L'Ennéagramme dynamique : type 6 (1e partie)
Tom Condon (Traduction par Annik Hamon)

Dans les plaines d'Afrique, les animaux se regroupent pour boire autour de trous d'eau. Les zèbres s'y retrouvent en petits troupeaux à côté de leurs pires ennemis : les lions. Quand les lions sont présents, les zèbres gravitent autour d'eux. Ils maintiennent une distance de sécurité, mais gardent les lions dans leur ligne de mire. Si les lions se lèvent et bougent, les zèbres les suivent. Quand les lions attaquent, leur charge est rapide ; si les zèbres les perdent de vue, les lions peuvent arriver par-derrière et attaquer. C'est la raison pour laquelle les zèbres restent à côté du danger.

Le 6 est le type le plus peureux de l'Ennéagramme. Les 6 sont particulièrement conscients des dangers de la vie, et se méfient des risques qui peuvent se cacher derrière les apparences de la vie quotidienne. À différents degrés, ils restent à proximité du danger pour rester en sécurité. Il se peut qu'une partie de ce danger soit réel, mais la plus grande partie est imaginaire.

Il existe deux types de 6 : phobiques et contrephobiques. Leur manière de réagir contre la peur est tellement différente qu'ils peuvent sembler avoir des types de personnalités différentes. Quand les 6 phobiques sentent le danger, ils gardent profil bas. Ils peuvent agir avec prudence et se montrer dociles ou ambivalents pour éviter toute attaque potentielle. Quand les 6 contrephobiques sentent le danger, ils le provoquent souvent délibérément avec leur franc-parler et en agissant de manière agressive, voulant ainsi régler le problème avant qu'il ne leur tombe dessus. Les 6 phobiques peuvent être charmants, modestes et doux, alors que les contrephobiques peuvent sembler durs, provocateurs et incisifs. Un 6 phobique que je connais a posé un autocollant sur sa voiture qui dit : "Peur : disparais !" Un 6 contrephobique a l'inscription suivante sur son véhicule : "On ne s'ennuie jamais avec la peur."

Les 6 phobiques intégrés sont constants, loyaux et idéalistes. Ils s'engagent avec volonté et dévouement pour une tradition, un groupe, ou une cause. On peut alors leur faire confiance, ils travaillent dur et sont particulièrement professionnels. Ils tiennent leurs promesses, sont fidèles dans leur mariage, et deviennent des amis honnêtes et protecteurs.

Les 6 phobiques intégrés sont gracieux et diplomates. Ils savent mettre les gens à l'aise et sont souvent appréciés pour leurs manières et leur discrétion. Ils peuvent être très drôles, et ont une vive imagination. Les 6 phobiques intégrés manient le pouvoir avec intégrité, et sont des dirigeants aux idées claires et justes, en partie parce qu'ils comprennent les opprimés. Ils ne se laissent pas faire, et peuvent prendre des positions impopulaires si nécessaires. Néanmoins, en général, ils travaillent pour atteindre des solutions qui avantagent tous les interlocuteurs, et permettent à chacun de gagner.

Quand les 6 phobiques sont moins intégrés, piégés dans ce que j'appellerai une transe, ils peuvent devenir aveuglément conformistes, même lorsqu'ils évitent leurs responsabilités personnelles. Ils transfèrent subtilement leur pouvoir sur des autorités extérieures, et commencent à idéaliser ceux qui ont l'air plus sûrs d'eux. Les 6 peuvent inconsciemment passer un marché avec un héros, un marché qui stipule "je ferai ce que tu veux que je fasse si tu me protèges du danger". Alors, le 6 se cache sous un parapluie imaginaire, prêtant serment d'allégeance à cette force extérieure, devenant de plus en plus "accro" à la sécurité induite par cet arrangement. La capacité positive du 6 à la loyauté est à double tranchant : quand il est peu intégré, le 6 peut être loyal envers les mauvaises personnes ou tout simplement codépendant.

Quand ils abandonnent leur pouvoir, les 6 phobiques commencent à se faire du souci, et se sentent impuissants. Pour compenser ce sentiment, ils deviennent prudents et hésitants, et essayent d'anticiper les motivations des autres. Ils peuvent aussi essayer de réprimer leurs instincts agressifs ou leur besoin de puissance pour ne pas dévier du rôle soumis qu'ils ont accepté de jouer. Ils peuvent avoir des difficultés à terminer ce qu'ils entreprennent, trop soucieux de savoir qui critiquera le produit fini. Ils peuvent sembler amicaux, mais peuvent être passifs-agressifs, ou montrer des messages contradictoires lorsqu'ils expriment leur ressentiment.

Les 6 phobiques en transes peuvent être sceptiques, tendus et indécis, progressant en titubant de manière hésitante dans la vie. "Il s'auto-flagelle, explique l'ami d'un 6, il dispose d'une énergie incroyable, mais n'aime pas l'incertitude. Il devient alors comme un ballon qui rebondit — vers le haut, vers le bas — et souffre de nombreuses angoisses existentielles."

Quand les 6 phobiques fortement désintégrés se laissent "pourrir" par la peur et sont ouvertement dépendants des autres, ils peuvent consacrer leur vie au travail, devenant l'esclave servile d'un boulot ou d'un patron. Ils sont capables d'agir comme des perdants faibles et sans aucun pouvoir, et pourtant d'exiger de leurs amis d'être dorlotés, tyrannisant les autres à cause de leur sentiment d'impuissance, car ils se placent des limites strictes et étroites sur tout ce qu'ils essayent ou tentent. Les 6 phobiques profondément affectés évitent tout risque, se terrorisent tous seuls, et peuvent persécuter ceux qui dévient des normes. Ils peuvent aussi être lâches, mesquins, intolérants et dogmatiques.

Vous connaissez l'histoire de ces trois pilotes qui observent le décollage d'un avion pendant un ouragan ? Le premier pilote dit : "Voilà un homme courageux." Le deuxième dit : "Il est dingue." Le troisième pilote dit : "Quelle est la différence ?"

Les 6 intégrés contrephobiques sont souvent courageux, prêts à tirer un tigre par la queue. Ils peuvent être physiquement courageux, hautement qualifiés, et avoir une vraie passion pour la vie. S'ils participent à quelque chose, ils incarnent habituellement le rôle constructif de la mouche du coche, et servent la tradition en stimulant l'action. Ils se considèrent comme les joueurs d'une équipe qui proposent des alternatives utiles, utilisant l'existant comme un tremplin vers l'avenir. À cet effet, ils peuvent se montrer énergiques, honnêtes, sûrs d'eux et avoir beaucoup de bonnes idées.

Si un 6 intégré contrephobique n'est pas dans la norme, il est souvent créatif et original. Leur capacité à ne pas se fier aux apparences et à questionner leurs suppositions les conduit plus profondément vers un point de vue unique. Ils peuvent être attirés vers l'art, en tant que moyen de s'exprimer et résoudre leur sens général de désaffection.

Les 6 contrephobiques moins intégrés peuvent présenter une attitude agitée et crispée. Certains canalisent leurs énergies dans une activité physique ; ils peuvent apprécier le sport, et ont tendance à avoir davantage l'esprit de compétition que les 6 phobiques. Quelques contrephobiques cachent leurs peurs sous un masque de froideur ou de dureté. Ils peuvent chercher des challenges physiques pour évacuer leurs peurs en affrontant le danger.

Les 6 contrephobiques désintégrés ont peur d'avoir peur et pour combattre leurs craintes, ils prennent des actions préventives. Ils ont tendance à prendre de mauvaises décisions, parce qu'ils agissent de manière impulsive. Quand ils sont désintégrés, leur obsession à prendre des risques peut résulter en une inconscience qui frise l'autodestruction. Un 6 contrephobique qui a le vertige décrit cet état comme étant "la peur de se précipiter sans se contrôler dans un précipice". Un autre 6 explique qu'il avait l'habitude de faire le plein d'essence de sa moto, une cigarette allumée entre ses lèvres. Un journaliste contrephobique dit : "Chaque fois que l'on me donne une nouvelle mission je suis convaincu que c'est celle qui me verra mourir. Mais c'est vraiment excitant cette impression de se sortir d'une chute libre." Un autre 6, acteur de théâtre, décrit le fait d'aller sur scène comme "être parachuté derrière les lignes ennemies. Mon boulot est d'en sortir aussi vite que possible." Un autre 6 contrephobique aimait aller pêcher à la mouche… les piranhas.

Retournons dans les plaines d'Afrique : un zèbre a commencé à agir étrangement. Pendant que les autres restent dans leur zone intermédiaire, pas trop loin des lions, mais pas trop près non plus, ce zèbre ne supporte pas de vivre avec la menace potentielle et constante représentée par les lions. À la grande horreur des autres zèbres, il se lève et charge les lions. Les 6 contrephobiques sont souvent provocants et rebelles vis-à-vis de l'autorité et peuvent habituellement défier les déséquilibres de pouvoir, pensant que le monde est injustement ligué contre eux. Certains ont une facilité à déclamer, surtout quand ils parlent du gouvernement et des structures de pouvoir. De nombreux contrephobiques sont drôles et pleins d'ironie et manient bien la satire. Lorsqu'ils se sentent en insécurité, toutefois, leur humeur peut être piquante et mordante.

Les employés du zoo disent que les zèbres sont bien plus dangereux que ce que pensent la plupart des gens. Comme les chevaux, ils sont facilement effrayés, mais ils ont aussi mauvais caractère. Quand les zèbres mordent, ils restent accrochés à leur victime, quelquefois, jusqu'à ce que mort s'en suive. Les 6 profondément contrephobiques peuvent être agressifs, instables et querelleurs sans raison. Ils peuvent être hyperactifs et stériles, tout en étant accusateurs et prêts à se venger. Certains contrephobiques sont provocants et odieux ; ils sont fiers de leurs haines, et peuvent être belligérants et même persécuteurs, adoptant une mentalité dangereuse et toujours vigilante. Les contrephobiques profondément désintégrés ont une manière d'agir bien pire que celle des autorités qu'ils accusent pourtant d'abuser de leur pouvoir.

Peur et doute

Les 6 s'opposent à eux-mêmes, projettent leur pouvoir sur les autres et ont des difficultés à agir. Dans leur fonctionnement égotique, les 6 projettent leurs compétences principales, leur capacité fondamentale à vivre une vie indépendante et à affirmer leur propre point de vue. Alors que les 5 craignent d'être socialement piégés, les 6 croient que des forces plus générales s'opposent à eux. Celles-ci peuvent être les autorités, des institutions, l'église, le gouvernement, les patrons, les conjoints, quel que soit celui qui est le croque-mitaine spécifique du 6. Un 6 a fait une plaisanterie un jour : "Ma mère est Portoricaine et mon père est noir. Nous avons vécu dans un grand immeuble de juifs dans le quartier italien. Chaque fois que je quittais la maison, les enfants me montraient du doigt et disaient : 'Attrapez-le, il est l'un d'entre eux !'"

Certains 6 existentialisent leurs peurs en voyant l'univers comme un spectre austère capable d'une hostilité hasardeuse et non prévisible. Le "destin" est une force impersonnelle et effrayante qui peut anéantir les 6 en un clin d'œil, ou les accabler de malchance.

Les 6 désintégrés peuvent aussi se compliquer la vie quotidienne, hésiter pour prendre des décisions et déconcerter les autres par leur apparente fragilité. Alors que leur attitude peut sembler inutilement impuissante, les 6 croient qu'ils vivent dans un univers dont le but est de les faire échouer de toute façon. En se mettant eux-mêmes en situation d'échec, les 6 contrôlent au moins l'heure et le lieu de leur défaite, et ressentent ainsi une sensation perverse de pouvoir par défaut. L'avantage, quand on perd par sa propre faute, c'est qu'une partie de soi-même gagne toujours.

Un 6 grandit à côté d'un élevage de dobermans et se souvint d'avoir été effrayé tous les jours par les chiens du voisin. Tous les matins, il sortait de chez lui pour aller à l'école, son panier-repas à la main, heureux de vivre. Soudain les chiens se mettaient à aboyer violemment, terrifiant l'enfant. Cela dura un certain temps jusqu'à ce qu'un jour quelque chose de différent se produise : le jeune 6 commença à entendre les chiens aboyer dans sa tête avant de quitter la maison. Cela le terrifia, mais l'aida aussi à se sentir prêt à contrôler la situation, éliminant ainsi l'effet de surprise chaque fois qu'il sortait de la maison.

En temps qu'adultes, les 6 sont capables de se faire peur à eux-mêmes, reproduisant ainsi la frayeur provoquée par les autres dans leur enfance. Même si un 6 adulte peut croire que le monde extérieur est prêt à l'attaquer, ce sont les 6 en fait qui attaquent. Soit ils s'effraient tous seuls en s'inventant des motifs de peur, soit ils recrutent les autres pour leur faire peur, ou organisent inconsciemment les événements afin de confirmer ces aspects négatifs. En d'autres mots, ils se piègent tous seuls.

L'ami de l'humoriste Robert Benchley dit un jour d'une connaissance commune : "Il n'y a aucun doute Robert, c'est ton pire ennemi." " Pas tant que je suis vivant", répliqua Benchley. Pour un 6 désintégré, le meilleur moyen d'être votre meilleur ami, c'est d'être votre pire ennemi.

Un homme est poursuivi sur une falaise par des tigres. Il tombe dans le vide et réussit à s'agripper à une branche. Pendant ce temps, les tigres se regroupent au-dessus de lui, grognant et raclant le sol. Alors qu'il s'accroche fermement à la branche, les racines commencent à lâcher. Il regarde en bas et voit du brouillard. Désespéré l'homme regarde vers le ciel et crie : "Y a-t-il quelqu'un là-haut pour m'aider ?"

Une voix profondément tonitruante répond : "As-tu la foi ?" La branche se détache encore un peu plus du bord de la falaise, et il regarde à nouveau vers le ciel et crie "Oui, bien sûr, j'ai la foi."

"Alors lâche la branche", répond la voix tonitruante.

L'homme fait une pause pour y penser. Pendant ce temps, la racine se détache encore un peu plus, alors que les tigres grognent toujours au-dessus de lui, et que le brouillard s'intensifie sous lui. Finalement, il lève à nouveau les yeux et crie : "Est-ce que quelqu'un d'autre peut m'aider ?"

Les 6 exercent leur contrôle au travers du doute. C'est ce que la PNL appelle "trouver des contre-exemples". Le réflexe de défense principal du 6 est de questionner la réalité dans le but de découvrir ses dangers cachés potentiels, et de trouver force et sécurité dans une anticipation négative. Pendant ce temps, ils ne font pas confiance à leurs propres instincts et à l'évidence de leurs sens. "C'est comme si je ne pouvais pas compter jusqu'à 1, sans y réfléchir à deux fois" dit un 6 en plaisantant. Un autre dit que son surnom étant enfant était Ouimais, parce qu'il répondait toujours "oui, mais…"

Supposons qu'un 6 conduise un soir le long d'une autoroute non éclairée. Tout à coup, une voiture surgit devant lui. Il fait un écart, réussit à éviter la collision, et continue à conduire.

Avant cet incident, le 6 se sentait calme, en confiance et en sûreté. Sa manière de réagir reflétait son état d'esprit : quand la voiture le surprit, il réagit instinctivement et efficacement, sans hésiter.

Une minute après, il a une réaction a posteriori. Il commence à penser à ce qui vient de se produire : "C'était une surprise désagréable ! La prochaine fois, il se pourrait que je n'aie pas autant de chance. Je parie qu'il était saoul. J'ai dû lire quelque part que c'est la route la plus dangereuse de la région… Il y a plein de conducteurs en état d'ébriété car il y a des bars par ici. Des avions ne se sont-ils pas écrasés sur cette route ?"

Ce 6 effrayé repense maintenant à cette situation, imaginant les futures situations d'urgence et répétant comment il réagirait devant chacune d'elle. Pendant ce temps, il devient anxieux, visualise des images précises et fait moins attention à la route. L'ironie de la situation est qu'il essaye de se sentir aussi calme, en confiance et sécurité qu'il l'était avant de se faire peur tout seul.

Si vous découpez dans du carton une silhouette d'aigle et la faites planer au dessus d'un nid de poussins, les poussins vont s'éparpiller sous la pression de la peur. Les 6 se protègent de leurs démons en utilisant le mécanisme de projection, rejetant leurs propres sentiments ou qualités non désirées, et les projetant dans un environnement extérieur, ou sur d'autres personnes. À l'inverse des 5 qui donnent aux autres le pouvoir de les submerger et de les envahir, les 6 projettent leur pouvoir fondamental pour poursuivre leur propre destinée, prendre des décisions indépendantes et assumer la responsabilité de leurs pensées, sentiments et actions. Au lieu de l'utiliser, ils donnent ce pouvoir à des forces extérieures et espèrent ensuite être sauvés et protégés en retour.

Le 6 possède une personnalité très romantique, mais l'objet de la romance, c'est le pouvoir, à la fois dans ses aspects négatifs et positifs. De la même manière qu'un 4 peut magnifier l'être aimé dans son imagination émotionnelle, les 6 idéalisent les personnes puissantes, les institutions ou les entités en leur attribuant une signification qu'ils n'ont pas forcément. Les 6 peuvent déifier ou diaboliser ces forces, mais, dans chacun des cas, le 6 voit son propre pouvoir dans l'autre et ressent inconsciemment la tension qui s'y rapporte. Un 6 qui semble en colère peut en réalité être seulement conscient de la colère des autres. Un 6 marié qui est attiré par quelqu'un d'autre que son conjoint peut très bien suspecter l'autre d'avoir une aventure. Un 6 qui veut s'adonner à l'art, mais n'a pas le courage de le faire, peut très bien idolâtrer des artistes.

Un 6 raconte cette histoire au sujet de la projection : "J'avais eu une journée très frustrante et difficile et j'étais de mauvaise humeur. Je me rends à la salle de sport et je commence à soulever des poids pour atténuer ma colère. Au bout d'un moment, je remarque un jeune homme très musclé qui regarde attentivement dans ma direction. Je détourne mon regard et continue à soulever des poids. Quelques instants plus tard je remarque la même chose. Le jeune garçon continue à me regarder avec insistance.

"Je résiste à mon impulsion de le regarder avec insistance à mon tour. Mais je commence à me dire que j'ai horreur de ce style de concours basé sur la testostérone. Je me souviens que c'est ce que je faisais quand j'étais jeune. Cela me rappelait des loups urinant dans la neige pour marquer leur territoire. Comme j'étais heureux de ne plus être jeune !!! Je continuai à grommeler tout en continuant mes exercices.

"Un peu plus tard, alors que je vais chercher un verre d'eau, je tombe nez à nez avec mon rival. Malgré mes sentiments, je décide d'être amical, et je lui dis bonjour. Le jeune homme me sourit gentiment, plisse les yeux et répond : 'Bonjour, comment allez-vous ?' C'est à ce moment-là que je réalise qu'il a une mauvaise vue. Il regardait avec insistance parce qu'il n'avait pas ses lunettes. J'avais transféré ma mauvaise humeur sur son visage."

Dans le roman Le monde selon Garp, le personnage principal achète une maison après avoir vu un avion léger s'écraser sur celle-ci. Ses raisons ? Les chances qu'un autre avion s'écrase sur cette même maison sont extrêmement faibles. Les 6 qui projettent leur pouvoir sur les forces existentielles peuvent être superstitieux ou croire aveuglément à la "destinée". Ils peuvent observer le monde pour découvrir les signes extérieurs leur disant ce qu'ils doivent faire ou ils peuvent aussi refuser de prendre des décisions sans consulter leur astrologue. Un 6, qui prend tous les jours pour son petit-déjeuner des céréales avec des tranches de bananes, dit : "Je coupe toujours les bananes en sept tranches. Je les compte, je les recompte pour être bien sûr qu'il y en a sept. Parce que ma vie se passe bien quand je mange sept tranches, alors je ne veux pas prendre le risque d'en manger six ou huit."

Hallucinations positive et négative

L'écrivain William Burroughs a dit un jour : "Un paranoïaque, c'est quelqu'un qui sait un peu ce qui se passe." La plupart des 6 désintégrés ne sont pas vraiment paranoïaques, mais plutôt méfiants. Ils approchent la vie et les situations nouvelles avec une attitude défaitiste. Ils cherchent ce qui peut mal tourner, s'attendent au pire et attribuent leurs propres défauts aux autres. Mais la stratégie profonde, commune à la paranoïa et la méfiance, est basée sur ce que les hypnothérapeutes appellent l'hallucination positive (voir des choses qui n'existent pas) : prendre une menace mineure et l'amplifier au point d'en faire un danger terrible. "Les gens pensent que je suis hypocondriaque, explique un 6, mais je ne le suis pas. Je suis juste alarmiste. Je n'imagine jamais que j'ai une maladie quand je n'en ai pas. Néanmoins, une simple petite peau arrachée me persuade que j'ai une tumeur cérébrale. Je tire toujours les pires conclusions."

Dans la transe du 6, "et si ?" est toujours une question plus fascinante que "qu'est ce qui ?" Les hallucinations concernant les craintes d'un 6 sont basées sur une possibilité qui, par définition, ne peut être contredite. Cela rend les conjectures craintives d'un 6 difficiles à réfuter, et explique pourquoi il est généralement impossible d'apaiser les craintes d'un 6.

L'hallucination positive et la projection sont aussi présentes quand les 6 font du "troisième degré" avec leurs amis et leurs proches. Par exemple, vous êtes marié avec un 6 qui sent que vous êtes en colère. Vous êtes peut-être inconsciemment en colère, mais pas du tout conscient de vos émotions. Si vous êtes un 9, par exemple, vous pourriez supprimer votre colère pour éviter d'être désagréable en créant un conflit.

Par contre, votre conjoint 6 sent votre colère latente, et commence à vous sonder. "Tu es sûr que tout va bien ? Tu as l'air contrarié. Quelque chose doit te tracasser. C'est ce que j'ai fait l'autre jour ? Tu es en colère à cause de ça ?" Si le 6 est contrephobique, il peut devenir agressif pour vous provoquer.

Quand vous exprimez alors la colère qui est supposée être en vous, le 6 peut sembler heureux ou soulagé et dire quelque chose comme : "Oh, c'est tout ! Pas de problème. Je peux comprendre pourquoi tu es en colère, c'est logique." C'est un soulagement pour le 6, parce qu'il anticipait quelque chose de bien pire.

Une autre variante : un 6 irrite vraiment un ami ou un conjoint qui n'était absolument pas en colère, créant ainsi une prophétie auto-réalisatrice. Comme le dit un homme en parlant de sa femme 6 : "Quelquefois elle se donne beaucoup de mal pour me mettre en colère. Ensuite elle agit comme si ce que je dis sous le coup de la colère était ma véritable opinion sur elle. En fait, c'est seulement mon opinion quand je suis vraiment en colère. Mais cela semble la satisfaire."

Les moniteurs de ski disent que les skieurs novices voient les pentes en bas de piste comme si elles étaient beaucoup plus pentues qu'elles ne le sont vraiment, comme si tout était amplifié par leur inexpérience. Quand les 6 voient des images effrayantes d'alternatives négatives, non seulement ils amplifient ces images, mais ils les voient aussi proches, brillantes, vivantes et en mouvement.

La qualité la plus importante de l'imagerie interne d'un 6 est la taille. En français, on dit que nous mettons quelqu'un "sur un piédestal", une expression qui implique la taille et la hauteur : la personne admirée est à la fois plus large et plus grande que le narrateur. Les 6 désintégrés voient souvent les autres, spécialement les personnes qui représentent l'autorité, plus gros et plus grands qu'eux, avec à peu près la même différence de taille qu'entre un enfant et un parent. C'est un élément qui contribue à ce qu'un 6 se sente non seulement petit et sans défense, mais aussi dépendant et jeune.

Alors que les 6 hallucinent le danger positivement, ils hallucinent les bons sentiments négativement, même les fois où ils se sentent en confiance, capables et voués au succès. Un comédien 6 dit : "Quand je suis sur scène, si toute la salle rit sauf une personne qui me regarde fixement, je vais rentrer chez moi en me demandant pourquoi il n'a pas ri ?" En base-ball, cela s'appelle "avoir les oreilles déformées" : si 50 000 fans acclament un joueur et une personne le siffle, le joueur n'entend que celui qui siffle. Un autre 6 ajoute : "J'ai la réputation auprès de mes amis d'être un éternel pessimiste, un râleur, un oiseau de mauvais augure. Et je le suis probablement, pour être honnête. J'ai juste tendance à considérer le trou du doughnut [Note du traducteur : petit beignet en forme de couronne], plus que sur le doughnut lui-même. Parce que je pense que si je fais cela, cela m'aidera à me concentrer."

Un jour, j'ai regardé un 6 et un 7 en train de parler. Le 6 se plaignait que tout dans la vie est difficile, alors que le 7 lui remontait le moral avec enthousiasme. Chaque fois que le 7 faisait une suggestion positive, le 6 avait l'air plus mal à l'aise. Il s'arrêtait un instant, puis repartait de plus belle "oui, mais…" et sortait un nouvel argument qui prouvait combien sa vie était nulle. Le 7, à son tour, trouvait sans cesse des contre-exemples positifs, alors que le 6 en trouvait des négatifs.

Au comble du désespoir, le 6 attrape alors un magazine qui traînait sur une table à côté. Sur la couverture du magazine, il y avait deux photographies qui illustraient les deux principaux dossiers du magazine. "Regarde, dit le 6 au 7, c'est comme cela que tu vois les choses, et c'est comme ça que moi je les vois." La photographie de gauche montrait une belle jeune femme se dorant au soleil sur une plage tropicale. La photo de droite faisait un gros plan sur une lésion de la peau. L'article du magazine traitait du cancer de la peau.

Autres distinctions sensorielles

Les 6 se parlent souvent à eux-mêmes, et visionnent des images vives, lumineuses et effrayantes, ils continuent alors à ruminer, et ressentent en conséquence un sentiment d'anxiété qu'ils perçoivent dans le haut de la poitrine ou au centre du torse. Quelquefois un 6 ressent l'anxiété dans le ventre, mais c'est plutôt inhabituel. Les sensations dans le ventre — la partie du corps qui est souvent associée à la volonté et au pouvoir — sont généralement inhibées, et cette partie du corps peut devenir insensible et tendue. "C'est comme si je portais une ceinture d'acier" dit un 6, se faisant l'écho de bien d'autres 6.

Quelques 6 apeurés ont les yeux légèrement exorbités, ce qui leur donne l'air choqué de quelqu'un qui a vu un fantôme, comme ceux qui viennent de subir une opération ratée de chirurgie plastique. "Mon mari me dit toujours ‘remets tes yeux en place', raconte un 6, parce que j'ai tendance à avoir les yeux exorbités quand j'ai peur. Et ensuite, je pense 'oh, mon Dieu, maintenant, tout le monde sait que j'ai peur'. Et après, mes yeux sortent encore plus de leurs orbites."

Un certain pourcentage de 6 est sujet à des attaques de panique, et la description des symptômes coïncide avec les expériences généralement racontées par les 6 : vertige, palpitations, nausées, sensation d'étouffement, genoux faibles et douleurs dans la poitrine. Un 6 qui panique est sans arrêt sujet au réflexe "combattre ou fuir", et son corps s'adapte à cette habitude émotionnelle avec une tension chronique, qui devient ensuite leur base kinesthésique, ce que les thérapeutes appellent "l'armure du corps".

La panique est, bien sûr, une forme de contrôle pour le 6, alors qu'il se sent désarmé. Si les 6 désintégrés commencent à se détendre, ils peuvent commencer à se sentir vulnérables ou incertains, et s'inventer de nouvelles peurs. Une fois qu'ils se sentent anxieux à nouveau, leurs tensions reviennent, mais ils peuvent se sentir à nouveau en contrôle.

Certains 6 phobiques ont peur de leur propre sexualité. L'énergie présente dans le sexe leur rappelle le pouvoir animal instinctif que certains 6 essayent d'éviter. Une montée d'énergie sexuelle peut faire penser à une décharge électrique passant au travers d'un fil non approprié. Et comme pour se protéger contre ce besoin, le 6 enferme son désir pour se défendre.

Quelques 6 contrephobiques sont des hommes d'action qui escaladent les montagnes, participent à des courses automobiles et font du trekking dans le désert. D'une manière générale, ils sont conscients des sensations de leur corps physique, mais n'ont aucune idée du fait qu'ils sont effrayés sur le plan émotionnel. Le fait qu'ils soient animés par la crainte peut être très surprenant pour eux.

Vers la quarantaine, les 6 contrephobiques peuvent souffrir de certains maux dus à leur jeunesse téméraire ou à une série d'histoires hautes en couleurs, concernant des accidents passés. Même s'ils ne sont pas nécessairement extravertis sur le plan social, quelques contrephobiques sont physiquement extravertis, dans le sens, ou c'est l'action qui leur permet de se centrer.

Il y a des 6 qui sont uniquement contrephobiques ou phobiques, mais la plupart des 6 s'avèrent être plus particulièrement l'un ou l'autre. Un 6 extrêmement phobique pourrait être considéré comme cliniquement paranoïaque, alors qu'un 6 contrephobique désintégré pourrait être un anti-autoritariste enragé. Un 6 indécis pourrait être occasionnellement agressif, mais retrouver très vite son humeur prudente et phobique.

Tôt ou tard, la plupart des 6 phobiques développent des stratégies contrephobiques. La simple difficulté de vivre la vie de tous les jours avec cette peur chronique, les incite graduellement à trouver une forme plus active pour supporter cet état, surtout si le 6 se doute que c'est lui qui crée la peur. Cela ne signifie pas que contrephobique soit mieux que phobique, puisque chacune des deux attitudes est ancrée dans l'habitude de la peur, qui est elle-même déformée. Tous les 6 construisent leur défense intérieure en doutant, en ne croyant pas la réalité, ni leurs propres instincts. Quand ils s'intègrent, les deux types de 6 ont tendance à aller l'un vers l'autre, avec des phobiques qui deviennent plus courageux, et des contrephobiques qui acceptent mieux leurs peurs.

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Tom Condon a enseigné lors de plus de 600 séminaires aux États-Unis, en Europe et en Asie. Directeur de Changeworks à Bend dans l'Oregon, il a été membre adjoint de l'Université d'Antioch et de l'Université de Californie à Berkeley. Il est l'auteur de plus de 50 programmes sur cassettes, vidéos et livres, dont The Dynamic Enneagram en DVD et CD. Tom propose des séminaires et consultations spécialisés pour les entreprises et les organisations aux États-Unis et en Europe. Pour toute information concernant ses séminaires ou un catalogue des produits de Dynamic Enneagram, envoyez un email changewk@yahoo.com ou téléphonez au 541-382-1894. - http://www.thechangeworks.com