La mort, l'agonie et les ennéatypes
Arnaldo Pangrazzi (Traduction par Murielle Gardret)

Faire face à son destin

Dans la vie, la seule certitude, c'est la mort. C'est le seul événement qui rassemble pauvres et riches, blancs et noirs, croyants et athées, ignorants et intelligents.

Pour certaines personnes, la mort arrive soudainement ou trop tôt ; pour d'autres, elle arrive après une longue période d'attente.

Cependant, pour tous, sa présence rappelle la précarité de l'existence et l'inévitable séparation.

Même si la mort reste l'événement par lequel nous mesurons la valeur de l'existence, elle est rarement sujet de réflexion ou de partage. Instinctivement, l'homme moderne se tient à l'écart de la confrontation avec la mort ; à cause de cela, il ne vit pas sa vie pleinement.

En réalité, la vie et la mort sont les deux faces d'une même pièce de monnaie : chaque naissance est pleine de mort et chaque mort est pleine de vie. La sagesse consiste à vivre pleinement notre vie tout en contemplant la mort à venir, à être pleinement conscients que nous allons mourir tout en appréciant le don de chaque jour.

Comme l'aventure de la vie est teintée des caractéristiques de notre ennéatype, le voyage vers la mort montre les divers traits et sensibilités de notre profil.

Le but de cet article est d'offrir des réflexions sur la mort et l'agonie. Il commence par une approche culturelle du problème et étudie ensuite la fonction des trois centres par rapport à l'expérience de la mort.

Perspective culturelle dans le cadre de l'Ennéagramme

Nous sommes tous des enfants — non des esclaves — de la culture à laquelle nous appartenons. Dans ce contexte, la culture est l'ensemble des attitudes, croyances et comportements qui sont généralement adoptés avant l'agonie et la mort.

Dans le cadre de la culture occidentale prédominante, nous pouvons dénombrer neuf attitudes récurrentes qui contribuent à déshumaniser la mort. Ces attitudes (ou obstacles à accepter la mort comme faisant partie intégrante de la vie) peuvent également être analysées dans le cadre de l'Ennéagramme, non tant pour montrer les difficultés rencontrées par chaque ennéatype, mais davantage pour saisir les tendances qui, d'une certaine façon, rappellent les neuf types :

  1. Acharnement thérapeutique
  2. Paternalisme
  3. Efficacité et euphémismes
  4. Dramatisation
  5. Technologie
  6. Institutionnalisation
  7. Hédonisme
  8. Déni
  9. Fatalisme

Ce qui suit est une étude portant sur la façon dont les obstacles se révèlent et comment ils nous empêchent de vivre pleinement la dernière étape de notre vie : la mort.

1. Acharnement thérapeutique

Certains ont tendance à rechercher les meilleurs hôpitaux et à accorder leur confiance aux traitements les plus modernes afin de ne pas se sentir coupables de ne pas avoir fait tout ce qui était possible.

De nos jours, beaucoup de gens meurent entourés par un équipement sophistiqué et par la science la plus développée, mais ils manquent souvent de chaleur humaine et de proximité. Il y a une opiniâtreté thérapeutique qui se reflète dans l'idéalisation de la médecine et dans l'excès d'efforts pour redonner vie, même si on a un pied dans la tombe. L'accent excessif mis sur la biologie diminue souvent la vision holistique de l'homme, laquelle est beaucoup plus large que la dimension physique.

2. Paternalisme

Dans diverses cultures, la culture latine par exemple, ce qui compte le plus est la tendance à protéger ses proches en ne leur disant pas la vérité au sujet de leur état de santé. Par la "conspiration du silence" et un amour protecteur manifesté par des mensonges, le mourant est privé d'un rôle et de sa dignité dans le processus de la mort.

De ce fait sont perdues à jamais des occasions précieuses d'aimer le plus authentiquement, ainsi que de partager des émotions et moments inoubliables. Les difficultés éprouvées par les adultes sont transmises aux enfants. Les protéger de la tristesse les rend incapables de faire face à la réalité devant les événements inévitables de la vie. Parfois, les attitudes paternalistes des médecins privent également les mourants de leur dignité et de leur droit à choisir.

3. Efficacité et euphémismes

Nous vivons dans un monde qui ne cesse de faire valoir l'efficacité, la productivité et le pragmatisme. Cet esprit se retrouve souvent dans le processus de la mort. Celle-ci est approchée selon la notion d'efficacité, sans humanité et sans beaucoup d'attentions malgré les apparences. Quelquefois, cette tendance dépourvue d'humanité se rencontre chez le personnel des entreprises et institutions de soins ou de pompes funèbres qui approchent la mort d'une manière très détachée (ex : l'embaumement).

Une autre façon de masquer le malaise dans la culture occidentale est l'utilisation d'euphémismes utilisés pour réduire l'impact cruel de la mort et la rendre plus douce. Le langage devient un indicateur de notre capacité à nous tromper nous-mêmes. Par exemple, le mot "cancer" est remplacé par "la tumeur", "une longue et douloureuse maladie", "cette maladie qui ne pardonne pas". Les avis nécrologiques ne disent pas "Untel est mort", mais utilisent des expressions plus vagues et moins définitives telles que "il nous a quittés", "elle s'en est allée", "il s'est éteint", "elle n'est plus avec nous".

4. Dramatisation

Dans les pays méditerranéens, la mort incite souvent à des réactions dramatiques qui sont à l'opposé d'une attitude de sang-froid et de dignité. Le lit de mort devient la scène d'une procession de visages tristes, où les personnes chères peuvent avoir des gestes et rituels chargés d'émotions excessives telles que des réactions hystériques et des larmes spectaculaires.

D'un autre côté, il y a un besoin de magnifier le corps au point d'utiliser du maquillage pour le rendre plus beau. Les adieux et les propos qui rappellent à quel point la personne décédée était bonne rendent le chagrin des survivants plus immense encore. La mémoire du défunt est honorée au travers d'inscriptions figurant sur la tombe et témoignant d'un émotionnel intense comme : "il n'y a pas de nuit si longue qui ne soit suivie de l'aube."

5. Technologie

L'expérience de la mort, surtout dans le monde occidental, est confiée davantage à la technologie qu'au cœur humain. Le meilleur exemple en est la salle des soins intensifs remplie de moniteurs, d'équipements sophistiqués, et de techniciens et médecins hautement qualifiés.

Le risque est qu'ils entretiennent un rapport impartial avec la mort, en marquant les données concernant le patient sur des graphiques, et en apportant une aide médicale dénuée de toute implication émotionnelle. En ce sens, mourir devient un voyage solitaire vécu dans l'ombre de la technologie, mais privée d'humanité et de chaleur. Dans les dernières heures, le contact avec la famille et les amis est limité au minimum.

6. Institutionnalisation

La majorité des gens continuent à mourir en institutions (hôpitaux, maisons de retraite…), bien qu'il y ait une tendance croissante à mourir chez soi.

Pour les familles, il est difficile de se charger du défunt. Elles ont peur de commettre des erreurs, et préfèrent déléguer cette tâche aux institutions professionnelles au lieu de faire confiance en leurs propres capacités d'aimer. Les institutions avec leurs règles, leurs procédures et leurs ressources offrent aux anxieux une fallacieuse impression de sécurité. En même temps, elles empêchent une expérience de la mort plus personnelle et enrichissante.

7. Hédonisme

De nos jours, dans une ambiance hédoniste, les gens essaient par n'importe quel moyen d'échapper à la douleur et à la souffrance. Face à la mort, certains plaisantent pour essayer ainsi de lui retirer son pouvoir. D'autres utilisent un humour souvent cynique pour cacher leurs souffrances. D'autres encore trouvent des excuses pour ne pas rendre visite au défunt, ou ne pas faire face à la réalité douloureuse de la séparation.

En regardant la télévision, nous voyons de multiples morts, en tant que distraction qui nous éloigne de la réalité. En 4 à 5 heures de programmes, une jeune personne peut voir jusqu'à 12 000 morts ou agonisants, mais il est rare que cette même personne ait déjà été présente aux funérailles d'un membre de sa famille, ou soit allée se recueillir sur leur lit de mort. Cela serait trop traumatisant psychologiquement. La civilisation de consommation et de plaisir n'est pas préparée à faire face à la réalité de la vie.

8. Déni

Une autre manière, présente dans toutes les cultures, de déshumaniser la mort est le déni. Celui-ci est le refus de notre propre mort et de celle de nos proches. Par conséquent, le mourant et la famille proche se comportent comme si la mort n'allait pas survenir. En médecine, accepter la mort est perçu comme une défaite et comme l'abandon d'un espoir.

Regarder la mort en face signifierait se réconcilier avec sa propre vulnérabilité et impuissance, accepter son destin. Or, ceci n'est pas acceptable et la tendance est de se rebeller contre cela.

D'un autre côté, accepter la mort, c'est vivre sa vie pleinement et se livrer au mystère de l'existence.

9. Fatalisme

Dans certaines cultures en Afrique et en Asie, une attitude plus fataliste prédomine face à la mort. Cette attitude peut, à vrai dire, réduire la durée de vie. Beaucoup se résignent au niveau médical, et sur le plan psychologique, et renoncent à faire quoi que ce soit qui pourrait améliorer leur condition.

Les mourants et leurs familles adoptent une attitude de passivité leur permettant de se laisser porter par les événements et les décisions des autres, au lieu d'être acteurs de leur propre destin. Ils suppriment des sentiments comme la colère qui pourrait les pousser à prendre des initiatives, et à conduire des projets améliorant la qualité du temps qui reste à vivre.

Humaniser la mort

Les pièges précédents sont enracinés dans les craintes qui limitent la créativité et la liberté humaines. Le défi est d'utiliser notre peur de manière plus constructive afin de promouvoir des attitudes plus saines vis-à-vis de la mort.

Le processus d'humanisation de la mort inclut :

  • Parler de la mort, en commençant par la famille et l'école. L'école enseigne la géographie, l'histoire, les mathématiques, l'informatique, mais n'enseigne pas comment mourir. Mourir est tabou.
  • Vivre en étant conscients de notre propre mort.
  • Participer à des expériences éducatives sur le sujet (cours, lectures, conférences, réunions…).
  • Regarder la mort en face en utilisant les opportunités qui se présentent à nous et en réfléchissant sur la signification de ces événements.
  • Apprendre à nommer nos craintes et nos espoirs à propos de notre propre mort et de celle des autres.
  • Partager avec les autres nos pensées, sentiments et réactions au sujet de l'agonie et de la mort.

Les dynamiques des 3 centres dans le processus de la mort

La proximité de la mort produit un nombre de réactions et d'attitudes dépendant d'une variété de facteurs : la façon dont nous regardons notre passé, la réconciliation avec notre propre condition de mortel, le soutien des nôtres, l'appartenance à une obédience religieuse, notre philosophie de la vie, la capacité à mobiliser des ressources internes, et les caractéristiques de notre personnalité.

L'Ennéagramme nous invite à comprendre notre expérience de l'agonie et de la mort au travers de notre ennéatype. La séparation d'avec un être cher affecte nos trois centres, instinctif, émotionnel et mental.

Pour l'enfant, la vie commence par le développement de l'instinct physique de survie (centre instinctif). En second viennent des liens affectifs avec la mère (centre émotionnel). En troisième lieu, l'enfant grandit en développant les processus cognitifs (centre mental).

Dans le processus de la mort et de la séparation, les trois centres fonctionnent selon l'ordre opposé. Par exemple, lorsqu'une maladie grave est diagnostiquée, la personne réagit d'abord en activant le centre mental, en posant des questions sur les implications de la maladie, les risques et les limites des thérapies, les conséquences pour l'avenir, les changements à apporter dans son style de vie, la possibilité de mourir, et les effets que la séparation aurait sur la vie des survivants.

En second lieu, ces pensées engendrent un ensemble complexe de sentiments et d'attitudes. Le centre émotionnel se manifeste à travers un nombre de réactions et d'émotions qui incluent crainte, pleurs, solitude, colère, rébellion, frustration et culpabilité. Le cœur exprime le chagrin en oscillant entre la déception et l'espoir, la communication et le fait de se murer dans le silence, entre la préparation aux adieux et le refus de la réalité.

En troisième lieu, la menace de mort affecte le centre instinctif, qui se manifeste par le besoin de survie et cherche le dépassement de la maladie en utilisant tous les moyens disponibles. La force de ce centre est exprimée par la détermination à se battre pour sa propre vie en utilisant toutes les ressources physiques, mentales et spirituelles disponibles.

La personne malade active le centre instinctif en se concentrant sur sa famille et ses responsabilités sociales, afin de conserver l'espoir, d'avoir des objectifs porteurs de sens et de contrôler la situation.

Ces trois centres internes (mental, émotionnel et instinctif) sont présents dans toute personne, mais avec des intensités différentes. La tendance prédominante à utiliser le mental, l'émotionnel ou l'instinctif est une clef importante pour comprendre les réponses différentes des neuf ennéatypes devant l'agonie et la mort.

Il y a ceux qui réfléchissent naturellement et méditent sur la signification et le mystère de la mort, ceux qui expriment les besoins de leur cœur et enfin ceux qui s'occupent avec des choses à faire.

Bien que chaque personne ait tendance à se sentir plus à l'aise avec les fonctions d'un centre particulier, la pleine intégration de notre finitude demande que nous prêtions attention aux caractéristiques des deux autres centres, et surtout à celles du centre réprimé.

Un prochain article explorera les façons spécifiques par lesquelles les neuf types approchent la mort et quelques-uns des mécanismes spécifiques de défense qu'ils utilisent.

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Arnaldo Pangrazzi est Membre du Comité de Direction de l'IEA, professeur au Camillianum à Rome, à l'Institut International pour la Théologie des Soins de Santé Physiques et Moraux et Président de l'Association Italienne de l'Ennéagramme.