Neuf peintres, neuf types : E7 – Henri Matisse
Valérie Lebouteiller

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Fenêtre à Collioure, par Henri MatisseMatisse est un romantique, scientifique, rationaliste, tourné vers l'avenir. Il privilégie l'univers de la pensée, de la réflexion, de l'harmonie et de la contemplation. Il a besoin de considération, mais aussi de rationaliser et d'expliquer. C'est un mental, privilégiant l'intelligence de la pensée : "Pour moi, un dessin c'est une peinture avec des moyens réduits", affirme Matisse. L'homme du Nord est opiniâtre et attiré par le constructivisme intellectuel des tableaux de Picasso auquel il est étranger. Il pense ses toiles, ses couleurs, et recherche la lumière en voyageant du Maroc à l'Algérie jusqu'en Polynésie.

Malgré les apparences, la peur et l'angoisse sont les moteurs de sa création, la peur, problématique de l'intelligence de la pensée. "Lorsqu'il se rendait à Nice en septembre, ce début de saison de la peinture pour Matisse, c'était la panique, la lutte, la peur", dit sa biographe Hilary Spurling dans le film Matisse Picasso de Philippe Kohly. Pierre Schneider, dans son livre sur Matisse, indique qu'il a besoin d'un maître qu'il trouve en Cézanne, et cite H. E. Cross qui écrit à Théo Van Rysselberghe : "Matisse, l'anxieux, ce follement anxieux" !

Matisse s'est fait opérer d'un cancer de l'intestin. Il est alité et se fait assister par une infirmière. L'angoisse l'accompagne comme un outil de création. "La nuit, il ne dormait pas, son infirmière lui lisait du Simenon, il aimait cette ambiance brumeuse du Nord, ces drames psychologiques. Il se complaisait un tout petit peu là-dedans, il avait besoin de ça pour se sentir sur la brèche. On peut vivre comme un pacha mais il faut quand même, si on veut faire un travail véridique, être sur la brèche.", témoigne Jacqueline Matisse Monnier, sa petite-fille, dans le documentaire de Philippe Kohly.

Le malheur n'a jamais eu sa place dans ses tableaux : "Il voulait que ça rayonne, que ça apporte quelque chose. C'était un cadeau pour les autres, premièrement pour lui-même pour réussir son propos.", rajoute encore Jacqueline Matisse Monnier. "J'ai choisi de garder par-devers moi le tourment et l'inquiétude pour ne transcrire que la beauté du monde", dit Matisse.

Il utilise son intelligence de la pensée vers l'intérieur. Nombreuses sont ses œuvres qui représentent l'intérieur d'un atelier, dans lequel se trouve une fenêtre ouverte sur ce monde extérieur qui est illogique et incompréhensible à ses yeux. Matisse le dit lui-même : "Mon dessin et ma peinture me séparent. Ma peinture vient de l'intérieur." Dans son interview radiophonique de l'hiver 1942, Matisse a fidèlement fait écho au précepte de Gustave Moreau, son professeur : "Donc parmi les peintres, seuls sont nécessaires ceux qui ont le don de traduire par la couleur et leurs dessins leurs sentiments intimes."

Orientation

Matisse profite pleinement de l'orientation du 7, la joie et l'optimisme. Le bonheur de vivre, son premier tableau à succès, exposé en 1906 et très critiqué par la bonne société, marque définitivement le début de son œuvre. Son hédonisme se retrouve dans ses commentaires : "Un tableau doit être avant toute chose une fête pour l'œil." Ce qui le définit le mieux, c'est bien le plaisir !

Pierre Schneider nous livre aussi que Matisse fait des numéros comiques et qu'il a un réel talent de mime. Il le pratique devant ses amis et imite particulièrement bien Bourguereau et Vollard, les marchands de tableaux.

Compulsion

Françoise Gilot explique aussi dans le documentaire Matisse Picasso qu'elle trouve que La corbeille d'oranges, acquise par Picasso est "un véritable hymne à la joie, une exultation du bonheur". Manifestation de la stratégie du 7 d'évitement de la souffrance, Matisse lui répond : "Oui, en tant que peintre, c'était comme ça, mais c'était à un moment de ma vie où j'avais envie de me suicider. Même si moi j'avais envie de me suicider, l'ascèse de la joie était toujours là."

Matisse voyage beaucoup, il fuit, traversant même le Pacifique dans sa quête de joie et d'optimisme, à la recherche de l'Age d'Or. Il peint le dernier portrait de sa femme Amélie en 1912, les couleurs sont profondes et gaies, mais marquent aussi la rupture de Matisse avec sa famille, car il va s'installer définitivement à Nice cinq ans plus tard. La souffrance l'a conduit à la fuite.

Pour surmonter son angoisse, il construit des petites mises en scènes, s'entoure de modèles. Il sait suffisamment peindre le corps d'une femme, mais ces présences lui permettent de fixer son attention… Est-ce pour éviter la déconcentration, symptôme récurrent du 7 ?

En 1942, Matisse apprend que sa femme est emprisonnée et sa fille déportée pour faits de résistance. Sa palette fauve ne s'assombrit pas. Sa peinture est aussi une forme de résistance à la souffrance intérieure. Ce détachement, cette "insensibilité" qui n'en est pas une, lui permet de poursuivre son œuvre : "Je vais vers mon sentiment vers l'extase", dit-il.

Le 7 a du mal à choisir, car choisir c'est renoncer, se priver d'un plaisir potentiel. À une époque où les méthodes réalistes-impressionnistes et abstraites s'opposent, Matisse ne choisit pas ! Il met en scène ces deux méthodes contradictoires, en soulignant leurs différences et, simultanément, "fait de ces antinomies mêmes les éléments de synthèses" (Pierre Schneider).

Mécanisme de défense

Matisse a acquis Les Baigneuses de Paul Cézanne. "Aux moments de doute, quand je me cherchais encore, effrayé de mes découvertes, je pensais 'si Cézanne a raison, j'ai raison', et je savais que Cézanne ne s'était pas trompé." N'est-ce pas là une belle preuve de rationalisation, mécanisme de défense du 7 ?

Matisse dit encore : "Je sens par la couleur, c'est donc par elle que ma toile sera organisée."

Passion

Arum, Iris et mimosa, par Henri MatisseLe seul témoignage d'intempérance, c'est Matisse lui-même qui nous le livre. Il se rend à Munich, Nuremberg et Heidelberg pour huit jours en compagnie d'un de ses anciens élèves. À son retour, il a écrit à Henri Manguin, son ami : "Je me suis fort diverti et bien fatigué. Ça n'a pas été la tournée des grands-ducs, mais ça a été bien rigolo tout de même. J'étais avec Purrmann. Le mieux que nous avons fait était de boire ferme et frais, bière de Munich et vins du Rhin. […] J'ai souvent pensé à Marquet dans les brasseries de Munich, non à cause des 5 litres par jour en moyenne que je m'enfilais (je ne suis pas aussi méchant), mais à cause de l'ironie que leur spectacle aurait suscitée en lui." Pour la fréquence de ce type d'intempérance, le mystère reste entier !

Sa gloutonnerie se situe également dans son "esprit de singe" avec les autres artistes, et dans son alternance permanente entre phases décoratives et réalistes.

Vertu

Au milieu des années 1930, Lydia Delectorskaya, une belle russe blonde, fait son entrée dans les ateliers de Matisse. Elle est son modèle et son assistante. Le rêve, représentant Lydia vêtue d'une blouse roumaine, est le fruit d'une réflexion d'un an. C'est elle qui photographie les œuvres du peintre et qui efface, séance après séance, à la térébenthine, la toile du maître qu'il faut recommencer semaine après semaine. Lydia apporte une certaine tempérance, vertu du 7, à Matisse, qui la traite d'égale à égal. Il recherche son soutien et travaille avec elle, afin de fixer son attention.

Matisse réalise lui-même la vertu de sa tempérance : "Je n'appelle pas refuge, les divers opiums ou alcools, car ils sont très néfastes, ils diminuent le sens critique et le courage : un coup de marteau sur la tête. J'entends par refuges, des éloignements momentanés du champ de bataille qui permettent de mettre les choses au point."

Fixation

Victime de la fixation du 7, la planification, Matisse planifia toute sa vie des voyages, qu'il fit et annula beaucoup. Il n'était pas parti au Brésil en juin 40. En voyant les Français sur les routes, il s'était rétracté au dernier moment en disant : "Si tout ce qui a une valeur fuit la France, que restera-t-il de la France ?" Prévoir de nouveaux voyages lui apportait du plaisir et la possibilité d'échapper au présent. Il se rendit à Londres, en Suisse, en Allemagne, en Espagne, en Italie par trois fois, en Algérie, au Maroc, en Russie, aux États-Unis et enfin à Tahiti, seul voyage selon Matisse, les autres n'ayant été que des déplacements pour ce "voyageur sédentaire".

Il faisait preuve d'un humour et d'un optimisme redoutables dans les moments difficiles aussi. Après son opération d'un cancer des intestins à la clinique de Lyon, il avait appris que les religieuses le surnommaient "le ressuscité", et avait avoué dans une lettre à Marquet en 1942 que ce surnom lui faisait "très plaisir". "Vraiment sans blague, avait-il écrit à Marquet, je bénis ma terrible opération qui m'a tout à fait rajeuni et rendu philosophe, ce qui veut dire que je ne veux empoisonner le rabiot qui m'a été donné. J'avais tellement préparé ma sortie de la vie qu'il me semble être dans une seconde vie. Une seconde vie où, libéré des contraintes, renonçant à la prudence, je ferai des fresques."

En fait, Matisse avait eu très peur de mourir lors de cette opération, aussi s'était-il planifié une activité agréable dans l'au-delà pour diminuer son angoisse. Plus tard, alors qu'il souffrait et devait rester alité, il avait écrit à Rouveyre : "J'ai mon programme, comme tu le sais, sur lequel je m'appuie pour ménager mon travail qui me soutient."

Idée supérieure

Nu bleu III, par Henri Matisse"Il ne faut pas approcher la couleur comme on entre dans un moulin", disait Matisse. Il prenait la peinture très au sérieux, et avouait lui-même qu'il avait travaillé toute sa vie, le travail étant l'idée supérieure du 7.

Concernant la Chapelle de Vence, il considérait avoir été choisi par le destin : "Je voudrais que mon travail soit comme une fleur, je voudrais en faire mon chef-d'œuvre." La modestie n'étouffait pas Matisse, mais il avait conscience de ce qu'il était en train d'accomplir ! Au Père Couturier, défenseur du projet de la Chapelle de Vence, il livra ses angoisses qui lui opprimaient le plexus solaire : "Ce n'était pas de l'asthme, mais des étouffements à origine émotive et à sujets indéterminés : ces crises me prennent généralement quand mon cerveau n'est pas occupé. Or mes insomnies m'enlèvent les possibilités de travail." "Conséquences terribles, écrivait-il à Rouveyre, car le travail guérit tout !

Hiérarchie des centres

Matisse est un 7 mu, son intelligence émotionnelle suivait celle de la pensée. Il écrivit à Rouveyre en septembre 1942, alors que Bonnard venait de perdre sa femme : "J'ai beaucoup souffert depuis que je ne t'ai pas vu, mais toutefois j'avais d'un côté une philosophie pour supporter la souffrance. Je ne veux plus voir que des gens qui savent être heureux." Il cite en prime un poème de Charles d'Orléans : "Vendez autre part votre deuil, quant à moi, je n'en ai cure."

À la fin de sa vie, se souvenant de son enfance en Picardie, il affirma : "Il faut voir toute la vie comme quand on était enfant." En travaillant sur ses gouaches découpées, n'avait-il pas atteint ce qu'il souhaitait ? "Ce que je rêve, c'est un art d'équilibre, de pureté, de tranquillité, sans sujet inquiétant ou préoccupant, qui soit pour tout bon travailleur cérébral, pour l'homme d'affaires aussi bien que pour l'artiste des lettres, par exemple, un lénifiant, un calmant cérébral, quelque chose d'analogue à un bon fauteuil qui le délasse de ses fatigues physiques.", dit-il dans une belle répression de l'intelligence de l'action.

Sous-type

Matisse parlait "d'identification amoureuse, au sens platonique, du peintre et de son modèle". Il s'agissait d'une condition de travail indispensable pour lui : "Le rapport, c'est la parenté entre les choses. C'est le langage commun, le rapport. C'est l'amour, oui, l'amour." Était-ce une manière pour Matisse de fondre sa sensibilité dans la suggestion ? De sous-type sexuel, Imagination, il fit d'elle la grande prêtresse de son œuvre, gravée dans sa resplendissante gamme chromatique. Matisse vécut dans un monde imaginaire avec son modèle dont il aimait tomber amoureux.

Quelques-unes de ses phrases célèbres

"À mon avis, le triangle équilatéral est un symbole et une manifestation de l'absolu. Si l'on parvient à introduire cet absolu dans une peinture, on a une œuvre d'art."

"J'ai plus de cinquante ans de peinture derrière moi, et j'ai toujours eu le trac en commençant une toile."

"Il veut être le premier. Moi, j'aime mieux être le second." (parlant de Picasso)

"Je cherche par-dessus tout l'expression."

"Le modèle est pour moi un tremplin. C'est une porte que je dois enfoncer pour accéder au jardin où je suis seul et si bien."

"Je ne puis pas distinguer entre le sentiment que j'ai de la vie et la façon dont je le traduis."

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Les citations et écrits de Matisse sont issus du livre de Pierre Schneider.

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