Neuf peintres, neuf types : E6 – Paul Cézanne
Valérie Lebouteiller

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Centre préféré

La montagne Sainte Victoire, par Paul CézannePaul Cézanne met toute son intelligence de la pensée au service de son art. Ses biographies décrivent une personnalité discrète et timide, avec un penchant pour la solitude… "C'est un timide, un indépendant, un solitaire, exclusivement occupé de son art, perpétuellement inquiet et le plus souvent mal satisfait de lui-même ; il échappe jusqu'à ses dernières années à la curiosité publique", écrit Maurice Denis dans Théories en 1920.

Très attaché au respect de l'autorité paternelle et à l'amitié, il reste fidèle à ses croyances, peintre pour les peintres…

Alternant entre solitude et dépendance envers les autres, Cézanne est orienté vers le futur, cherchant l'équilibre entre l'émotion, la forme et l'espace. Il veut se différencier de la peinture impressionniste, mais reste attaché à certains peintres de ce mouvement. La peur et le doute de tomber dans ce piège qui risque de l'amener loin de son but l'accompagnent toute sa vie, problématique centrale du privilégiant et réprimant l'intelligence de la pensée.

Orientation

Cézanne est marqué par son orientation, la loyauté. Il est loyal à sa famille, à ses amis, et surtout à son style artistique et à ses recherches.

Malgré une longue amitié avec Zola, son ami d'enfance, il se fâche définitivement avec lui après la parution de L'Œuvre, le quatorzième tome des Rougon-Macquart, qui, à travers le personnage de Claude Lantier, fait de Cézanne son modèle de peintre raté. Il y est décrit dès l'introduction comme "Un éternel mécontent que tourmente son incapacité à accoucher de son propre génie et qui finit par se tuer devant son chef-d'œuvre inachevé. Il ne sera pas un artiste impuissant mais un créateur dont l'ambition est trop grande, qui veut inclure toute la nature dans une seule toile et que cette tentative mène à la mort." Richard Verdi explique dans sa biographie : "On retrouve chez Lantier des traits de caractère empruntés à Manet et Monet, mais c'est surtout Cézanne qu'il reflète le plus directement. À travers ce personnage, Zola semble exprimer sa conviction que Cézanne est un raté de la créativité."

Exigeant des autres la même loyauté que la sienne, Cézanne se sent trahi, et garde le silence malgré la blessure. Il se contente d'écrire une lettre à Zola en avril 1886, accusant réception du livre : "Je viens de recevoir L'Œuvre que tu as bien voulu m'adresser. Je remercie l'auteur des Rougon-Macquart de ce bon témoignage de son souvenir, et je lui demande de me permettre de lui serrer la main en songeant aux anciennes années. Tout à toi sous l'impulsion des années écoulées." Il rompt ainsi son amitié avec Zola. Cette attitude n'est ni rationnelle, ni justifiée, révélatrice de la confusion du 6 sous stress.

Lorsque Cézanne apprend la mort tragique de Zola en 1902, il s'enferme toute la journée dans son atelier pour pleurer.

Compulsion

Quand il était le jouet des automatismes inconscients du 6, Cézanne cherchait à éviter la déviance. Accroché à son style, il veut éviter de sacrifier les formes, les couleurs et leur profondeur qui sont ses références absolues en matière de recherche artistique. Il écrit à Émile Bernard en 1904 : "Permettez-moi de vous répéter ce que je vous disais ici : traitez la nature par le cylindre, la sphère et le cône, le tout mis en perspective, soit que chaque côté d'un objet, d'un plan, se dirige vers un point central. Les lignes parallèles à l'horizon donnent l'étendue, soit une section de la nature ou, si vous aimez mieux, du spectacle que le Pater Omnipotens Aeterne Deus étale devant nos yeux. Les lignes perpendiculaires à cet horizon donnent de la profondeur. Or, la nature, pour nous hommes, est plus en profondeur qu'en surface, d'où, la nécessité d'introduire dans nos vibrations de lumière, représentées par les rouges et les jaunes, une somme suffisante de bleutés, pour faire sentir l'air."

Élevé selon des règles strictes, il garde des goûts simples malgré l'héritage de son père et la souffrance envers ce père qui avait émis des jugements si défavorables sur son style.

Mécanisme de défense

Victime du mécanisme de défense du 6, la projection, Cézanne attribue à d'autres les émotions qu'il ne veut pas reconnaître ou qu'il juge inacceptables pour le groupe auquel il se sent appartenir, les peintres "refusés". Il cherche à obtenir l'approbation des autres membres de son groupe. Ainsi, il refuse de reconnaître l'importance de son influence sur la peinture, et il a tendance à attribuer à d'autres ses qualités mais aussi ses propres sentiments négatifs.

Meyer Shapiro, dans Style, Artiste et Société, paru en 1982, interprète d'ailleurs magnifiquement cette forme de projection dans la peinture même de Cézanne : "En peignant des pommes, il pouvait, grâce à leurs couleurs et à leurs dispositions variées, exprimer un registre d'états d'âme plus étendu, depuis la sévère contemplation jusqu'à la sensualité et l'extase. Sur cette société soigneusement ordonnée, où les choses sont parfaitement soumises, le peintre pouvait projeter les rapports aux êtres humains et les qualités du monde visible : la solitude, l'amitié, l'entente, les conflits, la sérénité, l'abondance et le luxe, voire l'exaltation et la jouissance."

Passion

Le cabanon de Jourdan, par Paul CézanneAssailli par la peur, passion du 6, à chaque fois qu'il se remet à peindre, il commence à peindre en plein air pour s'inspirer de la nature, lui évitant la confusion, et le rassurant sur la réalité du paysage. De même, "il lui fallait cent séances de travail pour une nature morte et cent cinquante séances de pose pour un portrait", relate Maurice Denis.

Cézanne entretient une relation particulière à l'autorité, parfois phobique en s'y soumettant, comme il le fit dans ses relations avec son père. Il monte à Paris pour étudier la peinture avec l'autorisation de son père d'abandonner ses études juridiques, alors que son ami Zola l'exhortait à choisir la voie de sa vocation. Il nie sa relation avec Hortense lorsque son père la découvre, et l'épouse à 47 ans, son fils ayant déjà 14 ans. Son père y consent enfin, mais il disparaît quelques mois plus tard.

Il a la phobie des contacts physiques : "Je ne vous donne pas la main, Monsieur Manet, je ne me suis pas lavé depuis 8 jours."

En 6 parfois contrephobique, il refuse de se soumettre à l'autorité de la cité : il devient déserteur, réfractaire, et s'élève contre les jurys des salons officiels.

Vertu

Réagissant fortement à l'opinion du jury qui refuse d'exposer ses œuvres, il fait preuve d'un grand courage, vertu du 6 : "Je ne puis accepter le jugement légitime de confrères auxquels je n'ai pas donné moi-même mission de m'apprécier."

En participant au Salon des Refusés organisé par Napoléon III en 1863 et auquel participent également Boudin, Degas, Guillaumin, Monet, Berthe Morisot, Pissarro, Renoir et Sisley, Cézanne exprime son mépris du jury officiel : "Je désire en appeler au Public pour être exposé quand même. Mon vœu ne me paraît avoir rien d'exorbitant, et si vous interrogiez tous les peintres qui se trouvent dans ma position, ils vous répondraient tous qu'ils renient le jury et qu'ils veulent participer d'une façon ou d'une autre à une exposition qui doit être forcément ouverte à tout travailleur sérieux." C'est l'expression du courage, mais aussi de la loyauté envers ce groupe de "refusés" auquel il se sent appartenir.

Fixation

Cézanne exprime le doute et la suspicion, fixation du 6, lorsqu'il donne des conseils, notamment aux jeunes peintres, comme ici en 1906 : "Je suis venu peut-être trop tôt. J'étais le peintre de votre génération plus que de la mienne. Vous êtes jeune, vous avez la vitalité, vous imprimerez à votre art une impulsion que seuls ceux qui ont l'émotion peuvent lui donner. Moi, je me fais vieux. Je n'aurai pas le temps de m'exprimer. Travaillons. La lecture du modèle, avec sa réalisation, est quelquefois très lente à venir."

Merleau-Ponty explique que la peinture de Cézanne est un paradoxe en ce sens qu'il recherche la réalité sans quitter la sensation… Émile Bernard parle même du suicide de Cézanne, car il vise la réalité et s'interdit les moyens de l'atteindre, démontrant ici à quel point Cézanne se met des limites telles que le font les 6 sous stress !

Même à la fin de sa vie, alors que la reconnaissance arrive, il continue de mettre en doute sa vocation. Il attribue même la nouveauté de son style de peinture à un handicap de ses facultés visuelles, qui l'aurait soi-disant accompagné toute sa vie, sans s'en rendre compte. Francis Jourdain témoigne également : "Cézanne se méfie des pièges que lui tend ou pourrait lui tendre la nature. Il la vénère, il l'adore, mais ne la veut pas aimable ; à ses sortilèges, il oppose la rigueur d'une sévère analyse."

Idée supérieure

Autoportrait, par Paul CézanneExprimant la confiance, idée supérieure du 6, Cézanne qualifie de "couillarde" la période où ses toiles étaient recouvertes d'une peinture épaisse et expressionniste, inspirée par les Vénitiens, par lesquels il se détacha des impressionnistes.

Il accorde sa confiance à Pissarro qui lui témoigne une grande amitié depuis longtemps, en installant après plusieurs années son chevalet à côté du sien pour peindre. En 1871, il écrit : "Quand j'ai bien compris Pissarro, l'amour acharné du travail m'a pris. La nature, j'ai voulu la copier, je n'arrivais pas, mais j'ai été content de moi lorsque j'ai découvert qu'il fallait la représenter par autre chose… par de la couleur."

De même, il tient les propos suivants à sa mère dans une lettre datée de septembre 1874 : "Je commence à me trouver plus fort que tous ceux qui m'entourent, et vous savez que la bonne opinion que j'ai sur mon compte n'est venue qu'à bon escient. J'ai à travailler toujours… (mais) pas pour arriver au fini qui fait l'admiration des imbéciles… Je ne dois chercher à compléter que pour le plaisir de faire plus vrai et plus savant."

Hiérarchie des centres

En tant que 6 μ, Cézanne a l'intelligence de l'action comme intelligence de support, suivie de l'émotion et réprimant la pensée. Anesthésiant sa peur lorsque les gendarmes le cherchent comme réfractaire, il continue de peindre à l'Estaque… Le jour où sa mère décède, il continue de peindre tout l'après-midi. Peut-être est-ce le seul moyen de ne pas se laisser envahir par ses émotions et la réflexion, et notamment par la tristesse et la peur ?

Dans Mes confidences, un jeu de société familier de l'époque, aux questions "Quel a été le moment le plus heureux de votre vie ? Quel a été le plus pénible ?", ses réponses sont des silences !

Il qualifie la peinture de Van Gogh de "celle d'un fou" et reproche à Gauguin "d'extérioriser ses sentiments devant le public alors qu'il essaye de les étouffer dans ses tableaux", ce qui est aussi une forme de projection.

Il écrit dans une lettre à son fils en septembre 1806 : "Je crois les jeunes peintres beaucoup plus intelligents que les autres, les vieux ne peuvent voir en moi qu'un rival. Camoin m'a montré une photo d'après une figure de l'infortuné Émile Bernard. Nous sommes d'accord sur ce point que c'est un intellectuel, congestionné par les souvenirs de musées." Son humour caustique ne manque pas de piment !

Sous-type

De sous type social, Devoir, il est très respectueux envers sa famille, ses amis, et lutte pour être fidèle à lui-même et suivre son approche artistique.

Vivant de la pension que lui versent ses parents lorsqu'il monte à Paris étudier la peinture, il a cette phrase déférente : "Ma bonne famille, excellente d'ailleurs, pour un malheureux peintre qui n'a jamais rien su faire, est un peu avare… C'est un léger travers, bien excusable, sans doute, en province."

Assez sauvage avec les autres, il n'est cordial qu'en compagnie de son petit groupe d'amis, et sa vie sentimentale est bien gardée secrète.

Quelques-unes de ses phrases célèbres

"Seigneur, vous m'avez fait puissant et solitaire. Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre."

"Chercher l'expression de ce que l'on ressent, organiser les sensations dans une esthétique personnelle."

"Je me trouve dans un tel état de troubles cérébraux, dans un trouble si grand que j'ai craint, à un moment, que ma faible raison n'y passât…"

"J'entends par optique une vision logique, c'est-à-dire sans rien d'absurde."

"Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude. Il faut que l'arrangement des couleurs porte en lui ce Tout indivisible."

"La plus estimable des vertus est l'amitié."

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Les citations et écrits de Cézanne sont issus des biographies de Michel Hoog et Richard Verdi.

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