Neuf peintres, neuf types : E1 – Berthe Morisot
Valèrie Lebouteiller

Centre préféré

Le berceau, par Berthe MorisotBerthe Morisot est décrite comme une jeune fille de caractère. Contrariée par les injustices de la vie, elle est d'une sauvage impétuosité dans l'intimité. Victime de ses colères intérieures, elle ne les exprime qu'en famille et notamment avec son père. La colère, problématique de l'intelligence de l'action, l'amène à comparer passé et présent afin de se corriger en permanence.

"Introvertie, réservée, ténébreuse, avec un jugement sec et péremptoire, un esprit critique aussi aiguisé que son penchant à l'ironie", nous livre Dominique Bona dans sa biographie, Berthe Morisot, le secret de la femme en noir.

Au vernissage du Salon de 1869, elle croise Degas qui la laisse tomber pour parler à deux mondaines ; ses propos reflètent bien sa personnalité : "J'avoue que je suis un peu piquée de voir un homme que je juge très spirituel me délaisser et porter ses amabilités à deux sottes."

"L'inaction et l'oisiveté lui étaient étrangères, c'était une instinctive qui se jetait dans le travail, peindre quitte à y sacrifier sa vie personnelle intérieure"

Perfectionniste, femme de devoir, sérieuse et appliquée, elle assume à la fois son métier de peintre, d'épouse et de mère à une époque où la condition féminine reste bien secondaire à celle des hommes.

Orientation

Berthe est venue à la peinture, poussée par sa mère qui veut que ses filles, Berthe, Yves et Edma, aient de la personnalité. Elle en fait rapidement un combat et se plie à une morale de vie stoïcienne : "Tout recul de volonté est une parcelle de substance perdue. Je me jure à moi-même de prendre désormais les règles éternelles de ma vie."

Manifestant l'orientation du 1, elle a une rigueur personnelle et des idéaux élevés dans tous les domaines de sa vie. Sa peinture est le reflet de cette quête, un monde idéal, rêvé, constitué de douceur et de sérénité, préservé des contraintes et des duretés de la vie. Berthe se peint telle qu'elle voudrait être, une femme paisible et détachée, capable de se fondre dans le sourire d'un enfant.

Jamais satisfaite de sa peinture, elle attend d'avoir cinquante et un ans pour faire sa première exposition personnelle, près de trente ans après sa première exposition collective avec ses amis impressionnistes.

Elle ne montre jamais les autoportraits qu'elle réalise après la mort de Manet. Elle doute toute sa vie de ses capacités et travaille sans relâche pour vaincre ses angoisses et atteindre les standards de perfection qu'elle s'était fixée.

Compulsion

Berthe veut à tout prix éviter la colère, stratégie d'évitement du 1, en résistant à la paresse et en faisant des efforts de travail alors que rien ne l'exige.

Ses relations avec son père sont très conflictuelles… Alors, pour éviter la confrontation de ses accès de colère, elle se tait. "Ne pas parler, surtout ne pas ouvrir la bouche, pour ne pas entrer en discussion, je ne parle de rien", écrit-elle à sa sœur Edma.

Par excès de volonté et de contrôle sur soi, "son attitude morale lui donnait de la raideur, son visage, ses paroles et sa voix se durcissaient", relate Dominique Bona.

Mécanisme de défense

Cette colère intérieure est masquée par la formation réactionnelle, mécanisme de défense du 1.

Berthe Morisot n'est colérique qu'en famille. Elle dissimule son pessimisme et ses angoisses sous un masque de sérénité, pour éviter de montrer sa colère d'origine passionnelle : "elle paraissait dure ou froide, souvent indifférente", révèle encore Dominique Bona.

Même son mari, avant de le devenir, la juge en ces termes : "son apparence est austère, ses manières distantes, elle n'aurait que du dessus de cœur." Quelle opposition entre cette peinture si légère, si harmonieuse, et ces visages de femmes où l'on se force à jouer un rôle mais où l'on se trahit aussi !

Édouard Manet peint Berthe en sibylle parée de noir et de colère…

Passion

Julie au Violon, par Berthe MorisotBerthe Morisot entre dans des colères explosives et agressives envers son père avec qui elle est souvent en désaccord. Il est la seule personne avec laquelle elle s'autorise ce genre de débordement. Sa famille attribue ce caractère difficile à l'héritage de la grand-mère maternelle, Madame Thomas. Ses inquiétudes et ses angoisses lui donnent de terribles maux de tête et d'estomac…

Lorsque sa mère tombe malade, elle est en colère contre elle-même de ne pouvoir s'en occuper et d'être prise par le travail…

Lorsque son mari tombe malade, seul son amour pour lui apaise son impatience, son impulsivité et sa colère, passion et stratégie d'évitement du 1.

Vertu

"Seul Manet réussissait à la détourner de son travail. D'ordinaire avare en compliments, portée à l'ironie et à la dérision, Berthe rendait les armes devant le caractère léger et séduisant de Manet", explique Dominique Bona. En effet, posant pour lui, elle fait preuve d'une patience infinie, vertu du 1, tellement elle apprécie son esprit.

Elle se libère du contrôle de son ego dans la peinture, empreinte de légèreté, de douceur et d'une certaine volatilité.

Elle épouse Eugène Manet, le frère du peintre, plus par devoir que par amour dans un premier temps. Mais comme il est très amoureux, il lui apprend la patience, la complicité, l'harmonie et l'amour qui contribuent à épanouir sa personnalité. Elle apprend véritablement à l'aimer.

Fixation

Berthe Morisot doute en permanence de ses capacités. Aussi s'est-elle persuadé que le seul moyen d'y arriver était de travailler sans relâche.

Elle déteste perdre son temps, et lorsque sa sœur Edma lui demande de lui rendre visite à Lorient, elle accepte à deux conditions : "Premièrement, de ne pas vous déranger, deuxièmement de trouver l'occasion de travailler…"

Son perfectionnisme tourne à l'obsession. Elle retouche en permanence ses tableaux, et ne semble jamais satisfaite de son travail. "Berthe n'est pas contente de ce qu'elle fait", écrit sa mère à sa sœur Edma, caractéristique typique du perfectionniste.

Idée supérieure

Devant la psyché, par Berthe MorisotPar opposition au perfectionnisme, Berthe Morisot commence à vivre des moments de perfection, idée supérieure du 1, après la naissance de sa fille Julie. Elle peint de manière plus spontanée et ne retouche plus ses tableaux. Eugène, son mari, gère sa participation aux expositions des Salons de ses amis impressionnistes.
 
Plus tard, lorsqu'elle perd successivement sa mère, Édouard Manet, Eugène (son mari), Yves, puis sa sœur aînée, elle peint des œuvres "plus gourmandes et plus sensuelles".

Ses autoportraits avec sa fille expriment le calme et la sérénité, et non plus le contrôle de sa personnalité fougueuse et angoissée. Vieillissante, sans complaisance, son regard, au fil du temps, est devenu triste et résigné.

Hiérarchie des centres

Ses amis peintres, Monet, Pissarro, Degas et Renoir la décrivent comme une femme de tête, plus cérébrale que sensuelle. Dominique Bona explique aussi que son envie d'indépendance la pousse à demander à être payée pour ses tableaux, mais elle écrit à Edma que cela lui coûte de demander entre 500 et 1 000 F.

"Elle se déçoit plus elle-même, incapable qu'elle est encore de transmettre ce qu'elle possède au fond de soi : des trésors de sensibilité peinent à jaillir à la lumière."

"Lorsque Manet la peint, elle se déride et accède à un bonheur fragile et éphémère longtemps tenu secret."

Au lendemain de la mort de Manet, en 1883, elle écrit à sa sœur : "Je n'oublierai jamais les anciens jours d'amitié et d'intimité avec lui, alors que je posais pour lui et que son esprit si charmant me tenait en éveil de longues heures", narre Dominique Bona.

Berthe Morisot a comme intelligence de support, l'intelligence de la pensée et son émotionnel est réprimé. Mentale, elle a un jugement sec et brutal et un penchant à l'ironie. "Le regard de La femme à l'éventail de 1875 ne s'accorde ni à son costume ni au décor : ce sont ceux d'une étrangère qui observe, assez mal à l'aise, comme déplacée d'une société qui ne serait la sienne", explique Philippe Dagen.

En quête perpétuelle d'émotions, elle ne les laisse transparaître que dans ses tableaux et les exprime dans ses carnets intimes ; elle se sait vulnérable mais ne veut pas le montrer. Mallarmé la surnomme "la magicienne", d'autres écrivains soulignent sa grande sensibilité, sa sensualité discrète et sa fragilité apparente masquant sa passion pour son art.

Veuve à 51 ans, elle cache sa souffrance à sa fille Julie. Elle veut regarder l'avenir et mépriser le désespoir.

Dans ses dernières années, elle garde un regard sévère sur elle-même, mais elle peint paysages et portraits avec plus de rondeurs, de spontanéité et de douceur dans sa gamme chromatique.

Sous-type

Berthe Morisot est probablement de sous type conservation, anxiété. Elle souffre toute sa vie d'une légère anorexie, le mot manger lui fait horreur.

Elle doute en permanence de la qualité de sa peinture, juge son travail avec une grande sévérité : "C'est mauvais… je travaille mal…"

Elle lutte pour sa survie, dans un monde de peintres masculins, mais est très respectée par ces derniers. Elle n'accorde jamais d'importance à son apparence lorsqu'elle est occupée à peindre, et ses coiffures négligées ont le don d'exaspérer son mari Eugène.

Dans le contrôle permanent de sa personnalité, elle se maltraite, paraît distante et froide alors qu'une passion intérieure dévorante l'anime.

Quelques-unes de ses phrases célèbres

"Je n'aime que la nouveauté extrême ou des choses du passé".

"Degas est toujours le même, spirituel et paradoxal."

"J'ai travaillé autant que j'ai pu, peut-être le résultat paraîtra-t-il bien mince."

"Je suis dans une situation délicieuse dont vous auriez profité ; moi pas. Je travaille beaucoup, mais rien ne revient. C'est une difficulté atroce."

"Les hommes croient facilement qu'ils occupent toute une existence, mais moi je crois que quelque affection que l'on puisse avoir pour son mari, on ne rompt pas sans peine avec une vie de travail ; c'est une jolie chose que le sentiment, à condition qu'on lui joigne autre chose pour remplir ses journées."

"Le souvenir affectueux que vous avez gardé d'Eugène me touche, tout le monde ne devinant pas ce qu'il avait en lui de bonté et d'intelligence."

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Les citations et écrits de Berthe Morisot sont issus du livre de Dominique Bona, Berthe Morisot, le secret de la femme en noir (Grasset, 2000).

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