Neuf peintres, neuf types : E2 – Jean-Baptiste Camille Corot
Valérie Lebouteiller

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Centre préféré

Bretonnes au puits, par Camille CorotJean-Baptiste Camille Corot accorde plus d'importance à faire du bien à autrui qu'à ses pinceaux, même si la peinture est au cœur de sa vie jusqu'à son dernier souffle. Il est d'une grande bonté et qualifié de naïf, légende qui l'accompagne toute sa vie. Les biographes et les critiques font de lui un homme sans culture, et pourtant il possède une solide culture classique.

Il préfère l'intelligence des émotions, tournée vers le monde extérieur. Se conformant à l'image que les autres ont de lui, il n'essaie jamais de la démentir. Cette problématique centrale n'échappe pas à Corot : comme il ne supporte pas son image, il ne se rase jamais en se regardant dans un miroir et se défile devant ceux qui veulent faire son portrait.

Concernant son œuvre, il avoue "Je garde dans le cœur et dans les yeux la copie de tous mes ouvrages", mais aussi "si nous avons été réellement touchés, la sincérité de notre émotion passera chez les autres." Il aime les sites naturels, mais animés par l'homme, précise Alfred Robaut, le gendre d'un de ses amis, Constant Dutilleux, qui admire beaucoup Corot. Il est le premier à publier un catalogue de son œuvre afin de la pérenniser et de la protéger des faux, très nombreux, que Corot ne conteste pas, de peur que les faussaires soient ennuyés !

Dépendant et fusionnel, il aide toute sa vie les jeunes peintres en les initiant dans son propre atelier, quitte à négliger ses propres tableaux et leur vente. Cet atelier est un lieu social où passent, en dehors de ses élèves, ses amis et marchands.

Orientation

L'amour, orientation du type 2, est présent dans toute la vie de Corot, que ce soit dans les paysages qu'il peint avec ferveur comme dans ses relations amicales et professionnelles, qu'il ne différencie pas vraiment…

Même s'il est réputé pour être avant tout un peintre paysagiste, Vincent Pomarède nous rappelle dans son ABCdaire de Corot : "On oublie souvent les traits humanistes, philosophiques et poétiques du personnage, ainsi que ses qualités dans le genre du portrait et dans le traitement de la figure humaine."

Théophile Sylvestre le décrit ainsi dans son Histoire des artistes vivants parue en 1853 : "Cet artiste aimable et sérieux, dont la vie si pure n'est qu'un long amour, qui travaille encore du matin au soir, rêve comme à vingt ans la gloire sans intrigues, et ne voudrait mourir sans avoir fait un chef-d'œuvre. Corot est galant avec les femmes, bonhomme avec les enfants."

Paul Jamot, historien d'art, témoigne de l'aide apportée aux pauvres, aux déshérités et aux souffrants : "Il nous donne ainsi le spectacle bien rare, un des plus beaux et des plus réconfortants que nous offre l'histoire de l'humanité : celui d'un génie, modeste, heureux, équilibré, que le bon sens garde de tout excès, que cependant la fantaisie habite, et où fleurissent toutes les simples vertus."

Théophile Gautier, très grand admirateur de Corot, lui consacre un livre Bonjour Monsieur Corot. Il y met en valeur le cœur et l'amour que Corot met dans ses tableaux, précisant "Corot sait donner à tout ce qu'il fait." Le Crépuscule surtout est un chef-d'œuvre. La nuit y endort le jour comme une mère caressante assoupit dans son giron son enfant fatigué… Ce tableau est exposé à l'occasion d'une exposition "au profit de la caisse de secours des artistes peintres, statutaires, architectes."

Compulsion

Jusqu'à 55 ans, Corot affirme être heureux. Sans besoin, il peut vivre grâce à la rente que ses parents lui versent. La stratégie d'éviter la reconnaissance de ses besoins du 2 permet à Jean-Baptiste Camille Corot d'aider et de former les autres.

Eugène Pelletan indique : "De tous les paysagistes, il n'en est pas un peut-être qui ait mieux réussi à se faire oublier à force de chef-d'œuvre." N'est-ce pas surprenant qu'un peintre puisse se faire oublier à force de chef-d'œuvre ? Si ce n'est justement parce que la notoriété n'est pas du tout au cœur de ses préoccupations, parce qu'il méconnaît ses propres besoins, parce qu'il ne se sent exister qu'à travers ceux des autres ?

Alfred Robaut témoigne dans sa biographie : "On avait peine à concevoir qu'avec tous les succès d'estime qu'il obtenait de toute part, Corot ne vendait aucun tableau ; c'est pourtant vrai, et longtemps encore il en fut ainsi."

Mécanisme de défense

On ne lui connaît aucun comportement "déviant" ni aucune expression qui aurait pu être désapprouvé par les autres, manifestation du mécanisme de défense du 2, la répression.

Même si Camille Corot gagne beaucoup d'argent en vendant des toiles durant les vingt dernières années de sa vie, tout en vivant confortablement de l'héritage de sa mère, il utilise sa fortune pour les autres : il achète, entre autres, une maison pour Daumier pour une valeur de dix mille francs, et verse une rente d'un même montant à la veuve de Millet, qui est dans le besoin.

Alfred Robaut indique dans ses écrits : "Malheureusement, on abusa de lui et on le fatigua au point qu'il ne s'appartienne plus. Cela devait être à une époque où tout s'exploite. C'est ainsi que je vis venir plusieurs fois chez lui un individu de mine suspecte qui lui conta une histoire de camarade arrêté à la frontière, comme porteur de toiles qu'on prétendait être de faux tableaux de Corot. Non seulement le maître voulut bien écrire l'autographe ci-dessous, mais d'après la note écrite au crayon par l'inconnu, il se serait dérangé, tout bonnement chez le commissaire de police, si son ami M. Demeur ne s'était entremis avec moi pour l'en empêcher."

Passion

Le moine, par Camille CorotEn tant que 2, Corot se focalise sur sa façon de plaire à autrui à travers l'aide qu'il apporte. Ainsi, il a aussi tendance à croire que les autres dépendent de sa bonté et de ses conseils. Développant l'orgueil, la passion du 2, persuadé que sans lui le monde est appauvri, tout en étant atteint d'un cancer de l'estomac, il avoue à Robaut : "Je suis jaloux, Adèle m'a raconté qu'il y a dans le voisinage un monsieur qui a beaucoup de fortune et dont l'unique bonheur consiste à faire du bien à ses semblables. Je veux lui ressembler de plus en plus, car voyez-vous, je serais honteux de mourir en laissant des millions !"

"Or, on m'a dit qu'avec le produit de la vente posthume, il en laissa près de deux", relate Robaut.

Vertu

Généreux et simple, Corot se promène le premier jour de l'an avec plein de bonbons dans les poches, il commence très tôt à les distribuer aux enfants de la ville. Que ce soit vis-à-vis de ces enfants comme de ses amis, il montre une personnalité plutôt équilibrée, en faisant preuve d'humilité, vertu du 2, malgré la notoriété et les sollicitations des marchands.

À l'époque où les peintres attendent la reconnaissance par les récompenses distribuées dans les salons officiels, il préfère la reconnaissance de ses amis.

Dans son extrême bonté, Robaut raconte : "Il s'est toujours prêté de bonne grâce à ce qu'on lui demandait. Il a peint un paravent, des dessus de boîtes, des assiettes, de la terre à cuire, des broches, et jusqu'au fond d'un chapeau."

En peignant le Beffroi de Douai, en 1871 chez Alfred Robaut, mis en valeur par son sens de la lumière servant à construire les formes et les volumes des édifices, Corot fait preuve d'une grande humilité. Vincent Pomarède rapporte le témoignage d'Alfred Robaut "il eut besoin de dix-huit séances, chacune d'un après-midi entier" et rapporte aussi qu'il avait effacé plusieurs fois les empâtements à l'aide d'un rasoir afin de reprendre, lors de la séance suivante, la partie détruite.

Fixation

Bel exemple de la fixation du 2, la flatterie et le dédain, Corot trouve que ses œuvres sont trop payées par les autres, même s'il y met toute son âme, toute sa passion, affirmant qu'il peint pour son plaisir et qu'il n'en attend aucune reconnaissance…

Me Boussaton est un commissaire-priseur à l'hôtel Drouot. En tant que grand admirateur de Corot, il organise une vente pour lui. La vente terminée, Me Boussaton lui annonce, pour trente-huit numéros vendus dont cinq tableaux importants, un produit de 14 233 francs. Corot se récrie qu'il n'ose croire ces chiffres inespérés. En réalité, il est en train de manipuler notre cher commissaire-priseur, prétextant encore une fois qu'il n'attend pas de vendre ses tableaux à des prix très élevés pour se sentir important.

De même, grâce à un de ses amis conseiller municipal, on lui commande un grand tableau Le baptême du Christ pour l'église Saint Nicolas du Chardonnet. Ensuite, il est question de lui réserver la commande du panneau d'en face pour cette même église. Son ami n'est plus au conseil municipal, et on le prie par écrit de se présenter pour faire sa demande : Corot s'y rend, mais précise qu'il a pour principe de ne rien demander pour lui car il a des confrères qui ont plus besoin que lui de travailler…

Idée supérieure

Femme en Bleu, par Camille CorotJean Baptiste Camille Corot manifeste l'idée supérieure du type 2, la liberté, en faisant le choix d'une vie de célibataire sans enfant ! Il n'a qu'un seul grand amour secret : Parfaite Anastasie Osmond. Malheureusement, cette jeune femme est déjà mariée à André Osmond, un ami de Corot. C'est à cette époque qu'il déclare : "Je n'ai qu'un seul but dans la vie que je veux poursuivre avec constance : c'est de faire des paysages. Cette ferme résolution m'empêchera de m'attacher sérieusement, je veux dire en mariage."

Il vit de façon autonome et indépendante de l'aide qu'il apporte aux autres à certains moments de sa vie. En 1870, lors de la déclaration de guerre, il préfère rester à Paris pour rendre visite aux malades, leur apporter des vivres et des vêtements. Lors de la libération du territoire, il verse une somme de dix mille francs pour les pauvres du dixième arrondissement de Paris. Un curé l'a d'ailleurs surnommé le Saint-Vincent de Paul de la peinture.

Hiérarchie des centres

Homme sensible, posé et réfléchi, Jean-Baptiste Camille Corot est un 2 μ, ayant pour intelligence de support, celle de la pensée. Il prend le temps de réfléchir à sa peinture, une fois la beauté émotionnelle fixée ; il va la retransmettre sur ses toiles en atelier. L'aide qu'il apporte aux jeunes peintres prend la forme de conseils, sur des critères logiques et sélectifs.

Vincent Pomarède et Olivier Bonfait, dans leur ABCdaire de Corot, nous racontent qu'il conseille, dans son approche artistique, de peindre toutes les parties du tableau simultanément en partant des tons les plus foncés pour aller vers les tons les plus clairs et en recherchant la synthèse des valeurs : "Suivez l'ordre jusqu'au ton le plus clair. Il est très peu logique de commencer par le ciel", écrit-il dans l'un de ses carnets.

Il réprime l'intelligence de l'action… malgré une activité importante. Il n'est jamais enclin à la précipitation, surtout pour lui-même. Il arbore un air détaché qui lui permet de valoriser ses conseils.

Sous-type

Camille Corot reste célibataire malgré sa bonté envers les enfants. En revanche, il a un cercle d'amis très important, de la Bretagne à la Normandie en passant par le Sud et l'Italie. "Je n'ai qu'un but dans la vie que je veux poursuivre avec constance : c'est de faire des paysages. Cette ferme résolution m'empêchera de m'attacher sérieusement. Je veux dire en mariage." À cet égard, il est de sous type social, "Ambition". Attaché au groupe auquel il appartient, il s'associe à des gens puissants, amateurs d'art. Ces derniers lui apportent une certaine protection dans ses choix artistiques et l'assurance d'obtenir un statut social en lui permettant de jouer d'une influence à leur égard.

Quelques-unes de ses phrases célèbres

"Je viendrais à perdre la santé, je serais cloué au lit sans pouvoir toucher un pinceau : faire du bien à autrui serait ma consolation."

"La charité est une chose encore plus belle que le talent. D'ailleurs, si vous avez bon cœur, cela se verra dans vos œuvres."

"J'ai toujours dans ma chambre un livre de l'imitation de Jésus-Christ, et j'en lis presque tous les soirs. C'est un livre qui m'a aidé à passer la vie avec autant de calme et qui m'a toujours laissé le cœur content." Puis il ajoutait, ravi "C'est mon bréviaire."

"Toujours la masse, l'ensemble, ce qui nous a frappé. Ne jamais perdre la première impression qui nous a ému. Le dessin est la première chose à chercher."

"Il faut interpréter la nature avec naïveté et selon votre sentiment personnel."

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Les citations et écrits de Jean-Baptiste Camille Corot sont issus de Camille Corot d'Alfred Robaut (Rumeur des Ages, 2000) et de l'ABCdaire de Corot de Vincent Pomarède et Olivier Bonfait (Flammarion).

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