L'ennéagramme en dialogue avec Aristote
Une logique de la vie humaine
François Huguenin

L'ennéagramme est un outil extrêmement puissant de développement personnel. Il ne s'agit pas ici d'en reprendre la théorie, ni d'en scruter la généalogie. Notre but est de le faire dialoguer avec une des philosophies morales les plus abouties qui soient, à savoir celle d'Aristote, telle que nous l'avons recueillie dans son œuvre majeure, L'Éthique à Nicomaque.

L'idée initiale de ce rapprochement nous est venue à la lecture de l'article de Fabien et Patricia Chabreuil, "Passions et contrepassions" (Enneagram Monthly, octobre 2002), article que nous jugeons indispensable à une bonne compréhension éthique de l'ennéagramme. En effet, si l'on suit la distinction fondamentale entre ego et essence, on pourrait être amené, sans y prendre garde, à opposer de manière duelle passion et vertu, de façon manichéenne. La notion de contrepassion, présentée par les Chabreuil, vient briser cette opposition binaire en proposant, suite aux observations initialement faites à propos du type 6, un balancement avec celle de contrepassion. La contrepassion est l'émotion que vit la personne qui, dans son ego, est en train de vivre la passion de son type, mais "qui n'en est pas consciente et le nie ouvertement" et manifeste des comportements opposés à ceux que produit sa passion.

Les Chabreuil définissent ainsi neuf contrepassions qui se situent à l'opposé de la passion de chaque type : on ne peut s'empêcher de mettre cette grille en parallèle avec la vertu de chaque type, telle qu'il la développe dans son essence. Cela donne le tableau suivant :

  Passion Vertu Contrepassion
Type 1 Colère Patience Renoncement
Type 2 Orgueil Humilité Effacement
Type 3 Mensonge Vérité Retenue
Type 4 Envie Harmonie Autosuffisance
Type 5 Avarice Désintéressement Prodigalité
Type 6 Peur Courage Témérité
Type 7 Intempérance Tempérance Austérité
Type 8 Excès Simplicité Circonspection
Type 9 Paresse Activité Hyperactivité

Nous avons suivi ici la terminologie employée par Fabien et Patricia Chabreuil. Ce qui nous a sauté aux yeux est le parallèle absolument parfait avec la manière dont Aristote évoque la vertu de courage, dans L'Éthique à Nicomaque. Aristote étudie particulièrement cette vertu, notamment dans son livre III et il la définit comme une médiété entre la peur et la témérité. (Fabien et Patricia Chabreuil utilisent un concept semblable dans leur formation intitulée Néti Néti où ils définissent la vertu comme une "voie du milieu" entre passion et contrepassion.) C'est d'ailleurs pour le courage que la définition de la vertu comme médiété entre un vice par excès et un vice par défaut, qui est la définition aristotélicienne (livre II, 5), résonne le mieux à nos oreilles. Nous ne pensons pas que ce soit un hasard si les termes employés pour le type 6 par Fabien et Patricia Chabreuil sont les mêmes que ceux qu'utilise Aristote. Ce sont aussi les mêmes qu'emploient Maria Beesing, Robert Nogosek et Patrick O'Leary dans L'Ennéagramme, Un itinéraire de la vie intérieure, (Desclée de Brouwer). La similitude est ici parfaite. Mais il faut aller plus loin.

Nous avons donc recherché quelles sont les vertus qui, chez Aristote, correspondent aux vertus de chaque type de l'ennéagramme, ainsi que les vices qui y renvoient. Nous pouvons aboutir à un tableau assez proche de ce qu'enseigne l'ennéagramme de façon traditionnelle quand on y adjoint le phénomène de contrepassion.

Références Vice par excès Vertu Vice par défaut Ennéatype
dans l'Éthique à Nicomaque correspondant à la passion dans l'ennéagramme correspondant à la vertu dans l'ennéagramme correspondant à la contrepassion dans l'ennéagramme  
II, 7 ; IV, 11 Irascibilité Douceur Indifférence 1
- - - - 2
II, 7 ; IV, 13 Vantardise Véracité Réticence 3
II, 7 Envie Juste indignation Malveillance 4
II, 7 ; IV, 1-3 Parcimonie Libéralité Prodigalité 5
II, 8 ; III, 9-11 Peur Courage Témérité 6
II, 7 ; III, 13-14 Dérèglement Modération Insensibilité 7
VI, 5 - Prudence - 8
- - - - 9

Quelques précisions s'imposent pour comprendre ce tableau :

  • Tout d'abord, nous remarquons qu'Aristote ne définit pas les vertus correspondant aux types 89 et 2. En ce qui concerne le type 2, la vertu correspondant au type est la modestie ou l'humilité. Or, la modestie n'est pas une vertu pour Aristote (IV, 15). Quant à l'humilité, qui est plus adaptée en tant que vertu du type que la "simple" modestie, c'est un concept chrétien qu'Aristote ignorait. À rebours, il développe longuement la vertu de magnanimité, les concepts d'honneur et de magnificence qui sont des notions païennes que l'ennéagramme n'a pas repris dans sa typologie. Il faudrait approfondir cet aspect ultérieurement. Contentons-nous, à ce stade, de souligner que le type 2 est inconnu d'Aristote, comme l'orgueil et l'humilité.
  • En ce qui concerne le 7, nous avons noté la modération et non la tempérance, car Aristote se refuse à considérer cette dernière comme une vertu : pour lui, la tempérance n'est bonne qu'appliquée aux choses mauvaises, et l'intempérance peut être bonne appliquée aux choses bonnes (livre VII). Mais au-delà de cet aspect sémantique, notons qu'Aristote peine à nommer la contrepassion de la vertu du 7 ou, pour reprendre sa terminologie, le vice par défaut car, selon lui, cette insensibilité "n'a rien d'humain". Rappelons que pour Aristote le but de l'homme est le bonheur et que se priver de plaisirs légitimes est un non-sens total.
  • Quant au type 9, nous n'avons rien noté non plus chez Aristote quoique ce soit qui y renvoie. La raison de cette absence chez Aristote découle de ce que nous venons de voir : la paresse ne peut être concevable pour lui. En effet, de deux choses l'une : soit l'homme est en quête d'un bien et il sera actif pour l'acquérir et passif à entreprendre ce qui pourrait rendre difficile son acquisition ; soit il s'agit d'un mal à éviter et l'homme s'abstiendra d'entreprendre quoique ce soit dans cette voie et, au contraire, agira pour y échapper. La paresse, conçue comme le vice consistant à ne pas faire quelque chose qui est un bien pour nous, est inenvisageable dans cette optique.
  • Pour le type 8, avouons que les choses sont plus complexes, mais on atteint là le cœur de la logique aristotélicienne : nous avons noté en italique la vertu de prudence, qui nous paraît être la vertu correspondant le mieux au type 8 dans le défilé des vertus aristotéliciennes, mais ceci est une interprétation de notre part, qu'il faut justifier.

Pour Aristote, les vices sont toujours, par excès ou par défaut, la perversion d'une vertu. Notons que, pour Fabien et Patricia Chabreuil, l'excès est spécifiquement la passion du 8, alors qu'il est une des deux tendances génériques du vice chez Aristote (avec le "défaut", son opposé). La circonspection est pour les Chabreuil la contrepassion du 8. Pour Maria Beesing, Robert Nogosek et Patrick O'Leary, la vertu du type est la simplicité, comme pour les Chabreuil, mais sa passion est l'arrogance.

Il nous semble que ces terminologies employées pour le 8 ne sont pas heureuses, sauf l'excès. Le 8 connaît la passion de l'excès et en tout : luxure, on l'a souvent dit, mais cela est très réducteur car il faut aussi évoquer l'affection excessive, voire dévorante, la violence, l'esprit de domination. Le 8 est capable d'excès en tout, quitte à passer pour un mental de type 7 lorsqu'il achète les œuvres complètes de tel écrivain pour être sûr de ne rien laisser de côté, hors de son contrôle. Si "l'excès" est bien le meilleur terme pour définir la passion du 8, le "défaut" pourrait servir (provisoirement) à définir sa contrepassion. Le 8 qui cède à sa contrepassion veut éviter cet excès qui le mine et pèche alors par défaut et non pas par prudence, comme le proposent Fabien et Patricia Chabreuil, mais plutôt par une réserve forcée. Dans ces conditions, le 8 singe la vertu de son essence.

Mais quelle est alors la vertu du 8 ? La simplicité ne nous paraît pas être un bon terme. Le mot adéquat nous semble plutôt être celui de mesure. Ce mot n'apparaît pas comme tel chez Aristote. La mesure est l'équivalent de la médiété de la vertu en général. La mesure, chez Aristote, est au plus haut point, plus précisément, la prudence. La prudence est en effet pour Aristote la reine des vertus et la vertu politique par excellence. Elle nous semble pouvoir être celle qui, dans celles qu'étudie Aristote, ressemble le plus à la vertu du 8 : le 8 étant le type du chef par excellence, la prudence est une vertu qui lui sied à merveille. Et cette prudence est aussi force, vertu du commandement par définition. Mesure, prudence, force : on peut ainsi nommer la vertu du 8, laquelle, quel que soit le terme choisi, est englobante, comme l'est sa passion. La vertu du 8 semble surplomber à vue humaine les autres vertus, à l'instar du type 8 qui est celui du chef.

Dans ces conditions, nous pouvons proposer une typologie des vertus, passions et contrepassions de chaque type qui tienne compte des apports des ouvrages et études de Fabien et Patricia Chabreuil, d'une part, Maria Beesing, Robert Nogosek et Patrick O'Leary, d'autre part, ainsi que la typologie aristotélicienne :

Passion Vertu Contrepassion
Type 1 Colère Douceur-Patience Indifférence affectée
Type 2 Orgueil Humilité Fausse modestie
Type 3 Mensonge Honnêteté Fausse discrétion
Type 4 Envie Harmonie-Paix Autosuffisance affectée
Type 5 Avarice Désintéressement Prodigalité
Type 6 Peur Courage Témérité
Type 7 Intempérance Tempérance Austérité
Type 8 Excès Mesure-Force-Prudence Repli-Retrait
Type 9 Paresse Activité Hyperactivité

La vertu de chaque type est bien, ainsi que l'a enseigné Aristote, une juste médiété entre un excès et un défaut. C'est particulièrement net pour la modération (ou la tempérance) du type 7, car la mesure concerne au plus au point la recherche du plaisir. Si chaque vertu est aussi un plaisir, pour Aristote, cela s'applique d'autant plus pour le 7, dont la fixation est la planification de ses plaisirs.

Mais Aristote, d'une certaine manière, définit la vertu comme juste milieu entre deux bornes égales. Il n'y a pas dans son Éthique l'équivalent de la passion et d'une contrepassion qui en dérive. Pourtant, en un instant, il approche cette notion : quand il dit, à propos de la "réticence", défaut qu'il oppose à la vantardise (et qui correspond à la contrepassion du type 3) qu'il s'agit de dissimulation, d'affectation. Aristote tutoie ici une notion que l'ennéagramme nous enseigne. Cette affectation n'est là que pour dissimuler que la passion excessive est toujours là. Ce qu'Aristote ne dit pas, en revanche, c'est qu'entre cet excès et ce défaut, il y a une séquence chronologique, voire une relation de cause à effet. La contrepassion est une réaction à la passion : elle lui succède dans le temps et dans l'articulation psychologique. La position excessive est en quelque sorte la passion, selon les termes de l'ennéagramme, que l'on peut nommer "passion source" et la position de défaut correspond à la contrepassion, qui réagit contre la passion principale, tout en étant encore dominée par elle.

De même, il est évident que la témérité n'est pas une passion source : un être humain ne va pas au-devant du danger sans précaution s'il n'a pas une raison qui l'y pousse ; son instinct de conservation le lui interdit. La raison qui pousse un homme à la témérité, quand il s'agit d'une attitude régulière, est le plus souvent la volonté d'éviter la lâcheté qui est la marque honteuse de sa peur. Bien sûr, nous ne nions pas que la témérité pourra aussi être un effet de la vanité du 3, de l'excès du 8, de la fixation du 4 à être original, du 9 débordé par son hyperactivité… Une passion n'est pas un défaut réservé à un type et une contrepassion non plus. On sait que chacun peut vivre, plus ou moins fortement, les passions de chaque type. Mais elle n'est contrepassion, opposition à la passion dominante d'un type, qu'au sein de ce type.

L'analyse du type 7 peut nous permettre d'aller plus loin encore : Aristote montre que la vertu n'est pas le contraire du vice. Elle est une médiété entre deux écueils. Pour le 7, la tempérance (car nous ne préférons ne pas suivre Aristote sur ce point, nous la considérons comme une vertu, synonyme de modération, en un sens plus universel) est une médiété entre l'intempérance et l'austérité. Le 7 qui ne supporte plus son intempérance peut devenir austère. Mais, cette austérité n'est qu'une dissimulation du fait que le 7 ne gère pas son intempérance. Exemple : le 7 n'arrive pas à boire modérément ; donc il arrête de boire. Mais il ne progresse pas vers la modération. Il reste dominé par son problème qui reste entier. Par ailleurs, un 7 qui se force à ne pas boire ou à ne pas fumer peut être obnubilé par sa passion et en ressentir de l'impatience, de la contrariété. Un 7 qui arrête de s'adonner à un plaisir légitime, auquel il ne se livrait autrement que de manière intempérante, le fait généralement pour éviter une douleur plus grande encore que la privation : la douleur de se savoir dépendant. C'est la manière dont un 7 arrête le tabac ou l'alcool. L'austérité ne sera donc qu'une contrepassion agissant en réaction contre la passion du type. La passion domine toujours.

Aristote livre donc un cadre tout à fait passionnant pour comprendre ce qu'est la vertu d'un type. Elle n'est pas le contraire d'une passion, mais le juste milieu entre une passion et une contrepassion. Mais ce qu'apprend l'ennéagramme est que la contrepassion est une passion dérivée de la passion du type qui la fait survivre en la dissimulant : elle est la ruse ultime de l'ego. L'intempérance est là chez celui qui se saoule comme chez celui qui ne boit plus une goutte. La peur est chez le téméraire comme chez le couard. La colère du 1 s'exprime dans sa contrepassion, l'indifférence : il demeure obsédé par la colère qui l'habite ; il en est prisonnier. L'orgueil est au cœur de la fausse modestie. Le mensonge paralyse celui qui ne se livre plus et qui, ce faisant, se masque encore, et de la façon la plus subtile qui soit. L'envie habite celui qui se proclame autosuffisant. La prodigalité ou le gaspillage masquent souvent une avarice résiduelle sur un ou deux points majeurs. Le retrait du 8 n'est qu'une manière de ne pas tomber dans les manifestations courantes de l'excès, tout en étant gouverné par lui. L'hyperactivité consonne au plus au point avec la vraie paresse, la paresse psycho-spirituelle.

Pour comprendre cela, on ne peut se limiter à Aristote. Car si la vertu est entre deux écueils opposés, il ne reste pas moins que ces deux écueils, excès et défauts, sont l'envers et le revers de la même passion-contrepassion. Ce dont il s'agit n'est pas seulement de trouver le juste milieu entre deux vices, mais de se libérer d'une passion qui nous emprisonne dans l'ego de notre type pour aller à la liberté de notre essence où notre personnalité pourra se révéler. La spiritualité chrétienne peut alors prendre le relais de cette réflexion. À suivre donc…