Neuf peintres, neuf types : E9 – Paul Gauguin
Valérie Lebouteiller

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Centre préféré

Autoportrait au Christ jaune, par Paul GauguinPaul Gauguin se définit lui-même comme un instinctif : "J'aime la Bretagne, j'y trouve le sauvage, le primitif. Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j'entends le bruit sourd, mat et puissant que je cherche en peinture", écrit-il dans une lettre à Schuffenecker en février 1888. "Qu'importe ! Une œuvre d'art n'est faite que pour être faite.", affirme-t-il encore, manifestation de l'action.

Il croit en lui grâce à son intuition : "On se compose par une nature, une intelligence, un cœur parce que Raphaël jeune en avait l'intuition et dans ses tableaux, il y a des accords de ligne dont on ne se rend pas compte, car c'est la partie la plus intime de l'Homme qui se retrouve toute voilée.", écrit-il à Schuffenecker en janvier 1885. Il apprend par l'observation au Louvre, en consultant Puvis de Chavannes, Degas, Manet, Monet, Cézanne, "son instinct le guidant vers le synthétisme", nous révèle Octave Mirbeau.

Gauguin parle de sa sensation primaire en écrivant à son ami Schuffenecker : "Quant à moi, il me semble par moments que je suis fou et cependant plus je réfléchis le soir dans mon lit plus je crois avoir raison. Depuis longtemps les philosophes raisonnent les phénomènes qui leur paraissent surnaturels et dont dépend la sensation. Tout est là dans ce mot."

Dans son recueil de lettres à sa femme et à ses amis, paru aux éditions Grasset, les mots et phrases de Gauguin reflètent l'intelligence de l'action, le faire ou le non-faire, hésitant entre l'intérieur et l'extérieur, comparant le passé et le présent. Par ailleurs, Maurice Malingre y explique : "Plus Gauguin déchoit physiquement, plus sa main reste calme et trace les mots régulièrement. L'écriture du peintre n'est jamais désordonnée."

Malgré ses difficultés pour vivre et le rejet de son épouse Mette, Gauguin nie sa colère, problématique centrale de l'intelligence de l'action.

Orientation

On ressent chez Paul Gauguin l'acceptation et le soutien du 9, et notamment dans ses lettres à sa femme et ses amis.

Enfant, il est facile à vivre, recherchant l'amour de sa mère, se conformant au comportement qu'elle attend. Il s'engage naturellement comme matelot pour lui éviter des études coûteuses. Plus tard, il essaie de faire vivre sa famille malgré sa passion dévorante pour la peinture. Il accepte avec fatalisme le rejet de son épouse et sa nouvelle pauvreté, attendant patiemment la reconnaissance. Il espère toute sa vie que son épouse Mette comprendra son choix et le soutiendra, mais en vain. Ses lettres reflètent son empressement à maintenir la relation avec sa femme et ses enfants. Il est très préoccupé de satisfaire son épouse sur le plan matériel et financier. Il souffre beaucoup de la séparation d'avec sa famille : "Quoi qu'on fasse, l'on ne fera encore rien de mieux que l'union de la famille", écrit-il à Mette.

Il encourage aussi ses amis peintres : "Travaillez librement et follement, vous ferez des progrès et tôt ou tard, on saura reconnaître votre valeur si vous en avez. Surtout ne transpirez pas sur un tableau : un grand sentiment peut être traduit immédiatement, rêvez dessus et cherchez-en la forme la plus simple", écrit-il encore dans une lettre à Schuffenecker en janvier 1885.

Compulsion

Évitant le conflit à la manière du 9, Gauguin fait beaucoup d'efforts pour réprimer sa colère vis-à-vis de son épouse : "Tu as bien tort de croire à de la colère de ma part. Je suis arrivé à un endurcissement et je n'ai plus que du dégoût de tout ce qui s'est passé. Que les enfants m'oublient, cela m'est devenu indifférent… Ne t'inquiète pas du pardon de tes fautes, il y a longtemps que j'ai oublié tout cela", signant sa lettre à Mette "Mille baisers à vous tous que j'adore", en février 1886.

Lors de son séjour à Arles, il fait preuve d'une force d'inertie puissante face au comportement torturé de Van Gogh. Il adopte une forme d'agressivité passive, préférant déclencher la colère de Vincent qui la retourne contre lui en se tranchant l'oreille, et l'abandonne sans explication.

Il utilise un certain humour caustique dans ses écrits sur la communauté française en Polynésie, mais il sait pertinemment qu'il ne déclenchera pas de conflit ouvert.

Mécanisme de défense

Arum, IriTahitienne nue assise de dos, par Paul GauguinFusionnant avec les préoccupations de la vie quotidienne de son épouse, ses lettres sont remplies de détails anodins, une manière d'anesthésier la souffrance de cette séparation et de ne pas parler des sujets de conflit potentiel…

Il narcotise à la peinture, à l'alcool et aux femmes, de Pont-Aven à la Polynésie. Il s'évade dans un monde de rêve et d'imaginaire pour ne pas avoir à se positionner, à décider. Sa recherche de simplification des formes et de la couleur, inspirée par Émile Bernard, le conduit au symbolisme de manière intuitive.

Passion

Victime de la passion du médiateur, la paresse de se connaître et de savoir ce qu'il veut vraiment, Gauguin multiplie les activités avant de se consacrer à la peinture, fusionnant avec les besoins de son épouse qui rêve d'une existence confortable. Cependant, il dépend totalement de ses sources d'aide, et est très influencé au départ par ses amis peintres…

En pleine survie, il se réfugie dans un monde qui trouverait les solutions à sa place : "Puisse venir le jour (et peut-être bientôt) où j'irai m'enfuir dans les bois sur une île de l'Océanie, vivre là d'extase, de calme et d'art", écrit-il à Mette en février 1891.

Fusionnel avec le peuple Maori, il se fond entièrement dans le décor des couleurs de la Polynésie.

Vertu

Découvrant une réserve d'énergie enfouie au plus profond de lui-même, il développe la vertu du 9, l'activité, en la consacrant totalement à la peinture. Il affirme sa vocation en organisant ses voyages, et en reconnaissant qu'il avait retenu ses opinions et positions personnelles en les écrivant dans Racontars de Rapin.

À propos de son tableau réalisé six ans avant sa mort, D'où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous, il écrit à Daniel Monfreid en février 1898 : "Alors j'ai voulu avant de mourir peindre une grande toile que j'avais en tête, et durant tout le mois, j'ai travaillé jour et nuit dans une fièvre inouïe." Sa production artistique augmente à partir de cette œuvre.

Fixation

L'oubli de soi accompagne Gauguin toute sa vie : "Si ce n'est pour moi tout seul, la vie n'a aucun sens.", "S'il te plaît, ne me quitte pas, et je ne m'opposerai pas à toi.", écrit-il à son épouse. Cette fixation du 9 montre le désespoir, la menace de la perte d'amour qui obsède Gauguin.

"J'apprends que M. Paul Gauguin va partir pour Tahiti. Son intention est de vivre là, plusieurs années, seul, d'y construire sa hutte, d'y retravailler à neuf à des choses qui le hantent. Le cas d'un homme fuyant la civilisation, recherchant volontairement l'oubli, le silence, pour mieux sentir, pour mieux écouter les voix intérieures qui s'étouffent au bruit de nos passions et de nos disputes, m'a paru curieux et touchant", écrit Octave Mirbeau.

Idée supérieure

Femmes de Tahiti ou Sur la plage, par Paul GauguinGauguin exprime dans sa correspondance avec sa femme, sa capacité à aimer de manière inconditionnelle, percevant à travers son corps les sentiments de Mette sans chercher à la contrôler ou à la faire changer, manifestation de l'idée supérieure du 9, l'amour.

Réprimant sa colère dans son monde imaginaire fait de rêverie, il sculpte et dessine en 1889 Soyez amoureux, vous serez heureux.

Écrivant à Paul Sérusier en 1892, il s'extasie : "Quelle religion que l'ancienne religion océanienne ! Quelle merveille ! Mon cerveau en claque et tout ce que cela me suggère va bien effrayer. Si donc on redoute mes œuvres anciennes dans un salon, que dire alors des nouvelles."

Gauguin consacre cet amour au peuple Maori (et à ses femmes) en le défendant face à l'administration coloniale, et en réalisant un véritable recueil ethnologique sur l'ancien culte Maori.

Hiérarchie des centres

Paul Gauguin est un 9 α, avec comme intelligence de support, celle de la pensée.

Marie-Christine Hugonot, historienne d'art, explique qu'il "faisait preuve de beaucoup d'humour, parfois d'un goût douteux, mais souvent drôle, en toutes circonstances." À la manière des 9 α, il avait un œil moqueur, il aimait railler, pratiquer la dérision et faisait preuve d'un certain cynisme. Extrait de Avant et Après : "Ceci n'est pas un livre. Un livre, même un mauvais livre, c'est une grave affaire… Je voudrais écrire comme je fais mes tableaux, c'est-à-dire à ma fantaisie, selon la lune, et trouver le titre longtemps après… D'ailleurs, ceci n'est pas un livre, tout au plus un bavardage…"

À la recherche de son intelligence émotionnelle, Gauguin découvre le monde des sensations. Ses Bretonnes, comme ses Tahitiennes magnifiques par leurs couleurs, semblent figées, sans amour, signe de la répression de l'intelligence de l'action.

Dans un autre extrait de Avant et Après, Gauguin écrit : "J'aime les femmes quand elles sont vicieuses et qu'elles sont grasses : leur esprit me gêne, cet esprit trop spirituel pour moi. J'ai toujours voulu une maîtresse qui fut grosse et jamais je n'en ai trouvé… Ce n'est pas dire que je sois insensible à la beauté, mais ce sont les sens qui n'en veulent pas. Comme on le voit, je ne connais pas l'amour et, pour dire je t'aime, il me faudrait casser toutes mes dents. C'est pour vous faire comprendre que je ne suis point poète. Un poète sans amour !!!"

Démonstration de la hiérarchie de ses trois intelligences, il écrit à Fontainas en février 1903 : "Je viens d'écrire tout un recueil Avant et Après, souvenir d'enfance, les pourquoi de mes instincts, de mon évolution intellectuelle, aussi ce que j'ai vu et entendu, mon art, celui des autres, mes admirations et mes haines aussi."

Sous-type

Paul Gauguin est probablement de sous type sexuel, Union. Il recherche avec Mette, son épouse, une forme de fusion. À Pont Aven, il n'a pas de relations amicales avec tous les peintres. À l'auberge Gloanec, il ne fréquente qu'un petit groupe, sur lequel il exerce une certaine influence, en raison de son âge.

Par ailleurs, la liberté sexuelle qui présidait aux mœurs Maori le comble entièrement. Son attirance pour ces magnifiques femmes tahitiennes, peintes avec gourmandise, témoigne d'un certain appétit pour les relations intimes avec le sexe opposé ! Teha'amana, âgée de 13 ans et demi devient sa maîtresse et est une figure centrale de Noa-Noa.

Quelques-unes de ses phrases célèbres

"Les moments de doute, les résultats toujours en dessous de ce que nous rêvons, et ce peu d'encouragement des autres, tout cela contribue à nous écorcher aux ronces."

"Mes voisins sont devenus pour moi presque des amis. Je m'habille, je mange comme eux. Quand je ne travaille pas, je partage leur vie d'indolence et de joie, avec de brusques passages de gravité."

"Clouez visiblement une indécence sur votre porte, vous serez désormais débarrassé des honnêtes gens, les personnes les plus insupportables que Dieu ait créées."

"L'œuvre d'un homme, c'est l'explication de cet homme. Et en cela deux sortes de beauté, une qui résulte de l'instinct, une autre qui viendra de l'étude."

"Toujours ce silence, je comprends pourquoi ces individus peuvent rester des heures, des journées, assis sans dire un mot et regarder le ciel avec mélancolie. Je sens que tout cela va m'envahir." (à propos des Tahitiens.)

"Oviri, ce malgré moi de sauvage…"

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Les citations et écrits de  Paul Gauguin sont issus de sa correspondance et du livre de Jean Jacques Lévêque.