou des cartes pour guider nos relations pour le reste de nos vies.

Nous partageons tous ces besoins humains de base et nous sommes tous exposés à ces vulnérabilités primaires. La façon dont ils deviennent aigus, dérangeants, perturbateurs et anxiogènes dépend de notre système nerveux et de la façon dont nous avons été "élevés".

Si notre constitution est fondamentalement saine et chaleureuse, nous pouvons gérer ces vulnérabilités et rester entiers et reliés.

Si nous sommes nés dans un environnement "correct" et que nos parents ont été "suffisamment compétents", nous vivrons quand même ces vulnérabilités primaires, mais nous le ferons en compagnie d'avocats et de guides aimants. Et nous pouvons affronter ces vulnérabilités avec résilience, confiance et un minimum d'inquiétude.

Mais si notre constitution est affaiblie et/ou si nos parents n'ont pas su traiter leurs propres vulnérabilités primaires, alors nous serons exposés à ces secteurs sensibles sans avoir quelqu'un pour nous aider à les dépasser, quelqu'un qui nous soutienne et traite ces vulnérabilités pour nous jusqu'à ce que nous apprenions à le faire pour nous-même.

Donc être sain ne signifie pas être sans besoins et vulnérabilités. Cela implique d'identifier et reconnaître nos besoins, puis de négocier efficacement pour qu'ils soient pris en compte. Une autre approche, moins ressourçante, est de construire autour de nos secteurs vulnérables, un rempart qui nous maintient saufs et en sécurité, mais ne permet pas la prise en compte de nos besoins. Les gens vivant dans des forteresses finissent parfois par épuiser leurs provisions ou par s'ennuyer à mourir.

Dans certaines traditions spirituelles, le Soi plein de ressources est appelé notre essence, tandis que le Soi avec moins de ressources s'appelle la personnalité.

L'essence est qui nous sommes, notre vrai Moi. La personnalité est qui nous apprenons à être, notre Moi de compensation.

L'essence est proactive ; elle exprime des valeurs inhérentes. La personnalité est réactive ; elle agit en tant que barrière protectrice autour des vulnérabilités primaires et se développe comme une réaction défensive aux blessures, exprimant notre détermination à ne pas être blessé une fois encore de la même manière.

La plupart du travail sur "l'enfant intérieur" consiste à découvrir et guérir les blessures et les vulnérabilités que nous avons éprouvées et endurées pendant que nous grandissions. Nous découvrons où l'enfant se cache en nous, comment il se cache à lui-même, ce dont il se cache et de ce dont il a besoin vraiment pour lui-même. En suggérant où résident nos sensibilités, le modèle de l'Ennéagramme peut être un guide utile dans la recherche de notre enfant intérieur et dans la reconnexion avec lui, ses craintes, ses vulnérabilités et ses défenses.

Comment est-ce que je compense mes vulnérabilités ? Quels traits est-ce je développe pour compenser les faiblesses que je perçois en moi ?

Vulnérabilités et paradigmes de personnalité

La perspective de l'Ennéagramme pointe neuf groupes de vulnérabilités primaires qui accompagnent naturellement neuf catégories des valeurs. Les valeurs, les vulnérabilités et les stratégies protectrices des neuf paradigmes de personnalité sont récapitulées ci-dessous.

Paradigme 1 - Accordant de l'importance au fait d'être bon, et tirant fierté d'être quelqu'un de bien, les 1 sont particulièrement sensibles à la critique et au fait qu'on leur dise qu'ils commettent des erreurs. Leur style perfectionniste est une manière de s'assurer qu'ils ne seront pas critiqués. Vous ne pouvez pas les critiquer s'ils sont parfaits, ni les blâmer aussi longtemps qu'ils font vraiment beaucoup d'efforts.

Paradigme 2 - Accordant de l'importance aux relations, et tirant fierté d'être aimants et généreux, les 2 sont facilement blessés par le rejet, et par un manque d'attention ou d'appréciation à leur égard. Ils sont sensibles au sentiment d'inutilité et au fait que l'on n'ait pas besoin d'eux. Leur attitude de sauveteur est une tentative de gagner la reconnaissance, la gratitude, et l'acceptation, et de se rendre nécessaires et importants dans la vie de d'autres.

Paradigme 3 - Accordant de l'importance au succès, et tirant fierté de ce qu'ils ont accompli, les 3 sont blessés par le rejet et l'échec. Leurs réalisations sont une tentative d'être une personne qui réussit et d'entretenir des relations par le biais de ce qu'ils réalisent et font pour les autres. Leur souci de l'image et de l'apparence est en lien avec le fait de se faire aimer des gens.

Paradigme 4 - Accordant de l'importance aux relations et à l'appartenance, et tirant fierté du fait d'être différents, les 4 sont facilement blessés par le sentiment d'être abandonnés, laissés de côté, ou de passer inaperçus. Ils sont sensibles au sentiment d'être défectueux, indésirables, non voulus. Leur façon d'être différents est une tentative pour être remarqués par les autres et les garder connectés avec eux.

Paradigme 5 - Accordant de l'importance à l'intimité ainsi qu'à leur propre espace personnel, et tirant fierté de leur capacité de compréhension, les 5 sont facilement effrayés par le fait d'être envahis, par les demandes et les espérances qui pèsent sur eux, par le fait d'être privés, dépréciés ou ridiculisés. Leur style solitaire et leur recherche de savoir sont une tentative pour écarter les intrusions, être autosuffisants, et éviter d'avoir l'air insensé.

Paradigme 6 - Accordant de l'importance à la fidélité, à la cohérence et à la sécurité, et tirant fierté du fait d'être loyaux, les 6 sont effrayés quand ils perçoivent des menaces et des défis. Ils sont vulnérables au fait d'être pris sans défense et à l'abus d'autorité. Leur modèle phobique (loyal et dépendant) ou contrephobique (rebelle et indépendant) sont deux faces de la même pièce qui cherche à acheter la sûreté et la sécurité.

Paradigme 7 - Accordant de l'importance au plaisir, à la liberté et à la variété, et tirant fierté d'être optimistes et inventifs, les 7 sont abattus quand ils ont à limiter leurs options. Ils sont blessés quand leurs ballons brûlent, quand il pleut sur leurs parades, et que leurs fêtes sont terminées. Leur style "tout va bien, le soleil brille" est une tentative de rester du côté positif de la vie et d'expérimenter autant que la vie le permet.

Paradigme 8 - Accordant de l'importance à la justice et à l'autonomie, et tirant fierté d'être forts, les 8 sont particulièrement contrariés quand ils sont négligés ou traités injustement, et lorsqu'ils se sentent impuissants. Leur style puissant est leur manière d'être responsable, de garantir qu'ils seront entendus, ne se sentiront pas faibles et qu'on ne profitera pas d'eux.

Paradigme 9 - Accordant de l'importance à l'unité et à l'harmonie, et tirant fierté d'être calmes, les 9 sont particulièrement attentifs aux conflits et se sentent déchirés s'ils ont lieu. Ils sont facilement blessés par la négligence. Leur style détendu et résigné est une tentative de défense contre le sentiment qu'on ne prend pas soin d'eux et contre le fait d'avoir à s'imposer.

La bonne nouvelle est que nos stratégies de personnalité nous protègent pendant un temps des blessures ; la mauvaise nouvelle est que pour y arriver elles distordent notre perception de la réalité ; et la nouvelle encore plus mauvaise est qu'elles finissent généralement par provoquer ce qu'elles essaient d'éviter.

Par exemple, si vous êtes sensible à l'abandon et que vous le craignez, vous êtes sur vos gardes à ce sujet, vous l'amplifiez quand il a lieu, et vous pouvez même l'inventer là où il n'existe pas. Si vous croisez une personne que vous connaissez et qu'elle ne vous dit pas bonjour, vous pouvez prendre ceci comme un abandon éternel et immuable, ne tenant pas compte du fait qu'elle ne vous a tout simplement pas vu, ou qu'elle était préoccupée par quelque chose ou, pire, par quelqu'un d'autre.

Il se peut que vous commenciez alors à agir avec elle de façon distance, dans le but de vous protéger des blessures, et il est possible alors que vous constatiez que l'autre ne réagit pas. Votre style défensif de mise à l'écart provoque la chose même que vous tentiez d'éviter, le rejet.

Que pourriez-vous mal percevoir en raison de vos hypersensibilités ? Comment vos stratégies de personnalité provoquent-elles la chose même que vous essayez d'éviter ?

Nos stratégies défensives compensatoires prennent soin de notre ego et de ses demandes, mais elles ne satisfont pas vraiment les besoins de notre essence.

Que voulez-vous vraiment ? De quoi avez-vous réellement besoin ? Et comment pouvez-vous obtenir plus efficacement de ce que vous voulez et dont vous avez besoin ?

Résumé

Les valeurs nous indiquent ce qui est important pour nous et ce qui est à rechercher. Les vulnérabilités nous montrent ce qui nous menace et ce à quoi nous devons prendre garde. Les deux influencent et guident notre vision, nos perspectives sur le monde et notre orientation vers lui. Inspirée par nos valeurs, notre vision résume le but et la signification de notre vie et imprègne notre mission, ce qui nous appelle, notre vocation.

Quand nous sommes motivés par ce à quoi nous accordons véritablement de la valeur et que nous sommes concentrés sur cela, notre vision tend à être claire, adaptative et alignée avec la réalité. Nos valeurs nous mènent intuitivement à ce qui est vraiment là. Quand nous sommes concentrés sur nos vulnérabilités et sur ce dont nous avons peur, nos perspectives deviennent plus opaques, s'adaptent mal et distordent la réalité. Nous fantasmons que ce dont nous avons peur est là. Une approche de la vie inspirée par les valeurs stimule une perspective objective qui conduit à l'action efficace et à la satisfaction des besoins ; une réaction à la vie basée sur la crainte ou la vulnérabilité stimule un point de vue subjectif qui mène à une action défensive et la frustration du besoin.

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Note : le matériel ci-dessus est extrait du livre en cours d'écriture, Nine Personality Paradigms : the Enneagram Perspective.
Balint, Michael. The Basic Fault: Therapeutic Aspects of Regression. New York ; Brunner/Mazel ; 1979.
Nathanson Elkind, Sue. Resolving Impasses in Therapeutic Relationships. New York ; Guilford Press ; 1992.
Winnicott, D.W. "Fear of Breakdown", in Gregorio Kohon, ed. The Bristish School of Psychoanalysis: The Independent Tradition. New Haven, CT ; Yale University Press ; 1986.