Confusions entre instincts et sous-types
Gloria Davenport (Traduction par Thérèse Lardeux)

Jusqu'à la deuxième moitié des années 1990, il semble qu'il y avait soit une ignorance générale concernant les instincts, soit une répugnance à enseigner le sujet. Peut-être le concept était-il ressenti comme obscur, trop difficile, rarement référencé ou confondu avec les sous-types.

Bien que les instincts et les sous-types aient été mentionnés par Claudio Naranjo dans ses premières formations à Berkeley en 1971, aucun des deux concepts n'était complètement développé à cette époque. Néanmoins, Kathy Speeth et Helen Palmer ont continué à enseigner les sous-types. Cependant, peut-être à cause d'un engagement secret de Naranjo et du manque de publications sur le sujet jusqu'à la sortie en 1988 du premier livre de Palmer, L'Ennéagramme, le concept était encore essentiellement confiné à ses propres étudiants. Cependant, le problème est que même si les termes modernisés des trois instincts — conservation, social, sexuel — étaient nommés dans le livre de Palmer, ils étaient identifiés comme sous-types, non comme instincts. Cette dénaturation a pu être ce qui a généré la confusion résultante et l'utilisation interchangeable des termes.

[Voir l'interview d'Oscar Ichazo dans Enneagram Monthly de novembre 1996 (p. 19-20) pour des données plus complètes sur les instincts en tant que concept fondamental de la Théorie de Proto-analytique de l'Ennéagramme d'Oscar Ichazo.]

Palmer a aussi affirmé que ces sous-types se développaient "en grande partie depuis le centre instinctif". Mais plutôt que de les appeler instincts, elle les a appelés "zones de relation" ou "préoccupations mentales ou psychologiques […] qui affectent notre survie physique". En plus, "une des zones est plus affectée que les deux autres" (L'Ennéagramme, p. 49). Plus tard, Palmer a ajouté que les "sous-types désignent des préoccupations qui se développent pendant l'enfance" (p. 131). Cependant, il n'y a pas d'explication sur la façon dont cela arrive. De plus, au début des chapitres sur chacun de ses types de personnalité, Palmer liste les instincts et les sous-types de chaque type dans un cadre appelé "Manières d'être des sous-types". Dans ce cadre, les trois instincts sont clairement listés avec, apparaissant en face, les sous-types résultants, mais sans identification des instincts et sans distinction d'avec les sous-types.

Tandis que ces enseignements se faisaient à Berkeley, l'Ennéagramme était aussi enseigné à Chicago par Frère Bob Ochs, un étudiant de Naranjo au sein des groupes SAT (Seekers After Truth = Chercheurs de vérité). D'après les copies des notes de cours obtenues auprès de John Fuchs, S.J., un étudiant jésuite d'Ochs en 1973, les instincts et la conséquence de leurs déséquilibres étaient référencés dans une partie qui incluait des notions issues de l'enseignement d'Oscar Ichazo à Arica. L'autre référence aux instincts se situe dans une liste se trouvant dans une partie intitulée "Problèmes individuels", relative aux pulsions sexuelle, sociale et de conservation pour chaque type. L'ensemble des 27 problèmes était appelé "détérioration des instincts" (p. 4-5). Ils étaient aussi montrés sur un graphique séparé de l'Ennéagramme, sous le titre général de "Jeux de l'Ego", un autre terme utilisé par Ichazo, mais encore une fois sans explication. Néanmoins, il apparaît que ni les instincts ni les sous-types n'étaient un point important dans l'enseignement d'Ochs. Ceci est mis en évidence par leur totale absence du livre décisif de 1984, L'Ennéagramme de Maria Beesing, O.P., Robert Nogosek, C.S.C. et Patrick O'Leary, S.J. (aussi un étudiant d'Ochs). Il est vrai que le mot instinct apparaît à la fin du livre dans la partie intitulée "La conversion de l'instinct : le discernement spirituel". Il y est écrit (p. 199) : "Vivre entre les mains de Dieu signifie se mouvoir selon les instincts suscités par l'habitation du Saint-Esprit."

La préoccupation concernant le manque d'inclusion, les contradictions et la désinformation relatifs aux instincts a conduit Maika Dentai, une étudiante de l'Institut SAT de Naranjo en 1974, a brisé son engagement confidentiel envers l'Ennéagramme et à écrire un article définitif sur "Types instinctifs : conservation, social et sexuel" dans l'édition de septembre 1995 d'Enneagram Monthly (p. 1, 22-23). D'après les notes détaillées de Dentai et de deux de ses camarades d'études, leurs professeurs, Claudio Naranjo, Kathleen Speeth et Hameed & Marie Ali, enseignaient que les instincts avaient leur propre pulsion et formaient des "types instinctifs", et non pas des sous-types. Plus loin, les instincts étaient décrits comme faisant partie de notre nature animale primitive innée, et étaient considérés comme indépendants initialement équilibrés, mais jamais subordonnés l'un à l'autre. Cependant, des dysfonctionnements environnementaux précoces provoquent une blessure et un déséquilibre des instincts avant l'âge de 2 ans, laissant l'instinct le plus endommagé dominant et le troisième instinct ne fonctionnant pratiquement pas.

En 1996, le livre de Jerome Wagner, The Enneagram Spectrum, incluait une partie sur les instincts, mais sans mentionner les sous-types (p. 30-31).

Pendant ce temps, Don Riso et Russ Hudson ont écrit largement sur les types instinctifs dans la révision de 1996 du chapitre "Éléments avancés" de Personality Types. Leur hypothèse était que les instincts sont "des énergies ou des pulsions" indépendantes qui existent et fonctionnent séparément en tant que parties innées de l'organisme humain (p 426). Ceci étant admis, ils ont suggéré qu'il était nécessaire de l'étudier plus profondément mais, pour eux, les trois instincts produisent les vingt-sept variantes (décrites originellement par Oscar Ichazo dans des termes changeants et apparemment appelées maintenant sous-types par Naranjo) quand les neuf types de personnalité interfèrent avec leur "expression naturelle" (p. 427).

L'attention du public a été cependant lente à se manifester jusqu'à ce que Katherine Chernick publie le compte rendu de sa large étude sur les instincts et les sous-types dans le numéro d'août 1996 d'Enneagram Monthly, appelée "Étude des sous-types instinctifs". Là, elle a clairement fait la distinction entre ce qu'elle appelle les "pulsions instinctives" et les "sous-types instinctifs". Peter O'Hanrahan a suivi en 1998 avec un article complet en quatre parties intitulé "Travailler avec les instincts et les sous-types" publié dans Enneagram Monthly (Juillet-Août & Novembre) et qui a aidé à encore mieux définir le concept. Puis, en 1999, dans Enneagram Wisdom, Riso et Hudson ont affirmé que même le terme de sous-type était inexact. Seules les ailes peuvent être de vrais sous-types, car elles sont dépendantes du type et subordonnées à lui, tandis que les instincts ne le sont pas. Puisqu'ils fonctionnent de façon indépendante, l'utilisation des termes "instincts" et "variantes instinctives" sont plus appropriés (p. 70-75). Clairement, la confusion était encore commune pour ce qui est des termes comme de la théorie.

Avec l'attention montante autour des instincts, le mot "sous-types" a fait soudainement surface comme la tendance à la mode à suivre par les enseignants à la fin des années 1990. Des ateliers, des cassettes audio (Tom Condon) et plein d'articles apparurent, mais toujours sans une distinction ou une compréhension commune. Même en 2004, les termes sont utilisés de façon interchangeable qu'ils se réfèrent aux trois instincts indépendants ou aux vingt-sept sous-types dépendants.

Depuis l'animation par Naranjo de quatre ateliers expérimentaux intensifs à la conférence de l'IEA d'août 2004 (plus son livre prévu sur les sous-types), on peut espérer une clarification des vingt-sept sous-types, avec des descriptions claires et des applications thérapeutiques. En découvrant et examinant les interactions névrosées des instincts avec chacun des ennéatypes dans un processus de groupe, des étapes essentielles vers la transformation ont sans aucun doute été réalisées. Cependant, même à la Conférence, les distinctions entre instincts et sous-types (ou "fixations mineures" comme Oscar Ichazo les a appelés une fois) étaient supposées, mais non clairement discernées.

Ma propre recherche intensive me conduit à conclure que les trois instincts, conservation, social et sexuel, font partie de la nature innée. Même O'Hanrahan, dans son article du numéro de Juillet-Août 1998 d'Enneagram Monthly les appellent "impératifs biologiques" (p. 1). De plus, j'en suis arrivée à la conviction que les instincts existent préalablement à la personnalité, et sont essentiels dans la façon dont nous percevons et vivons l'existence ; mais ils sont impactés par l'ego au cours de notre petite enfance.

Quant au terme sous-type, puisqu'il est manifestement permanent maintenant, on peut espérer qu'il sera utilisé seulement en référence aux instincts blessés et dominants, manifestés par les ennéatypes. Ces vingt-sept variations subséquentes sont simplement les termes descriptifs utilisés pour dépeindre ce qui arrive lorsque la passion de chaque type influence les instincts (ou "s'embrouille avec eux" comme le dirait Hudson, ou les "détériore" comme indiqué dans les notes de cours de Fuchs). La théorie de la boucle de feedback cybernétique confirme que l'instinct le plus blessé, ou dominant, est bloqué par la passion et la fixation, produisant l'habitude névrotique addictive que nous appelons notre sous-type.

Il a été encourageant de redécouvrir récemment, grâce à Tom Flautt, que le concept ci-dessus a été déjà mentionné par Naranjo dans son livre de 1994 Character and Neurosis. Cependant, je dois admettre que c'est un concept que je n'avais pas compris quand j'ai lu ce texte la première fois, il y a dix ans. Même si le terme "vingt-sept sous-types" apparaît seulement dans une note de bas de page pour être décrit plus tard, les affirmations de Naranjo confortent la théorie décrite ci-dessus. Selon lui, il existe, dans chacun des neuf caractères de base, trois variétés de tempéraments qui "selon l'intensité dominante des pulsions de conservation, sexuelle ou sociale [deviennent] une conséquence de la distorsion compulsive, d'un instinct correspondant, 'canalisé' et 'limité' sous l'influence de la passion dominante de l'individu." (1994, p. 12-13).

Résumé

Je dois admettre que ceci est devenu un essai démesuré fondé sur mes convictions biaisées, mais pour moi, la distinction entre les sous-types et les instincts est cruciale pour comprendre le développement inné-acquis de la personnalité égotique. Pourquoi ?

  • Parce que les inexactitudes fréquentes qui ont lieu actuellement reflètent le besoin de faire remonter à la surface, d'identifier, d'accepter et d'affirmer ouvertement les trois pulsions inconscientes, de reconnaître leur positionnement blessé et leur déséquilibre consécutif, de saisir la signification de les soustraire du contrôle des passion et fixation de l'ego, et de les ramener à un équilibre dans lequel, comme instincts, elles peuvent fonctionner librement et efficacement en accord avec leur fonction propre.
  • Parce que la compréhension de notre sous-type instinctif spécifique est un moyen d'identifier et de vérifier le style et la structure de notre type de personnalité.
  • Parce que les instincts peuvent nous aider à discerner les motivations, perceptions, défenses, compulsions et ombres inconscientes qui bloquent notre authenticité.
  • Parce que les instincts ont plus d'impacts sur nos relations que notre type de personnalité.

Sans clarté et compréhension distinctive à la fois des instincts et des sous-types, il est presque impossible d'être totalement prêt pour le travail de transformation et d'acceptation inconditionnelle de soi. Les défenses de l'ego et la peur empêchent de s'abandonner totalement. Si les défenses gardent le contrôle, mettre à jour son essence et recouvrer son vrai Moi ne devient qu'un rêve.

Importance insuffisante donnée au principe d'équilibre

Pour moi, l'équilibre est une construction fréquemment négligée de l'Ennéagramme. Si les instincts n'étaient pas blessés dans la première enfance, et donc déséquilibrés, ils ne seraient pas sensibles aux séductions et au contrôle de l'ego. Ce concept a été renforcé quand j'ai découvert un passage de l'enseignement Arica d'Ichazo, rapporté dans les notes de classe de 1973 de Fuchs. Il disait :

Quand les instincts sont parfaitement équilibrés, la vie est équilibrée et il n'y a pas de besoin supplémentaire. Quand ils sont déséquilibrés, la vie commence à avoir des besoins supplémentaires. Le désir de ces besoins supplémentaires est ce qui va déclencher le mécanisme et créer l'Ego. Quand les instincts se rééquilibrent et que la vie redevient naturelle dans son propre équilibre, alors l'Ego disparaît de lui-même.

De même, si les centres, les ailes et les autres facettes des types sont déséquilibrés, le mouvement vers un centre plus élevé et vers son Moi est bloqué. Speeth compare souvent ce concept à un tabouret à trois pieds. Si l'un des pieds est déséquilibré, le tabouret penche. Il devient instable et inutilisable.

Bien que ne travaillant pas avec les instincts, Kathy Hurley et Theodorre Donson sont probablement les seuls enseignants et leaders de l'Ennéagramme originel qui se concentrent principalement sur les centres et soulignent la nécessité qu'ils soient en équilibre. Basant la plupart de leurs travaux sur la pensée de Jung et celle de Nicoll, Hurley et Donson se focalisent sur le centre blessé réprimé et sur son ombre, le voyant comme l'espace principal pour la restauration du développement et de l'énergie. Son déséquilibre, en relation avec les autres centres, définit l'espace de la guérison pour devenir entier à nouveau, un concept similaire au déséquilibre des trois instincts.

Riso et Hudson travaillent aussi sur l'équilibre, qui est expliqué en profondeur dans leur série de trois articles dans Enneagram Monthly : "Le déséquilibre des Centres", (Novembre-Décembre 1999 et Janvier 2000). Leur pensée est basée principalement sur l'approche de Gurdjieff appelée le "mécanisme formatoire", un effet secondaire de l'utilisation brouillée des centres. Indépendamment de l'approche, ces quatre leaders nous rappellent, encore et encore, que la "vision finale que l'Ennéagramme nous présente est l'unité équilibrée et l'harmonie" [cf. My Best Self : Using the Enneagram to Free the Soul (1993, p. 181) et l'article "Le rôle clé des centres dans la transformation de la Personnalité" dans Enneagram Educator (Summer 1993, p. 1, 3-4)].

[Note du traducteur : les numéros de pages des opus cités sont ceux de l'édition originale en langue anglaise.]