Étude de l'ennéatype de Charles Lavigerie
Jean-Pierre Roth

« Je suis plus ému que je ne saurais le dire,
non pas tant pour moi que pour le pays qui m'oblige à tendre la main.
Aujourd'hui, c'est pour combattre d'ailleurs, M.M., que je sollicite la charité.
Je reçois de vous une force qui, je l'espère, me permettra de triompher de beaucoup d'obstacles.
Seul, je ne puis rien ;
avec la sympathie des âmes généreuses et avec la grâce de Dieu, je crois pouvoir tout. »

Texte manuscrit non classé de Charles Lavigerie

Charles Lavigerie
Charles Martial Allemand Lavigerie
Archevêque d'Alger et de Carthage,
Cardinal et primat d'Afrique
1825 – 1892

Introduction

L'objectif de cette recherche est d'étudier, par le moyen de l'Ennéagramme, la personnalité de celui que j'appellerai pour simplifier Lavigerie. La personne, première valeur de la création, est un mystère à respecter. La personnalité est la mise en œuvre par l'action, les paroles, les relations, les comportements, des potentialités de la personne. L'Ennéagramme, théorie de la personnalité composée de trois centres et de neuf ennéatypes, dispose d'un ensemble de paramètres dont l'utilisation permet d'analyser le fonctionnement d'une personnalité tout au long de sa vie. Il rend compte de son parcours qui, dans le meilleur des cas, se dirige vers davantage d'humanité, en elle et autour d'elle, en la libérant d'automatismes qui souvent la limite et l'inhibe.

La recherche de l'ennéatype d'une personnalité consiste à découvrir la cohérence de sa façon d'être telle qu'elle s'exprime dans les divers engagements et défis de la vie, et ceci grâce à certaines clés de lecture et de compréhension. L'intégration et la désintégration internes — à l'intérieur de l'ennéatype —, comme l'intégration et la désintégration externes — à l'extérieur de l'ennéatype —, montrent que la personne est affectée par des changements, sans toutefois perdre sa personnalité de base. Celle-ci, loin d'être une prison, peut être, au contraire, le point de départ d'un mouvement de libération de certains automatismes de l'ego, libération qui permet d'accéder à l'acquisition de vertus et d'idées supérieures, y compris celles d'autres ennéatypes. Dans le cas contraire d'une désintégration, le mouvement d'emprisonnement dans l'ego se confirme et s'intensifie en allant aussi vers les automatismes réducteurs et contraignants d'autres ennéatypes.

Les écrits de Lavigerie ont été la source principale de renseignements de ce travail. Ils sont contenus dans plus de cent dossiers, chacun de plus 350 pages A4, dactylographiées à partir de manuscrits. Ce sont pour la plupart des écrits de circonstances qui permettent de le découvrir dans les principales étapes de sa vie. En plus des lettres écrites à des particuliers, il y a aussi ses cours à la Sorbonne, ses thèses en Lettres et théologie, les circulaires à ses diocésains, les textes des synodes régionaux d'Afrique du Nord, les conférences, la correspondance avec les autorités civiles et religieuses, au niveau local, national et international, sans oublier les instructions aux missionnaires des congrégations qu'il a fondées. En plus de ces documents, j'ai consulté pour ce travail les livres et le site internet mentionnés dans la bibliographie.

La méthode de recherche a été d'abord synchronique. Le premier travail consistant à établir le centre préféré et l'ennéatype de base de Lavigerie, j'ai collecté des informations dans diverses étapes de sa vie et j'ai relevé certains aspects de sa personnalité. L'ennéatype de base s'établit en découvrant la hiérarchie des centres instinctif, émotionnel et mental. Il s'agit de trouver quel est le centre utilisé de préférence, celui qui le soutient et celui qui est le moins utilisé ou qui est réprimé. Cette hiérarchie n'indique pas la valeur de ces centres mais leur fréquence d'utilisation. Dans le cas de Lavigerie, les qualificatifs qui sont employés par certaines personnes qui le connaissaient bien indiquent que les trois centres étaient d'une qualité hors du commun.

Une fois l'ennéatype déterminé, j'ai utilisé principalement la méthode diachronique. Au fur et à mesure des étapes de la vie de Lavigerie, j'ai relevé certains textes qui me paraissaient plus particulièrement contenir des paramètres de son ennéatype de base et de son mouvement. Après un bref contexte socio-historique, je les commente en vue de faire ressortir le ou les paramètres.

Pour respecter les limites raisonnables pour un tel article, et aussi parce que ce travail n'est pas une biographie, je n'ai pas abordé certaines réalisations importantes de Lavigerie comme la fondation de la Congrégation des Sœurs Missionnaires de Notre-Dame d'Afrique, l'implantation d'une maison de formation à Jérusalem, ou encore le troisième siège épiscopal de Lavigerie de Carthage, en Tunisie. Même si cela aurait apporté des compléments certainement intéressants, la récurrence des paramètres trouvée dans ce travail permet déjà de déterminer l'ennéatype de Lavigerie avec suffisamment d'évidence, me semble-t-il.

J'ai utilisé la plupart du temps le présent historique, étant donné que la date des textes cités se trouve souvent en référence en fin d'article. La lecture s'en trouve ainsi facilitée.

Je tiens aussi à remercier mes confrères François Richard, Fritz Stenger, et Joe Buholzer, pour leur collaboration. Un merci spécial à Michel Groiselle et Juan José Oses pour leur aide dans la recherche des documents photographiques.

L'ennéatype de Lavigerie

Centre préféré

Charles Lavigerie, 1882Lavigerie écrit dans une de ses lettres circulaires : « Le grand danger du prêtre, vous le savez, c'est l'oisiveté 1. » Jules Cambon, directeur général d'Algérie, dit de lui, au moment où le croiseur Cosmao emporte à Carthage la dépouille mortelle du cardinal décédé à Alger le 26 novembre 1892 : « Il était né pour l'action 2. »

On est frappé par la débauche d'énergie que Lavigerie a déployée au long de sa vie. Selon un calcul réalisé quand il avait 51 ans, il avait alors déjà parcouru plus de 140 000 km, dans des conditions qui n'étaient pas celles que l'on connaît aujourd'hui. Tout au long de son voyage humanitaire à Beyrouth et Damas en 1860, il utilise le cheval. « Né pour l'action. » C'est difficile de dire autre chose quand on pense à ses nombreuses fondations et réalisations en France, (une centaine d'églises et chapelles construites ou restaurées en quatre ans dans le diocèse de Nancy), en Afrique du Nord, de l'Ouest, du Centre, à Malte ou au Moyen Orient, au Liban, en Syrie, à Jérusalem.

Perrier rapporte un commentaire de Lavigerie devant son portrait réalisé par le peintre Bonnat : « Il m'a peint assis et la plume à la main, j'aurais préféré qu'il me représentât debout et prêt à combattre le bon combat 3. » Lavigerie parle aussi de « bataille » dans une lettre écrite après une chute de cheval au Liban qui le handicape pendant un mois, mais qui ne l'arrête pas : « Ce sera pour moi un bonheur d'avoir contracté cette infirmité qui, dans tous les cas, sera légère, sur le champ de bataille de la charité 4. » Selon les liens entre l'Ennéagramme et la typologie de Karen Horney 5, la préférence pour le centre de l'action, l'instinctif, donne aux ennéatypes concernés une dimension « agressive ». Cet adjectif n'a pas, étymologiquement, une connotation de violence mais de dynamisme ambivalent, soit « aller vers » (ad gredior). Toujours selon Perrier, Lavigerie ne se laisse pas faire sans réagir : « J'aime cela, batailler, c'est vivre 6. »

Perrier ajoute : « C'est l'action qui lui faisait préciser sa pensée 7 » En d'autres termes, Lavigerie n'est pas un théoricien déduisant son action des principes mais un pragmatique qui induit des décisions de l'expérience. L'action est préférée, c'est un instinctif qui découvre le chemin en cheminant. C'est particulièrement visible durant les années de fondation des congrégations. Il lui a fallu des années pour en préciser l'identité, à partir de l'expérience vécue.

Si le centre instinctif semble être le préféré dans la personnalité de Lavigerie, il reste à découvrir son ennéatype. Les ennéatypes du centre instinctif préférant l'action sont au nombre de trois : 89 et 1. Leur problématique principale est la colère. Leur manière de gérer la colère permet un premier discernement :

  • Pour l'ennéatype 1 dont la compulsion est précisément d'éviter la colère comme quelque chose qui s'oppose à son orientation de vivre conformément à des idéaux élevés, la colère se fait la moins visible possible dans le but de tendre vers une certaine idée de la perfection.
  • Pour le 9 dont la compulsion est d'éviter le conflit, la colère est réprimée à cause du danger potentiel de conflit qu'elle contient.
  • Au contraire, la colère semble faire partie du mode normal d'expression de l'ennéatype 8, quitte à présenter des excuses plus tard. Cela semble convenir à Lavigerie.

Les deux ennéatypes 3 alpha et 6 mu font partie respectivement des centres émotionnel et mental. Comme les situations de stress peuvent provoquer la répression de leur centre préféré et l'utilisation du centre instinctif, il faut considérer la possibilité que la personnalité de Lavigerie appartienne à l'un d'eux. En cas de stress, la problématique de l'ennéatype devient plus visible. La problématique du 6 est la peur qu'il essaie de juguler par un maximum de précisions dans les prévisions. Il apparaît clairement que Lavigerie n'est pas de cet ennéatype, lui qui n'hésite pas à partir vers l'inconnu, à fonder des congrégations puis à les modifier, voire les supprimer selon le fruit de l'expérience. La problématique du trois 3 est la recherche de son identité au moyen de nombreuses initiatives et réalisations. Cette dynamique lui offre une identité difficile à cerner, changeante et multiforme, en fonction des reflets renvoyés par le succès de ses entreprises et de la société qui s'en fait l'écho. Lavigerie, par contre, n'a pas ce problème d'image et d'identité. Déjà à l'âge de treize ans, il sait ce qu'il veut : être prêtre pour « être curé de campagne 8 ». De même, la rapide réponse qu'il donne plus tard à Mac Mahon ne laisse planer aucun doute sur son identité : « J'ai la jeunesse, l'habitude de la parole, celle de grouper les volontés et les ressources 9. » C'est un leader qui n'a pas besoin de l'action pour se connaître. Bien plutôt, c'est parce qu'il se connaît avec un tel potentiel qu'il veut agir. Là encore, l'ennéatype 8 fait sens.

Direction d'utilisation

Une dernière vérification est nécessaire pour confirmer l'ennéatype de Lavigerie. Tout ennéatype peut diriger son potentiel :

  • soit vers l'intérieur ou soi-même (par exemple, l'ennéatype 1 dans sa recherche de perfection d'abord personnelle) ;
  • soit, comme le 8, utiliser en priorité son potentiel vers l'extérieur, le monde et son histoire ;
  • soit tenter un équilibre entre l'intérieur et l'extérieur, comme les ennéatypes 36 et 9.

Il semble assez clair que l'ennéatype de Lavigerie est principalement tourné vers l'extérieur, dans une recherche d'action en vue de transformer le monde et son histoire. Lavigerie, déjà archevêque lorsqu'il écrit, s'adresse ici à une cousine qui habite Paris : « Je vous en félicite, ma chère amie, car je crois que je n'ai pas un caractère à rendre un intérieur agréable, tandis que l'action extérieure et la vie d'apostolat sont ma vocation 10. » Lavigerie fait allusion à un projet lointain de sa famille. Quand il étudiait dans un séminaire de Paris, entre 1841 et 1843, ses parents, réticents sinon opposés à sa vocation sacerdotale, avaient songé à le marier à cette jeune cousine qui habitait la capitale. Essentiellement orienté vers l'action comme il le reconnaît lui-même, Lavigerie sait qu'il n'est pas un homme premièrement tourné vers l'intérieur.

Lavigerie a géré beaucoup d'argent tout au long de sa vie. Les commentaires n'ont pas manqué disant qu'il s'en servait aussi à des fins personnelles. À son habitude, quand il l'apprend, il réagit : « On m'accusait donc devant vous d'être millionnaire, archimillionnaire : ce qui, au fond, ne serait pas pour me déplaire ; car si j'avais ces millions-là, à coup sûr, j'en trouverais l'emploi. Mais je ne les ai pas ou, je ne les ai plus, ce qui est tout un, car, au fur et à mesure que la charité et la foi des catholiques me les ont confiés, ils ont passé en constructions, en fondations d'œuvres, en pain de chaque jour, surtout en pain 11. »

Ces collaborateurs reconnaissent sa capacité pour entreprendre et mener à bonne fin l'œuvre commencée. C'est ainsi qu'un jeune vicaire de la cathédrale d'Alger dit un jour : « Celui qui le couillonnera n'est pas encore né ! » L'ayant appris, Lavigerie le convoque pour lui demander :

  Lavigerie : Est-ce exact, Monsieur l'Abbé, que vous avez dit « Celui qui couillonnera le cardinal n'est pas encore né ! » ?
  Le vicaire : C'est vrai, Éminence.
  Lavigerie : Vous avez sans doute raison 12.

Centre de soutien

Certaines affirmations, comportements et décisions de Lavigerie laissent entendre que le mental est le centre qui éclaire et appuie son action. Il écrit au pape Pie IX : « Il me paraît, Très Saint Père, qu'il n'y a aujourd'hui que deux moyens efficaces de ramener le monde à la religion : la charité et la vraie science. Et si la première est en honneur dans le clergé de France, la seconde me semble beaucoup trop négligée 13. » La séquence « charité-vraie science » est à comprendre dans le sens que la seconde est au service de la première. Chez Lavigerie, la science-connaissance vise à favoriser l'efficacité de l'action, qui, inspirée par la foi chrétienne, se révèle dans des œuvres au service de la vie humaine, pour la gloire de Dieu. Cette science-connaissance est extrêmement éclectique chez lui. Il a écrit plus de six cents publications touchant des domaines très variés, principalement l'histoire, mais aussi l'archéologie, des règlements et instructions, des lettres pastorales 14, etc.

Lui-même accepte de faire des études complémentaires après son ordination, conscient qu'elles sont la condition d'une action efficace… comme de son autorité ultérieure. C'est ainsi qu'il commence un doctorat à l'école des Carmes, alors qu'il enseigne depuis quelques semaines au petit séminaire de Paris. Mais Lavigerie sent peu d'attrait pour l'enseignement. Dans une lettre au chanoine Dassance, il écrit : « J'ai quitté le petit séminaire pour entrer aux Carmes… Le séjour de la première de ces maisons et l'agréable occupation d'élever la jeunesse me déplaisaient singulièrement et, de plus, je désirais recevoir le grade de docteur à la réception duquel je me prépare depuis 9 mois et que j'espère recevoir en juin 15. »

À quoi attribuer ce déplaisir lié à l'éducation des séminaristes ? Comme Lavigerie parle d'une « agréable occupation », c'est peu probable qu'il soit lié à des problèmes de discipline scolaire. Moins encore aux capacités du professeur puisqu'il est doctorant ès lettres et le sera bientôt en théologie à la Sorbonne. Ce déplaisir qui semble l'éloigner de l'enseignement, ne serait-il pas dû à un puissant désir de transformer le monde directement et non seulement indirectement par l'enseignement ? L'énergie que dépeint son premier biographe « robuste montagnard […] premier de sa classe en études et dans les jeux (sports), battant volontiers les autres, parfois battu lui-même, mais toujours prêt à prendre sa revanche, plein d'ardeur et de facétie, hardi, énergique, ardent, dominateur, gouvernant, subjuguant ou fascinant tout le monde 16 », même si elle dépeint un Lavigerie encore adolescent, semble difficile à concilier avec un travail exclusivement limité à l'enseignement.

Le sujet de sa thèse à la Sorbonne, « L'histoire de l'école chrétienne d'Edesse au IIIe siècle », révèle l'intelligence pragmatique de l'auteur, soucieux de tirer profit de l'enseignement du passé pour éclairer et agir sur le présent. Ces études en histoire lui seront utiles au moment de la fondation de l'Église dans certains pays d'Afrique. Devenu professeur dans cette même université de la Sorbonne, il enseigne l'histoire, particulièrement celle des premières écoles chrétiennes de Syrie, le protestantisme, le jansénisme. Ces cours sont généralement bien reçus, même s'il arrive que des étudiants de tendance janséniste le contestent tandis que les autres le soutiennent. Par ailleurs, Lavigerie, selon ses dires, étouffe dans sa chaire de la Sorbonne 17.

Centre réprimé

Mère de Clarles LavigerieLa dernière rencontre de Lavigerie avec sa maman révèle la douleur du fils devant la perte imminente de sa mère. Elle montre aussi la dimension réprimée du centre émotionnel, en même temps que sa puissance et sa beauté quand il se libère. Lavigerie, profondément affecté par la séparation toute proche, vit ce moment comme fils et comme prêtre. Ce qu'il en dit révèle plusieurs aspects de son ennéatype qui sont nécessaires à relever ici pour comprendre le centre réprimé.

Le récit de cette rencontre nous est connu par deux lettres de Lavigerie à sa tante et, aussi, par son premier biographe. Dans la première lettre, Lavigerie écrit : « Je l'ai trouvée vivante mais dans un état qui m'a fait d'autant plus mal que je ne devais rien lui laisser paraître de l'émotion que j'éprouvais. […] Elle s'est confessée aujourd'hui, sous prétexte du voyage à Bayonne. […] Cet acte religieux, bien fait pour l'effrayer, n'a pas eu ce résultat. […] Je l'ai embrassée mille fois pour toi, bonne tante, et je voudrais pouvoir te rendre la tendresse infinie avec laquelle elle a reçu les caresses que le lui faisais de ta part 18. »

Le lendemain, 6 juillet 1854, Lavigerie écrit encore : « Pauvre mère ! Pauvre mère ! Ah quelle chose affreuse de la voir en cet état ! Je cherche à me résigner et je ne le puis. Mais je me contiens pour paraître tranquille 19. » Baunard ajoute : « Madame Lavigerie était entourée de son mari et de ses deux fils et de sa fille, que le frère aîné cherchait à réconforter. »

Il y a ici une situation vécue dans un paroxysme de sentiments liés à la proximité de l'inexorable départ d'un être cher : Lavigerie a beaucoup de peine à contenir son émotion, ce qui est révélateur d'un centre émotionnel puissant (« Je cherche à me résigner et je ne le puis. »). C'est aussi révélateur de l'ennéatype 8 dont la compulsion est d'éviter la faiblesse dont la mort apparaît comme l'expression ultime. En même temps, Lavigerie est aussi branché à son idée supérieure d'altérité qui le rend attentif à ne pas dire ou faire quelque chose qui puisse choquer sa maman. De plus, comme fils aîné, il cherche à réconforter les autres membres de sa famille, ce qui est aussi révélateur de la tendance protectrice de l'ennéatype 8.

Un passage de la lettre est particulièrement important pour la recherche du centre réprimé : « Je l'ai embrassée mille fois pour toi, tante. Je voudrais pouvoir te rendre la tendresse infinie avec laquelle elle a reçu les caresses que je lui faisais de ta part 20. » Si cela peut exprimer une grande capacité d'altérité, j'y vois surtout, dans ce contexte, une répression pour ne pas s'approprier l'expression de la tendresse, celle-ci étant spontanément considérée par le 8 comme une faiblesse. Lavigerie s'exprime comme s'il avait vécu ce moment de tendresse « par procuration ». Aussi bien les baisers offerts que les caresses reçues semblent une expression de la tante et destinée aussi à elle. Il me semble qu'il y a ici un déni d'appropriation. C'est difficile pour un 8 alpha d'accepter la tendresse, celle qui est en lui, comme celle qui lui est exprimée. Si cette lecture se vérifie, elle confirmerait ce que disent Kathleen V. Hurley et Theodore E. Donson concernant l'Ennéagramme et les valeurs théologales : en bref, cette attitude de « commissionnaire » de la tendresse chez Lavigerie, lequel est tourné vers l'extérieur, montre chez lui une difficulté à croire qu'il puisse être aimé pour lui-même et puisse aussi exprimer l'amour autrement que par l'action. Mais, le jour suivant, Lavigerie s'approprie son comportement et fait sienne sa tendresse pour sa maman.

Le jour suivant, Lavigerie donne l'onction des malades à sa maman en usant d'un subterfuge. Il fait les onctions selon le rituel mais il prend soin d'exprimer les paroles à voix basse, alors qu'il exprime en même temps et à haute voix sa reconnaissance et son amour à sa maman pour tout ce qu'elle a fait pour lui et l'embrasse.

La façon de procéder de Lavigerie est singulière : il dit d'une voix inaudible les paroles de l'onction des malades et, par contre, audible pour sa maman, des paroles de tendresse et de reconnaissance qui viennent de lui. Le centre émotionnel se libère et exprime le sentiment le plus personnel qui soit, celui d'un fils pour sa mère. Le lien naturel de la tendresse entre deux êtres se substitue au texte officiel. Loin d'être une omission, nous pouvons y voir une fusion, sans confusion, à la fois de l'amour du fils pour la maman, et de Dieu pour la personne, dans le contexte de foi chrétienne dont il s'agit. Lavigerie révèle ainsi le sens le plus profond du moment et de l'action. C'est le fruit d'une personne intégrée qui réalise, dans ce moment si particulier et important, l'équilibre remarquable des trois centres instinctif, mental et émotionnel. On peut aussi comprendre que le rappel de l'amour d'une maman pour le fils aide ce dernier à libérer le centre émotionnel et lui permet de vivre de manière pleine ce moment de séparation.

Un autre aspect de cette rencontre mérite attention : le fait que Lavigerie use d'un subterfuge pour « faire passer » la confession. Nous touchons ici une problématique difficile qui consiste à savoir dans quelle mesure nous avons le droit de laisser une personne dans l'ignorance de la gravité de sa situation, ou de lui « voler » sa mort ? Dans quelle mesure y a-t-il un abus de pouvoir, dont l'ennéatype 8 peut être coutumier, parfois avec les meilleures intentions du monde ? La question dépasse le cadre de cette recherche. Brièvement, je pense qu'un élément de réponse consiste à réfléchir sur une autre question : dans quelle mesure pouvons-nous penser, sans faire affront à la nature humaine, qu'un adulte gravement malade soit inconscient du risque qu'il court ? Dans quelle mesure, s'il ne l'exprime pas lui-même, faut-il le faire ? Au-delà du constat de l'inéluctable, ne convient-il pas, comme Lavigerie l'a fait, d'utiliser un langage non-verbal d'accueil et de tendresse pour exprimer le « climax » d'une relation intime, laquelle signifie et vise quelque chose de plus grand que la seule séparation : un lien transcendant ?

Toujours dans l'identification des signes du centre réprimé, le voyage humanitaire de Lavigerie au Moyen-Orient comme Directeur de l'œuvre des Écoles d'Orient est indicatif. En 1860, il visite et secourt les victimes d'une guerre entre musulmans Druzes et Maronites, conflit qui a fait des dizaines de milliers de victimes au Liban et à Damas. Il rencontre le Sheikh Ab-El-Kader qui a protégé de nombreux chrétiens d'un massacre certain et le remercie au nom de l'Église. À la fin de l'entretien, comme il veut baiser la main « qui avait protégé de la mort nos frères malheureux », l'émir refuse cet hommage. Les deux hommes se regardent : « Je le quittai, conclut Lavigerie, plus ému que je ne saurais le dire 21. »

« Plus ému que je ne saurais le dire ». Cette expression revient souvent chez Lavigerie. On peut la comprendre à un niveau conventionnel et superficiel. On peut aussi l'entendre d'une manière plus approfondie : elle indiquerait, dans ce cas, que Lavigerie est conscient des émotions qui l'habitent mais ne veut pas leur prêter plus d'attention qu'il lui semble convenable ou nécessaire. Cela correspond à la compréhension d'un centre réprimé. Toujours présent et actif mais de façon sous-jacente, le centre réprimé se manifeste habituellement peu, quoique parfois puissamment en certaines occasions.

Lavigerie lui-même reconnaît la puissance de ce centre émotionnel réprimé : « Souvent, je suis obligé de réagir contre moi-même pour ne pas vous le montrer. Mais, à certains moments, le cœur reprend ses droits et subjugue ma volonté 22. » Comme l'expression des sentiments, selon le 8 alpha, représente une perte de contrôle sur lui-même et donc un signe de faiblesse à éviter, il s'en cache. Ainsi, quand il tombe en larmes en écrivant une notice relative à la mort d'un de ses amis, Lavigerie demande alors au secrétaire qui l'aide de sortir pour le laisser seul 23.

Au vu de ce qui précède, la personnalité de Lavigerie est du centre instinctif, ennéatype 8, de variante alpha, ayant donc la hiérarchie des centres Instinctif, Mental et Émotionnel. Il faut mentionner encore, et cela sera précisé dans le corps de cette recherche, une aile principale 9, secondaire 7, ainsi que les sous-types Conservation (Survie)++, Social (Protection mutuelle)++, seXuel (Possessivité) +.

Quelques étapes de la vie de Lavigerie
et paramètres du modèle de l'Ennéagramme

Séminariste et jeune prêtre

Le jeune Lavigerie, né en 1825, entre à l'âge de 15 ans au séminaire de Laressore, près de Bayonne, suite à une décision personnelle. C'est la surprise dans sa famille, celle de son père, en particulier, qui n'est pas très porté sur la religion. La réticence paternelle se manifeste encore un an plus tard. Invité à payer pour que son fils puisse continuer ses études, il refuse. Le jeune Lavigerie peut continuer grâce à l'appui du chanoine Dassance, un chanoine originaire de Bayonne qui le connaît et qui enseigne à la Sorbonne. Lavigerie quitte la région de Bayonne pour aller à Paris, au petit séminaire de Saint-Nicolas-du Chardonnet. Cet épisode montre un jeune Lavigerie qui sait ce qu'il veut, qui s'affirme et ne craint pas de défier l'autorité paternelle et la tradition familiale.

Deux ans plus tard, dans la première lettre que nous connaissons du jeune Lavigerie, il s'adresse au Supérieur du séminaire d'Issy-les-Moulineaux. Lavigerie a été exclu de la maison de formation pour inconduite. Il écrit : « Lorsqu'il y a plusieurs semaines, pour des motifs de mécontentement grave et du scandale que j'avais eu le malheur de donner à ma classe et à la maison tout entière, vous m'avez privé du saint habit que je venais à peine de recevoir, je voulus aussitôt vous témoigner mon repentir mais la maladie que Dieu m'envoyait dans sa grande miséricorde m'en empêcha 24. »

La raison du scandale, qui a causé un « mécontentement grave » et qui valut au jeune Lavigerie d'être exclu, n'est pas connue. Cet incident permet au moins de constater qu'à peine entré dans un séminaire, il ne tarde pas à se mettre en évidence ! Comme il est question de scandale qu'il reconnaît, on peut en déduire, au moins, que cela révèle une difficulté à accepter la discipline. Un commentaire de son premier biographe pourrait le confirmer : « C'était déjà l'homme que nous avons connu, plus fait pour commander que pour obéir 25. »

Ce même incident peut signifier encore autre chose. On peut y voir une volonté, consciemment ou non, de mettre l'autorité à l'épreuve, afin d'en tester la fermeté. Dans le cas particulier, le résultat semble avoir suffisamment convaincu Lavigerie pour qu'il reconnaisse cette autorité, fasse amende honorable, demande la réintégration, et accepte la discipline. Cette façon de tester la valeur d'une autorité pour savoir si elle mérite crédit et respect est bien dans la ligne de l'ennéatype 8.

Support mutuel

Six mois après son ordination sacerdotale, Lavigerie a une nouvelle raison d'être reconnaissant au chanoine Dassance qui lui avait permis, antérieurement, de poursuivre ses études au petit Séminaire de Paris. En effet, ce dernier lui a obtenu maintenant le titre de chanoine honoraire de la cathédrale de Montpellier et Lavigerie lui écrit : « On dit encore que les bienfaits attachent ceux qui les accordent, et nous font aimer malgré nous ceux à qui nous avons fait du bien, vous voilà donc obligé désormais à agrandir la place que vous m'avez donnée dans votre bonne affection et je suis tout heureux de vous devoir tant. » Et Lavigerie d'ajouter : « Croyez bien que le chanoine de Montpellier n'oubliera jamais tout ce qu'il doit à son Grand Vicaire 26. »

Lavigerie est doublement content : non seulement du titre reçu mais, aussi, du fait qu'un lien nouveau renforce la relation avec le bienfaiteur. Ce lien est perçu par Lavigerie comme l'expression d'une affection garante de sécurité et de protection pour l'avenir. Lavigerie se met sous les ailes protectrices d'un plus ancien que lui. Il lui fait aussi subtilement comprendre qu'il ne verrait pas d'objection à ce que celui-là continue ses bienfaits envers lui : « vous voilà donc obligé désormais à agrandir la place que vous m'avez donnée »

Cette protection que Lavigerie espère voir se poursuivre n'est pas à sens unique mais à double sens. Il s'agit d'une protection mutuelle, celle du sous-type social de l'ennéatype 8, lequel s'engage aussi en disant : « Croyez bien que le chanoine de Montpellier n'oubliera jamais tout ce qu'il doit à son Grand Vicaire. »

Quelques mois plus tard, Lavigerie donne encore des nouvelles à ce même chanoine : « Je sais que vous voulez bien conserver toujours à Charlot un peu de votre bienveillant intérêt et je ne craindrai pas de vous ennuyer en vous disant ce qu'il devient 27. »

Le diminutif employé par Lavigerie, Charlot, est intéressant. Il semble révélateur de quelqu'un qui veut conserver les bonnes grâces d'un bienfaiteur et qui, pour cela, n'hésite pas à rappeler un aspect de son identité, à savoir sa jeunesse. Ordonné prêtre depuis un an, Lavigerie est conscient qu'une telle relation, celle d'un professeur à la Sorbonne, est importante pour son avenir.

Le futur montrera aussi que Lavigerie sait entretenir de bonnes relations, non seulement avec quelques amis, mais aussi avec des personnes influentes dans l'Église, telle que Maret, Recteur de la Sorbonne, Dupanloup, Évêque d'Orléans, et plus tard les papes Pie IX et Léon XIII. Cette capacité lui apporte sécurité et va l'aider à développer son œuvre.

Directeur de l'Œuvre des Écoles d'Orient

Après son ordination sacerdotale, ses études de doctorant jusqu'en 1853 et son enseignement à la Sorbonne jusqu'en 1856, Lavigerie accepte la direction de l'Œuvre des Écoles d'Orient. Le but de cette œuvre est de soutenir des écoles fondées par des congrégations religieuses catholiques dans l'empire ottoman, en particulier à Beyrouth, au Liban et en Syrie. Cherchant un directeur dynamique pour sensibiliser l'opinion et récolter des fonds, le père Gagarine S.J., un des fondateurs, avait consulté le père de Ravignac, S.J. directeur spirituel de Lavigerie qui s'est montré favorable à l'idée.

Lavigerie, ayant accepté, se met rapidement à l'œuvre. Il organise des comités en d'autres pays, tels l'Italie, l'Irlande et la Belgique. La récolte de fonds qui n'avait été que de 16 000 francs en 1856, avant son arrivée, atteint la somme de plus de 60 000 en 1859. Mais, surtout, ce qui mobilise l'action de ce nouveau directeur est la guerre au Liban et en Syrie en 1860. Ce drame est un épisode d'une longue série déjà de représailles mutuelles, commencées dans la première moitié du XIXe siècle, et dont la violence a fait d'innombrables victimes.

Voyage au Moyen-Orient

Après avoir récolté un montant d'argent important, Lavigerie part lui-même pour partager ces dons selon les besoins du moment et de l'endroit. Arrivé à Beyrouth, il est invité par le consul français à faire partie d'un comité qu'il a déjà constitué. Le but en est le même que celui que poursuit Lavigerie : aider les victimes. Il hésite, puis accepte 28, ce qui montre son absence de sectarisme ainsi que sa capacité de collaborer de manière concertée à la réalisation d'une œuvre en vue du bien commun. Cette attitude montre l'idée supérieure d'altérité, capable de reconnaître l'autre et la valeur de son œuvre, ainsi que la vertu de simplicité, capable de collaborer à l'initiative d'autrui, sans oublier, comme nous le verrons plus bas, la volonté de rester en situation de contrôle.

Charles Lavigerie à cheval en SyrieComme déjà mentionné, Lavigerie fait une chute de cheval, aux alentours de Beyrouth, le 2 novembre 1860. Un bras abîmé, il fait écrire par un secrétaire : « Ma plus vive, ma seule peine, serait que mon accident retardât d'une seule minute le soulagement d'un malheureux 29. » Cette pensée altruiste révèle un déni de réalité, bien caractéristique du moyen de défense de l'ennéatype 8. Sa compulsion égotique est l'évitement de la faiblesse, et une chute est bien un signe de faiblesse. Ne pouvant tricher avec la réalité sans mentir, il ne reste au 8 que d'activer le mécanisme de défense pour en dénier les conséquences, en l'occurrence les conséquences pratiques et la souffrance. Dans une autre lettre, Lavigerie dit encore : « Je suis tombé la poitrine sur un rocher. En somme, cependant rien de bien inquiétant dans tout cela 30. » Là encore, le mécanisme de défense de l'ennéatype 8 se manifeste pour minimiser le problème et le mal.

Les conséquences de cette chute le feront souffrir pendant plus d'un mois. Cela ne l'empêchera pas de se faire conduire à dos d'âne pour visiter des réfugiés. Parmi les multiples soutiens qu'il a accordés aux autorités religieuses locales au nom de l'Église, et ses multiples initiatives personnelles, il y a la création de deux orphelinats à Beyrouth, chacun de six cents enfants, pour garçons et filles. De retour en France, il continuera à veiller à leur soutien financier. Par cette fidélité dans l'aide, Lavigerie révèle quelque chose du 8 intégré, le protecteur, capable d'aider sur le long terme. Il exprime encore l'idée supérieure de son aile initiale 9, l'amour, qui se manifeste dans une activité soutenue, vertu du 9.

La collaboration avec le comité gouvernemental attirera des ennuis à Lavigerie. Il est accusé publiquement dans un journal français et dénoncé à Rome pour avoir confondu l'argent de l'Œuvre des Écoles d'Orient avec celui du gouvernement français. Il écrit au Directeur des affaires étrangères : « Permettez-moi de vous dire, Monsieur le Directeur, que j'ai été vivement peiné de voir que dans les notes insérées au Moniteur par votre ministère, on n'ait jamais fait mention ni de nos aumônes si considérables, ni de notre œuvre, ni de notre voyage et de nos travaux ici. On a au contraire toujours confondu, sans dessein prémédité, sans doute, nos fonds avec ceux du gouvernement. On a été jusqu'à dire que l'Empereur avait ordonné l'envoi d'un million en Syrie. Il est résulté de toutes ces choses, d'assez graves inconvénients pour moi. J'ai été dénoncé à Rome, comme manquant à mes devoirs d'une Œuvre catholique et confondant ou soumettant mon action qui devrait rester toute religieuse à l'impulsion politique du gouvernement. Je suis même forcé de réclamer instamment vos bons offices 31 […]. »

Le même jour, Lavigerie écrit à son sous-directeur de l'Œuvre pour lui donner sa version des faits : « Je veux vous dire un mot d'une note que j'ai lue dans le Moniteur, page 659, et qui pourrait faire penser que j'ai soumis la distribution de nos fonds à un comité consulaire établi à Beyrouth. J'ai tenu, au contraire, à conserver à notre Œuvre son caractère essentiellement catholique. Moi seul me suis réservé la répartition de nos aumônes […]. Le comité de Beyrouth n'a pour but que de surveiller et diriger l'emploi des fonds envoyés par le gouvernement. On m'a prié d'en faire partie, afin d'éviter les doubles emplois en prenant connaissance des résolutions de comité, et en lui faisant connaître les nôtres 32 […]. »

Lavigerie espère régler facilement ce problème. Il écrit à un ami : « On m'attaque très vivement à Rome, par de pures calomnies il est vrai, mais qui n'en montrent pas moins de la malveillance. […] J'espère venir aisément à bout de tout cela 33. »

Il ne sera cependant pas si facile de faire reconnaître la vérité des faits. Le pape, suivant l'information tendancieuse du nonce apostolique à Paris, fait attendre Lavigerie plus de cinq heures avant de l'écouter quelques minutes et de le congédier. Dans une nouvelle lettre adressée à son ami Maret, Lavigerie commente cette épreuve en disant : « Je vous confie mes chagrins, en confidence ; je vous prie de n'en point parler. Cela nuirait à notre Œuvre que j'aime malgré tout 34. » Ce commentaire de Lavigerie à son ami confirme la direction extérieure de l'ennéatype de Lavigerie qui lui fait penser avant tout à l'œuvre à protéger et non pas à son problème personnel et à son chagrin.

Auditeur de la Rote à Rome

À l'âge de 35 ans, Lavigerie est proposé par le gouvernement français comme évêque de Vannes, mais il refuse. Après avoir été reçu plus que « fraîchement » par le pape Pie IX à son retour du Liban, il perçoit d'emblée qu'il n'a pas de chance d'être accepté. Par contre, il accepte le poste d'auditeur au tribunal de la Rote. Le pape approuve cette proposition, et Lavigerie arrive à Rome fin 1861.

La problématique du moment est complexe : c'est celle des États pontificaux et celle de la relation de la France avec le Saint-Siège. La problématique est ambiguë du fait que l'Empereur Napoléon III soutient le processus de l'unité italienne tout en disposant d'une garnison de soldats à Rome pour protéger cette ville contre les visées de Garibaldi ! D'un point de vue interne à l'Église, Lavigerie est un ardent promoteur de l'internationalité de la curie du Saint-Siège afin de décloisonner l'Église d'une perception trop limitée du monde.

Lavigerie n'est pas l'ambassadeur de la France au Saint-Siège. Il dispose cependant de possibilités de contacts avec le pape que celui-là n'a pas. Lavigerie joue donc un rôle apprécié, sans disposer, pour autant, d'un rôle décisionnel. Il arrivera à retourner la situation en sa faveur, de négative qu'elle avait été après le rapport tendancieux du nonce apostolique sur son action au Liban, en très positive.

« Aujourd'hui, je suis accepté, très bien vu et même très aimé du Saint-Père avec lequel je dis plus de bêtises que nous n'en avons jamais dites ensemble. Le pape est bon au-delà de toute expression, mais il est maladif et il a besoin d'être distrait. Toutes les fois que je vais le voir, je fais double provision de bonne humeur ; je lui raconte des histoires de curés normands, d'évêques orientaux. Il en rit aux larmes et nous sommes les meilleurs amis du monde 35. »

L'autorité est importante pour l'ennéatype 8, la sienne comme celle de ses supérieurs. Après l'avoir testée et reconnue, il lui est fidèle par un service sans faille, avec l'espoir d'être lui-même soutenu et protégé. C'est particulièrement vrai du 8, sous-type protection mutuelle, comme Lavigerie. La familiarité de ton montre combien un ennéatype 8 peut être à l'aise avec une autorité supérieure reconnue et respectée.

Évêque de Nancy

Lavigerie, évêque de Nancy (1863-1867)Nommé évêque de Nancy, Lavigerie écrit à un ami : « Je veux être un évêque vraiment libéral, et ne point mener mes prêtres à la turque 36. » De même, dans sa première lettre circulaire écrite de Rome quelques jours avant d'aller à Nancy, s'adressant en particulier aux prêtres, il dit : « Ma voix se fera entendre, pour encourager votre zèle, mais je veux vous le dire d'avance, elle ne vous fera jamais entendre d'autres paroles que celles de la charité et de la douceur 37. »

Ce beau désir ne se vérifiera pas toujours ! En effet, quand Lavigerie découvre des insuffisances dans la qualité de l'enseignement, il s'attache vigoureusement à réaliser les réformes qui s'imposent, sans prendre garde « aux pots cassés » ! Au bénéfice de la loi Falloux de 1850, des congrégations nomment des directrices d'écoles primaires sans certificat de capacité. La qualité de l'enseignement s'en ressent 38. Un an après son arrivée, le nouvel évêque signe une ordonnance obligeant les religieuses qui enseignent à obtenir un titre, décerné par une commission épiscopale. Les réactions sont multiples dans son diocèse, comme hors de son diocèse, et l'obligent à aller à Rome pour justifier cette ordonnance. Finalement, Lavigerie impose son point de vue : sa réforme est validée par le pape et, bientôt, elle est appliquée aussi dans d'autres diocèses de France.

L'ennéatype 8 évite la faiblesse. Dans le cas mentionné, Lavigerie perçoit une faiblesse dans le système d'enseignement dont il est le responsable en tant qu'évêque, et il veut y remédier. Dans un contexte politique difficile entre l'Église et l'État, sa volonté de 8 est d'être en contrôle de la situation et il en prend les moyens. Il veut améliorer la situation de l'enseignement pour que celui-ci ne tombe pas sous le contrôle de l'État. Son identité de 8 alpha s'affirme aussi ici. Il exprime cette capacité d'analyste, de planificateur et de stratège, qui lui est propre, à la différence d'un 8 mu plus soucieux d'agir de concert avec les personnes et de les ménager.

Dans un monde politique et religieux polarisé, Lavigerie affirme aussi la conciliation possible : « L'Église n'est l'ennemie ni de votre intelligence, ni de votre philosophie, ni de vos sciences, ni de votre industrie, ni des œuvres de génie de l'homme, ni de sa liberté, ni des progrès des sociétés humaines, lorsque ces choses restent dans les bornes de la raison et de la justice. Elle se réjouit, au contraire, et nous ses pontifes, nous nous réjouissons avec elle, de tout ce qui augmente ce patrimoine de gloire, de richesse, d'honneur, de bien-être, fruits de l'intelligence et du travail 39. »

Vingt ans plus tard, nommé cardinal pour disposer de l'autorité suffisante dans le service à entreprendre, Lavigerie s'efforcera de « faire passer » ce message de conciliation entre le Saint-Siège et le gouvernement français. Pour l'instant, à Nancy, nous pouvons y voir l'expression de son idée supérieure d'altérité.

Non seulement Lavigerie prône la conciliation entre l'Église et le monde mais il prend les décisions qui conviennent pour la favoriser. Il cherche à améliorer la qualité de la formation des prêtres, une condition pour un dialogue avec le monde. Il envoie étudier des jeunes prêtres à Paris. Cela ne plaît pas à la « vieille garde » du clergé qui craint la contamination des idées nouvelles et, aussi, de se voir dépassée par la nouvelle génération montante. Lavigerie réforme aussi l'enseignement au séminaire en distinguant plus clairement philosophie et théologie, ce qui provoque aussi des réactions d'opposition parmi les formateurs et le clergé.

Le centre mental, qui soutient le centre instinctif, lui fait trouver le chemin d'un changement significatif et positif dans les structures de formation de son diocèse.

Devant tous ces changements en chaîne, certains se sentent bousculés. Ainsi, lorsque les membres du clergé apprennent que Lavigerie est nommé archevêque à Alger, ils laissent échapper leur satisfaction et soulagement. Lorsque celui-ci en prend connaissance, il réagit. Le recteur du séminaire, opposé à ces réformes, est démis de ses fonctions au milieu de l'année académique. C'est une manière de montrer qui est encore le chef ! « Moins que jamais, on n'envia à l'Afrique, cet homme terrible qui, murmurait-on, traitait les Lorrains avec un despotisme déjà tout algérien 40. »

Le terme « despotisme » fait penser à un ennéatype 8 en voie de désintégration.

Pourtant, le même auteur complète le tableau avec un sens remarquable de l'objectivité. Relevant les points forts de Lavigerie, il écrit : « Mgr Lavigerie avait reçu de Dieu, pour l'administration d'un diocèse, une intelligence vive, pénétrante, intuitive, qui, du premier coup, se rendait compte exact des besoins et des ressources, des abus et des lacunes et qui, dans la complexité du présent, savait deviner les exigences du lendemain 41. » C'est une vraie description d'un 8 connecté à son essence et à l'intuition de son centre instinctif. Cela revient à dire que Lavigerie disposait d'une capacité énorme à transformer la société… Mais :

« Il poussa jusqu'à l'extrême toutes ses qualités. […] Sa nature, irascible jusqu'à la violence, impressionnable jusqu'au caprice, autoritaire jusqu'à l'absolutisme et jusqu'à l'arbitraire n'admettait ni observations, ni résistance, […] brisait impitoyablement les hommes et s'emportait aux mesures extrêmes, sauf à les réparer ensuite par d'humbles excuses 42. » Une description on ne peut plus claire de la passion d'excès, caractéristique du 8. Là où il passe, il laisse des traces, dans le monde et dans la mémoire !

On ne saurait passer sous silence que, comme ennéatype 8, protecteur en situation d'intégration, Lavigerie a consacré son premier document administratif à Nancy en faveur de la création d'une caisse de retraite pour les prêtres âgés et infirmes du diocèse.

Archevêque d'Alger

L'acceptation

Le 18 novembre 1866, Charles Lavigerie, évêque de Nancy, trouve sur son bureau une lettre inattendue. Écrite par le gouverneur d'Algérie Mac Mahon, elle lui demande s'il peut proposer son nom à l'empereur Napoléon III pour être le successeur de l'évêque d'Alger, récemment décédé. Il convient de rappeler qu'à l'époque le concordat régissait les relations entre le gouvernement français et l'Église catholique et, en particulier, avec le Saint-Siège. Selon ce concordat, c'est le gouvernement français qui nommait les évêques dont le choix était reconnu ensuite par le Saint-Siège.

Après un délai de 24 heures, et sans consulter d'autre personne que lui-même, Lavigerie accepte. Mais il pose ses conditions : pouvoir choisir son successeur à Nancy et ses deux suffragants en Algérie, au siège d'Oran et Constantine. Cette rapidité de décision est révélatrice de son ennéatype, à l'aise avec l'action et le changement. Apprenant cette décision, beaucoup de ceux qui le connaissent sont étonnés. Ils le voyaient déjà à un siège plus en vue comme celui de Lyon. Dans une lettre non datée à son ami Maret, Lavigerie commente sa décision :

« L'Algérie n'est qu'une porte ouverte par la Providence sur un continent barbare de 200 millions d'âmes. C'est là surtout qu'il faut porter l'œuvre de l'apostolat catholique. C'est ce que je crois le clergé de l'Algérie appelé à tenter un jour. Et ce qu'il peut tenter dès demain, s'il le veut, au péril de sa vie. […] Voilà, Monseigneur, la grande perspective qui m'attire. Trouvez-vous en France une œuvre plus digne de tenter le cœur d'un évêque ? En trouvez-vous une semblable ? Or, cette œuvre, sans que je la recherche, on me la propose à moi directement. Quel motif puis-je avoir devant Dieu pour me refuser à un tel appel ? J'ai la jeunesse, l'habitude de la parole, celle de grouper les volontés et les ressources. Voilà pourquoi, malgré un grand brisement de cœur, j'ai répondu oui et me prépare à partir 43. »

Il faut noter d'emblée une ambiguïté entre ce qui est proposé à Lavigerie et ce qu'il veut comprendre : Mac Mahon lui propose le siège épiscopal de l'Algérie, une colonie française de trois millions d'habitants autochtones et 218 000 étrangers, en ce temps. Il attend que le nouvel évêque limite son attention aux étrangers et laisse le gouvernement français s'occuper de la population autochtone et musulmane. Mais Lavigerie parle, lui, d'une population africaine de deux cents millions « d'âmes » selon l'expression de l'époque. Cette ambiguïté sera source de tensions et de difficultés entre les deux hommes. Cette ambiguïté est aussi révélatrice d'un ennéatype 8 qui ne se laisse pas enfermer, mais repousse les frontières en étendant son champ d'action autant qu'il le peut.

Lavigerie accepte l'invitation de Mac Mahon non seulement pour vivre et travailler en Algérie mais aussi pour étendre son action sur tout le continent africain. Il s'occupera bien sûr du diocèse dont il accepte la charge mais son projet va bien au-delà. Nous voyons ici l'orientation de l'ennéatype 8 : courage et puissance. Le courage de prendre en compte, dans un projet de vie personnelle, un continent et une population pratiquement inconnus, sauf de quelques explorateurs qui s'y sont aventurés quelques années auparavant, comme Livingstone. C'est aussi la puissance étonnante d'un homme qui perçoit en lui la capacité de réaliser quelque chose à l'échelle non pas d'un pays et d'une colonie, l'Algérie, mais d'un continent !

Dans cette orientation de Lavigerie au-delà des frontières de l'Algérie, nous pouvons voir aussi l'idée supérieure d'altérité. Elle est déjà présente dans son acceptation de sa charge d'évêque d'Alger qui suppose un service des autres mais elle cherche à être universelle et inclusive. Elle veut embrasser toute l'humanité présente dans ce continent africain, pourtant encore terra incognita pour la plus grande partie. Qui, autre qu'un ennéatype 8, pouvait accepter la proposition de Mac Mahon et la considérer comme « insuffisante » à épuiser son énergie ?

Initiatives et crises

Dès l'arrivée de Lavigerie à Alger, le 15 mai 1867, les autorités locales ont l'occasion de découvrir de quel bois le nouvel archevêque du lieu se chauffe. Il n'est pas homme à se laisser imposer une situation sans réagir. En effet, lors du cortège qui l'amène en grande pompe à sa demeure depuis le port où la frégate militaire a accosté, il remarque un groupe de dames qui utilisent l'archevêché pour mieux voir le défilé. Après s'être renseigné et avoir appris qu'elles sont les épouses des fonctionnaires, il dit : « Messieurs, j'entrerai chez moi quand tout le monde en sera sorti 44. » Nous voyons ici le style de communication dont est capable Lavigerie, un style qui ne laisse planer aucun doute sur la volonté de celui qui s'exprime ! Autoritaire, il n'hésite pas à donner un ordre, même si la circonstance lui eût demandé courtoisie et compréhension ! Cette anecdote révèle aussi qu'il est prêt à payer le prix de cette autorité par une certaine solitude, celle du chef.

Il se met d'emblée au travail et veut fonder, avec l'aide de sœurs-infirmières, quatre ou cinq établissements hospitaliers dans la région de Kabylie, là où la population en ferait la demande. Cette démarche initiale est aussi significative de l'ennéatype 8, sensible à tout ce qui peut protéger et favoriser la vie physique. Malgré l'aval de l'Empereur, l'administration locale met son veto. Elle craint que l'archevêque, qui a demandé aux séminaristes d'étudier l'arabe, n'utilise ces implantations pour développer un apostolat explicite. Lavigerie avait demandé et obtenu la présence d'un aumônier pour les Sœurs, au moment où le Colonel Hanoteau avait introduit la demande de ce projet 45.

Devant ce blocage, Lavigerie réagit. Invité à s'exprimer deux mois plus tard à une cérémonie d'inauguration des premières charrues à vapeur, il n'en reste pas aux civilités d'usage. Ces nouvelles machines, signes du progrès technologique réalisé grâce à l'initiative et à la créativité humaine, lui donnent l'occasion d'exprimer sa revendication : « À la France, je demande pour l'Algérie des libertés plus larges. Nulle part, elles ne sont plus nécessaires que dans un pays nouveau et pour des populations entreprenantes et hardies. J'attends ces bienfaits, je veux dire ces libertés civiles, religieuses, agricoles, commerciales, qui nous manquent encore, de la raison et de la justice de la mère patrie 46. »

Il y a un mot-clé dans cette déclaration : libertés. Il en parle comme étant autant de moyens nécessaires à « des populations entreprenantes et hardies » pour améliorer leurs conditions de vie. Elles lui apparaissent comme nécessaires au travail humain dans sa diversité. Nous trouvons ici un aspect de l'aile 7 dont l'idée supérieure est précisément le travail, réalisé dans la rigueur d'un engagement soutenu. C'est pourquoi, après la revendication adressée aux autorités de la France, Lavigerie défie encore la population locale : « À vous, je vous demande […] de vous montrer dignes de la liberté que vous réclamez. (sic) […] Je vous demande l'esprit d'initiative, de libre association pour toutes les branches ouvertes à votre activité, pour tout ce qui est utile, fécond, chrétien. »

Ces libertés sont aussi à l'opposé des contraintes administratives dont Lavigerie se sent la victime. Elles apparaissent encore comme la condition nécessaire à la créativité par laquelle l'homme assure sa subsistance et laisse une trace de son passage par ses œuvres. Le contraste entre, d'une part, la modernité incarnée par les charrues à vapeur et, d'autre part, la situation économique décadente héritée de l'Empire ottoman, pousse Lavigerie à « ruer dans les brancards » et à se faire l'avocat passionné d'un changement qui commence d'abord dans les mentalités. On retrouve ici, non seulement l'ennéatype 8 avec son orientation de force et de courage mais aussi l'aile 7 de Lavigerie dans la recherche et la réalisation d'un travail fécond.

À cette même époque, entre 1867 et 1868, la situation socio-économique de l'Algérie est désastreuse : plus de cent mille victimes tombent, suite à une famine provoquée par la sécheresse, avec en plus, une épidémie de choléra et une invasion de sauterelles. Devant une telle situation, Lavigerie ne reste pas les bras croisés. Il choisit même de « jeter le pavé dans la mare » en parlant le premier, publiquement, de ce drame. Il brise le silence que le gouvernement de la colonie entretenait autour de cette situation. Suite aux consignes reçues du gouverneur Mac Mahon 47 dès son arrivée, Lavigerie est probablement conscient qu'il court le risque d'être attaqué par le gouvernement de la colonie algérienne. Il peut être accusé d'outrepasser le champ de ses compétences. Il prend le risque.

Sa lettre ouverte, envoyée à tous les rédacteurs de journaux de France le 1er janvier 1868, décrit la situation en Algérie et les conséquences chaque jour plus meurtrières. Il termine : « Je ne crois pas qu'il me soit permis de me taire plus longtemps. » Et il continue : « Avant de solliciter la charité des autres, j'ai donné tout ce que j'avais. Maintenant, je recevrai avec reconnaissance ce que la charité m'enverra à Alger, où je vais rentrer demain 48. »

Dans cette déclaration, on voit un homme solidaire de tous ceux qui souffrent. Bien qu'il lui ait été dit de s'occuper seulement des expatriés, il refuse de se poser des œillères. Il est prêt à agir avec les moyens qu'il pourrait recevoir des gens de bonne volonté.

Lavigerie, non seulement demande l'aide d'autrui, mais il s'est déjà engagé lui-même avec les moyens dont il disposait : « Quand il disait qu'il avait tout donné, c'était vrai : pour faire des habits aux enfants en haillons, toute sa garde-robe y était passée, y compris ses soutanes d'évêques 49. » Cela révèle ici un 8 intégré, protecteur des plus vulnérables.

Polémique avec Mac Mahon

Suite aux révélations faites dans la presse française — elles lui vaudront un soutien financier massif de la population — le gouverneur Mac Mahon lui écrit : « La France entière s'était émue de votre pensée de charité et avait répondu à votre appel ; […] mais quand les indigènes vont apprendre par la voie des journaux que vous voulez les forcer à renoncer à leur religion, ou à quitter le pays, ne vont-ils pas se méfier même de la charité que vous faites 50 ? »

Lavigerie répond : « Mieux que personne, vous savez ce que valent ces odieuses insinuations, que Votre Excellence ne craint pas de renouveler à la suite d'une presse antichrétienne : que je veux faire payer par le sacrifice de leur religion, à ces pauvres Arabes, le pain que leur distribue, par mes mains, la charité catholique.

« Non, Monsieur le Maréchal, il n'en va pas, il n'en ira pas ainsi de la part d'un Évêque. Je n'ai pas dit ni laissé dire un mot dans ce sens aux Arabes que je secours. Je n'ai voulu, et je l'ai déclaré hautement, qu'un seul des douze cents enfants recueillis par moi fût baptisé autrement qu'au moment de la mort, et encore, au moment de la mort, je ne l'ai permis que pour ceux-là qui n'avaient pas l'âge de la raison. […] J'ai voulu, je veux qu'ils conservent, à cet égard, toute leur liberté, et s'ils préfèrent rester mahométans, lorsqu'ils seront en âge de prendre une décision raisonnée, je ne leur en continuerai pas moins mon dévouement et mon appui paternels 51. »

Lavigerie récuse formellement les accusations qui veulent réduire son activité à une manipulation pour « vendre » la religion chrétienne à des personnes musulmanes. Le NON énergique est significatif de son ennéatype. Nous pouvons aussi remarquer le haut degré d'altérité, l'idée supérieure de l'ennéatype 8, de Lavigerie. Il se défend de porter atteinte à l'identité d'autrui. Dans sa réponse à Mac Mahon, Lavigerie valorise aussi la liberté, l'idée supérieure de l'ennéatype 2, son type d'intégration. Il respecte cette liberté et ne voudrait en aucun cas l'aliéner. Quelle que soit dans l'avenir l'attitude des personnes assistées actuellement, il veut rester dans sa vertu d'intégration, la simplicité d'un père qui ne dénie pas son appui.

Polémique avec le Maréchal Niel

Dans le même contexte de crise, Lavigerie prend connaissance par le journal le Moniteur d'Algérie d'une lettre écrite par le Maréchal Niel, Ministre de la guerre, au gouverneur Mac Mahon. Elle se termine ainsi : « J'ajouterai, Monsieur le gouverneur général, qu'au moment où la charité publique et privée vient si spontanément en aide aux populations algériennes si cruellement éprouvées par la disette, nous devons éviter avec le plus grand soin tout ce qui serait de nature à leur laisser supposer qu'une pensée d'humanité ne nous a pas seule guidés dans ces tristes circonstances et que nous avons cédé à un désir de propagande religieuse 52. »

Se sentant attaqué de nouveau, Lavigerie ne se laisse pas méjuger :

« Votre Excellence semble me présenter, en effet, dans cette dépêche, comme ayant demandé la suppression de la liberté de conscience pour les musulmans d'Algérie.

« Ma vie tout entière, mon caractère d'évêque protesteraient d'avance, Monsieur le Maréchal, contre une semblable interprétation de mes actes et de mes paroles.

« Non, Monsieur le Ministre, mille fois non, en aucun degré, je ne veux ni de la force, ni de la contrainte, ni de la séduction pour amener les âmes à une foi dont la première condition est d'être libre…

« Aucun de ceux auxquels j'ai fourni des aliments n'a entendu de moi ou de ceux qui me représentaient une seule parole qui ressemblât ni à la contrainte, ni à un de ces honteux marchés où la conscience du pauvre s'achète pour un morceau de pain.

« Aucune des femmes veuves recueillies par moi n'a été baptisée, quoique plusieurs l'aient demandé déjà, et cela parce que je craignais que leur demande ne parût intéressée.

« Pas un seul des onze cents enfants actuellement vivants, dans mes trois orphelinats, n'a reçu non plus le baptême. […]

« Je ne demande donc pas que l'on restreigne, en quoi que ce soit, en Algérie, la liberté d'autrui. Je demande simplement qu'on veuille bien respecter ma liberté, mes droits d'évêque.

Je demande qu'il me soit permis, comme cela est permis à tous les missionnaires du monde sous la protection de la France, de conserver, d'ouvrir à mes frais pour nos pauvres arabes, des asiles où seront reçus les orphelins abandonnés de tous, les veuves, les vieillards, les malades…

Tout cela, je le demande sans protection de qui que ce soit, à mes seuls risques et périls, et naturellement dans les limites commandées par la sagesse et par la prudence, espérant que le spectacle de la charité sera la prédication la plus éloquente pour rapprocher peu à peu des cœurs encore si éloignés.

Il y a dix-huit siècles, Monsieur le Ministre, que l'Église exerce librement dans le monde le droit que je réclame ici pour elle, celui de “passer en faisant le bien”. J'ose espérer qu'il ne lui sera plus contesté en Algérie, et que les pénibles malentendus de ces derniers temps seront ainsi dissipés 53. »

Comme dans sa lettre à Mac Mahon, Lavigerie relève ici l'importance de la liberté pour tous, inclusivement pour lui.

Il est significatif de noter que Lavigerie dit : « […] tout cela, je le demande sans la protection de qui que ce soit, à mes risques et périls. ». L'instinct social du 8 est particulièrement sensible à l'importance de la protection mutuelle. Lavigerie est conscient, ici, de s'exposer sans « armure », sauf celle de son autorité personnelle, face à un gouvernement qu'il respecte et dont il tient sa nomination d'évêque, mais dont il se sent muselé. Du point de vue politique, Lavigerie se « dédouane » aussi habilement de toute suspicion de collusion avec un quelconque mouvement d'opposition au gouvernement français.

Face à l'interprétation tendancieuse de son action par la presse et les autorités politiques, Lavigerie veut rétablir une compréhension correcte des motivations qui le poussent à agir. Il se défend avec le mot fétiche du 8 : « Non, mille fois non ». Il affirme aussi son droit, au-delà d'une légalité volontairement réductrice, de « passer en faisant le bien », en l'occurrence de travailler à assurer la survie d'une population en danger de mort. On est ici à la racine de l'idéal de l'ennéatype 8 qui consacre sa vie à se battre pour protéger la vie, la sienne et celle des autres.

Lavigerie avait envoyé copie de sa réponse à Mac Mahon à l'empereur Napoléon III. Deux jours avant de rencontrer celui-ci, il lui envoie encore un message dans lequel il écrit : « J'ai fondé et entretenu des asiles, des orphelinats et des hospices au Caire, à Beyrouth, à Damas, à Smyrne, à Constantinople […] Dans ces orphelinats, dans ces asiles, nous recevions des enfants, des malheureux de tous les cultes. […] Comment peut-on me refuser, sur une terre française, un droit que j'ai exercé librement sur la terre musulmane par excellence ? J'ai reçu du Sultan une récompense publique : Fouad-Pacha est venu me remettre, chez moi, en personne, de la part de son souverain, la décoration de medjidieh ; et pour avoir voulu le recommencer en France, Votre Majesté sait ce qu'il m'en est advenu 54… »

Charles Lavigerie avec des orphelins à Ben Aknum (1867-1868)

En bon stratège qui veut arriver à son but, Lavigerie n'hésite pas à faire feu de tout bois. Ce qui est premier ici, ce n'est pas le fait qu'il ait été décoré par le sultan mais ce qu'il révèle : la validité de l'œuvre accomplie en faveur des plus démunis. Lavigerie veut une audience de l'Empereur non seulement pour rétablir sa réputation entachée par des insinuations malveillantes, mais aussi et surtout pour obtenir davantage : la garantie de pouvoir poursuivre cette œuvre.

Rencontre avec l'Empereur Napoléon III

Éconduit à deux reprises au Palais des Tuileries à Paris, Lavigerie ne se décourage pas. Comme l'Empereur est parti à Biarritz, il le suit. « L'accueil fut d'un froid mortel 55 » rapporte Lavigerie. Mais, en bon stratège, il sait mettre l'Empereur de son côté. Il rappelle un des discours prononcé par l'Empereur lui-même : « Qu'est-ce que la civilisation ? C'est de compter le bien-être pour quelque chose, la vie de l'homme pour beaucoup, son perfectionnement moral pour le plus grand bien ; et ainsi élever les Arabes à la dignité d'hommes libres, répandre sur eux l'instruction tout en respectant leur religion, améliorer leur existence en faisant sortir de cette terre tous les trésors que la Providence y a enfouis. Nous n'y faillirons pas 56. » Ainsi disiez-vous. Or Sire, fais-je autre chose ?

À la fin de la rencontre, l'Empereur hésite encore. Lavigerie lui dit : « Mais Sire, cette liberté, c'est celle de faire mon devoir. Si, par impossible, votre gouvernement ne me la rend pas, il faudra bien que je la prenne… » Devant une telle franchise et détermination, l'Empereur accepte.

En tout cet épisode, Lavigerie n'apparaît pas comme un accusé mais comme un pionnier de l'œuvre humanitaire. Il ne se laisse pas enfermer par un légalisme tendancieux et restrictif. Il voit une réalité qui l'interpelle et qui le pousse à prendre une initiative personnelle et à courir un risque. En même temps, nous voyons quelqu'un mû par la vertu du 8, la simplicité. Elle consiste à donner aux discours et aux mots leur portée réelle. Il les fait « atterrir » dans la réalité actuelle, qui est celle d'une population en péril. Il y a ici une sorte d'innocence désarmante qui consiste à donner force et actualité aux mots. Elle s'exprime avec un tel à propos que Lavigerie est capable de renverser les intérêts et les stratégies occultes et de s'imposer. Lavigerie est un pionnier-prophète. Son sens aigu de la justice pour tous le rend capable de confronter la légalité et de la relativiser ; il s'expose personnellement dans ce but.

Lavigerie a gagné une bataille mais non pas la « guerre » qui l'oppose au gouverneur de l'Algérie. Il doit confirmer sa volonté de rester là-bas. Probablement sur l'instigation du gouverneur lui-même, peu intéressé à la présence d'un homme d'Église si encombrant, Lavigerie se voit proposer par le ministre des cultes la succession du Cardinal de Bonald, malade. À brève échéance, il pourrait ainsi devenir archevêque de Lyon, primat des Gaules, Cardinal, avec un siège au Sénat. Sa réponse est sans ambiguïté : « Monsieur le Ministre, je suis très reconnaissant de ces propositions, et de la bienveillance dont elles témoignent de la part de l'Empereur et de votre Excellence. Mais déserter le champ de bataille où j'ai été entraîné malgré moi serait me déshonorer. Je ne quitterai pas mon diocèse et je rentre à Alger 57. »

Si Lavigerie a pu rappeler à l'Empereur son discours vieux de huit ans, c'est sans doute parce qu'il a touché en lui une corde sensible : l'importance de l'humain. En écrivant sa première lettre circulaire au clergé et aux fidèles du diocèse d'Alger, Lavigerie avait affirmé : « Je vous l'ai déjà dit, je réclame le privilège de vous aimer comme mes fils, alors même que vous ne me reconnaîtriez pas pour Père 58. »

Lavigerie avait écrit sa première circulaire depuis Paris. Il n'était pas encore parti pour l'Algérie, et il ne connaissait pas encore les personnes à qui il s'adressait. Nous voyons dans ce texte l'affirmation de son identité de père, telle qu'il la conçoit, et, aussi, la conscience qu'il s'adresse à des personnes que l'histoire et la culture séparent de lui. La façon dont il s'exprime laisse entendre qu'il ne laissera pas ces différences empêcher la rencontre. On trouve ici cette même vertu de simplicité dont l'affirmation désarmera l'Empereur quelques mois plus tard, vertu spécifique de l'ennéatype 8. En même temps, se trouvent l'idée supérieure d'altérité du 8 et de l'amour du 9.

Avec les orphelins

Comme à Beyrouth, Lavigerie a été touché par la situation des orphelins en Algérie. Alors qu'il marchait un jour aux alentours d'Alger, « un petit mendiant arabe d'environ dix ans se présenta à lui, à la mine intelligente, aux yeux vifs et brillants de fièvre ; il était exténué :

  Lavigerie : D'où viens-tu, mon enfant ?
  Enfant : De la montagne… Loin ! Loin !
  Lavigerie : Et tes parents, où sont-ils ?
  Enfant : Mon père est mort, ma mère est dans son gourbi.
  Lavigerie : Et pourquoi l'as-tu quittée ?
  Enfant : Elle m'a dit : « Il n'y a plus de pain ici ; va-t'en dans les villages des chrétiens. » Et je suis venu.
  Lavigerie : Qu'as-tu fait pendant la route ?
  Enfant : J'ai mangé de l'herbe, le jour dans les champs ; et la nuit je me cachais dans les trous pour que les Arabes ne me vissent pas, parce qu'on m'avait dit qu'ils tuaient les enfants pour les manger.
  Lavigerie : Et maintenant, où vas-tu ?
  Enfant : Je ne sais pas.
  Lavigerie : Veux-tu aller chez un marabout arabe ?
  Enfant : Oh ! Non. Quand je suis allé chez eux, ils m'ont chassé ; et si je ne partais pas assez vite, ils appelaient les chiens pour me mordre.
  Lavigerie : Veux-tu rester avec moi ?
  Enfant : Oh ! Oui, je le veux.
  Lavigerie : Eh bien, viens, dans la maison de mes enfants, je te traiterai comme eux, et tu t'appelleras comme moi, Charles 59 ! »

Charles Lavigerie avec un orphelinSelon Renault, Lavigerie s'attache tout de suite aux enfants tirés de la misère. Il les visite et prend plaisir à parler avec eux, leur exprimant amitié et tendresse 60. On peut percevoir ici la vertu de simplicité et l'idée supérieure d'altérité, ainsi que l'idée supérieure d'amour du 9. Nul doute que ces rencontres ont aidé aussi Lavigerie à davantage exprimer son centre émotionnel et à l'équilibrer au contact des enfants en besoin d'attention et d'affection. Il y a aussi une conséquence pratique non négligeable : en apprenant à les connaître personnellement, au moins certains d'entre eux, Lavigerie est à même de faire connaître leurs épreuves auprès des bienfaiteurs en France et à Rome, en vue d'obtenir les subsides nécessaires à la poursuite de cette action humanitaire.

Le petit séminaire Saint-Eugène d'Alger servit de maison d'accueil jusqu'au moment où les dons reçus suite à son message dans les médias français lui ont permis d'installer plus d'un millier d'orphelins dans deux propriétés, Ben Aknoun et Maison Carrée. Lavigerie achète aussi des terres à cultiver, plus de cent hectares à Ben Aknoun et il demande aux enfants d'y travailler. Il achète aussi d'autres terres, à plus de cent kilomètres d'Alger, dans la plaine du Chélif. Il les destine à ces mêmes orphelins, une fois venu l'âge de se marier et de fonder une famille. Dans cette action en faveur des orphelins, nous trouvons l'aspect de l'ennéatype 8 qui planifie, projette, protège, et veut être en contrôle. Il a besoin de l'aide financière d'autrui mais cherche aussi à s'en passer le plus rapidement possible en engageant les bénéficiaires à s'aider eux-mêmes. Cela montre aussi une démarche pédagogique et un respect envers ces jeunes, les considérant comme capables de travailler à leur prise en charge.

Quelques années plus tard, Lavigerie célèbre le mariage de plusieurs jeunes rescapés de la famine en âge de se marier, en particulier neuf couples, au village de St-Cyprien, le 22 octobre 1873. La préparation au mariage est expéditive. Lavigerie est arrivé un jour avec neuf jeunes gens à l'orphelinat des filles et a demandé à la Sœur responsable de choisir neuf orphelines en âge de se marier. Après un moment de présentation, chaque jeune avait procédé à l'élection de sa fiancée 61 !

Cette façon de procéder, choquante pour nous aujourd'hui, doit se comprendre, dans la mentalité de l'époque, comme la démarche responsable d'un père envers ses enfants. Lavigerie ne se sent pas seulement père mais il l'est de fait, devant la loi et, adoptant les coutumes du pays, assume pleinement sa responsabilité. Il faut ajouter qu'au moment du mariage, les nouveaux couples reçoivent une maison clé en main et un terrain à cultiver, ce qui leur permet d'envisager leur autonomie économique.

Cependant, étant donné la rapidité de conclusion du mariage et le peu d'initiative laissée aux jeunes, cette procédure révèle aussi l'expression de la passion d'excès de l'ennéatype 8, soit une excessive volonté d'arranger les choses pour les autres. Plus tard, en apprenant que la vie de ces jeunes couples n'était pas aussi facile qu'il l'avait pensé et souhaité, Lavigerie modifiera sa pédagogie et apprendra à être plus patient en donnant davantage de temps aux autres futurs couples pour se préparer !

Stress

La prise en charge des orphelins fut possible grâce à la collaboration des religieux et religieuses qui ont répondu positivement à son appel dès  1868. Huit y ont laissé la vie, victimes du typhus. Les chiffres parlent aussi d'une quinzaine d'enfants mourant quotidiennement au plus fort de l'épidémie du typhus début 1868. Le typhus et le choléra étant des maladies très contagieuses, le risque couru est permanent. De plus, les moyens logistiques étant très réduits, la situation générale est loin d'être facile et on peut facilement imaginer les tensions propres à ce genre d'action « en première ligne ».

On peut lire : « Cette préoccupation lui valut de passer des nuits blanches et l'entraîna dans de violentes colères, ce qui survint contre la supérieure d'un orphelinat, accusée de gaspillage pour avoir, faute de linceuls, enveloppés les jeunes morts dans des couvertures de laine dont le stock s'épuisa rapidement. L'orage fut tel que la pauvre religieuse en tomba malade 62. »

La compulsion du 8 est d'éviter la faiblesse. Dans le cas particulier, la carence de moyens est comprise par Lavigerie comme un signe que son projet s'achemine vers un problème. À plus ou moins court terme, cela pourrait signifier, dans sa crainte, le renvoi des enfants, la pire des situations pour un 8 qui veut toujours rester en position de contrôle. D'où cette réaction violente de Lavigerie, subitement submergé par son ego, qui exprime sa passion d'excès et agresse verbalement la malheureuse sœur. On peut aussi observer une tendance à un mouvement de désintégration de la personnalité de Lavigerie, passant d'une attitude protectrice en situation d'intégration à une attitude dominatrice et réprobatrice en situation de stress.

La suite est significative : « Le lendemain, l'archevêque s'informa d'elle, tout apaisé. On lui dit qu'elle était malade. […] Les jours suivants, il fit prendre encore de ses nouvelles ; elle ne guérissait pas. Alors, sans prévenir personne, il arrive à l'orphelinat et demande à la première religieuse qu'il rencontre. Mais qu'a-t-elle donc, s'il vous plaît ? Elle a que c'est vous, Monseigneur, qui l'avez mise dans cet état ! […] Le prélat se fait introduire auprès de sa victime. Il s'avançait humblement ; il s'arrêta à l'entrée de la chambre de la malade, n'osant approcher. Là, se penchant sur un meuble et la tête sur la main, il disait et répétait : “Ma Sœur Paul, me pardonnez-vous ?” La sœur toute saisie le regardait, n'y comprenait rien. “Ma bonne Sœur Paul, voulez-vous bien me pardonner 63 ?” »

Calmé de sa colère, Lavigerie est un autre homme. Connecté à son essence, il reconnaît son excès avec simplicité, la vertu spécifique du 8, et humilité, la vertu spécifique du 2, son ennéatype d'intégration externe.

Problématique scolaire

Le drame des victimes de la famine ne fut pas la première occasion de conflit entre Lavigerie et les autorités gouvernementales. Celui-ci s'est produit en octobre 1867, à l'occasion d'une circulaire écrite par le gouverneur Mac Mahon. Elle demande de recevoir tous les enfants dans les écoles sans distinction de race et de religion mais que cette dernière soit enseignée en dehors des heures de cours. Prenant acte de cette circulaire mais dépassant les intentions de son auteur, les conseils municipaux en profitent pour démettre de leurs fonctions les enseignants religieux et les remplacer par des instituteurs laïques 64.

Si Lavigerie admet la circulaire de Mac Mahon, il n'accepte pas la façon de l'appliquer. Il réagit en envisageant d'ouvrir des écoles libres pour parer l'injustice subie par les enseignants qui, sans faute de leur part, ont été chassés. On voit ici son identité de protecteur de 8 intégré. Mais il envisage aussi de refuser à la première communion les enfants qui auraient suivi l'enseignement de l'école de la commune ! On peut observer ici la fixation du 8 qui est la vengeance. Pour la seule raison de suivre les cours des écoles de la commune, les enfants se seraient vus privés de cette opportunité ! Les communes étant revenues sur leur décision, la réaction de Lavigerie en est restée au stade de projet.

Au-delà des frontières

Engagé dans le développement des œuvres de son archidiocèse et, souvent, dans une relation antagoniste avec le gouvernement militaire de la colonie algérienne d'alors, Lavigerie n'oublie pas une des raisons pour laquelle il a accepté le poste d'Alger : le continent africain avec ses deux cents millions d'habitants ! Un mois après son arrivée sur place, il écrit au pape pour lui faire part de son désir et de lever « l'obstacle capital » qui s'y oppose : « Le grand désert est en dehors de la juridiction de l'archevêque d'Alger et de ses suffragants. » Parlant de la population qui s'y trouve, il dit : « D'après les récits des voyageurs les plus dignes de foi, ces populations, quoique devenues musulmanes, conservent encore le souvenir de leur ancienne religion 65. »

Cette demande, une première fois refusée, probablement à cause de l'aspect novateur qu'elle représentait, est acceptée un an plus tard.

Stratégie

Une fois nommé délégué apostolique du Sahara et du Soudan occidental, Lavigerie prend contact avec les recteurs des grands séminaires de France pour faire connaître son projet. « Il est triste de penser et de reconnaître, que depuis douze cents ans qu'il s'est établi, le mahométisme a opposé à l'apostolat catholique des barrières presque insurmontables. Aucune nation, aucune fraction de nation, n'a été ni convertie ni même ébranlée dans ses erreurs par nos missionnaires. […] Le mahométisme, qui semble prêt à s'effondrer en Europe avec le trône des sultans, continue ses progrès et ses conquêtes aux portes de nos possessions africaines 66. »

Lavigerie présente la difficulté de la tâche à accomplir (pas de changement depuis mille deux cents ans et une religion en progrès « aux portes de nos possessions africaines ») mais aussi un signe d'espérance (« une population qui se rappelle de son ancienne religion chrétienne »). Ces textes montrent l'orientation de courage et de puissance de Lavigerie, ennéatype 8 qui a besoin de placer la barre toujours plus haut pour connaître jusqu'où il est capable d'aller !

Lavigerie parle de la stratégie : « On a pensé que, l'orgueil des Arabes étant un des obstacles principaux qui s'opposent à ce qu'ils reçoivent la bonne nouvelle de l'Évangile par le ministère d'hommes qu'ils méprisent profondément, il fallait commencer par leur donner cette marque de condescendance de se rendre, pour ainsi dire, semblables à eux en adoptant leur manière extérieure de vivre, leurs vêtements, leur nourriture, leur vie nomade, leur langue, en se faisant, en un mot, tout à tous pour les gagner à Jésus-Christ 67. »

Le centre mental qui soutient l'action entrevue lui fait découvrir un chemin. Il s'agit d'approcher ceux que l'on veut rencontrer en se dépouillant de tout ce qui rappelle sa propre origine et culture. Il y a là une attitude d'altérité extraordinaire puisque la rencontre de l'autre passe, pour le missionnaire, par la désappropriation de sa propre culture. On trouve l'expression de l'altérité, son idée supérieure et l'humilité, vertu de son centre d'intégration externe. Quoi d'étonnant que Lavigerie résume cette stratégie par le « tout à tous » de Saul de Tarse, constructeur de ponts entre les trois cultures juive, grecque et romaine du premier siècle de notre ère et premier ambassadeur du christianisme en Europe.

Par la suite, Lavigerie affine encore cette stratégie. En parlant à ses prêtres diocésains, mais on peut étendre cette consigne aux missionnaires, il dit : « Dans une pensée de préparation plus immédiate, nos prêtres s'appliqueront à l'étude de la langue arabe, du Coran, des usages et des mœurs des Indigènes 68. »

Lavigerie pousse l'altérité à l'extrême en demandant à ses prêtres, non seulement l'adaptation aux conditions de vie, mais aussi de connaître et apprécier, dans la mesure du possible, les données religieuses musulmanes, en particulier le Coran. Très tôt, cette stratégie d'inculturation ouvre le chemin du dialogue.

Malgré les considérations ci-dessus, on ne peut nier une dimension antagoniste chez Lavigerie puisque l'islam est présenté comme une erreur. Il ne fait qu'exprimer la mentalité de l'époque. Mais, guidé par son idée supérieure d'altérité et la vertu d'humilité de son ennéatype de croissance externe, Lavigerie est très prudent au sujet des conversions et des baptêmes. Il sait combien la communauté de croyance conditionne la vie sociale du croyant musulman. Il sait que le mieux peut être parfois l'ennemi du bien. Sa stratégie ouvre d'abord des chemins de compréhension.

Lavigerie est critique par rapport à l'islam mais son engagement humanitaire inclusif est sans faille. Il sauve d'innombrables vies d'enfants musulmans qui, sans son initiative, seraient morts de faim. Il respecte aussi leur identité religieuse, non seulement à cause du contenu de l'acte de capitulation du 5 juillet 1830, mais par conviction personnelle. Il se veut l'ambassadeur d'une religion fondée sur la liberté d'adhésion et c'est pourquoi il veut la promouvoir. Il n'admettra jamais une conversion intéressée ou forcée.

Lavigerie demande cette même attitude de ses collaborateurs : « Vous vous rappellerez que ces hommes, ces femmes, ces enfants en haillons sont, comme vous, les enfants de Dieu. […] Vous donnerez l'hospitalité de Dieu, comme ils disent eux-mêmes, à tous ceux qui frapperont à votre porte ; un remède pour leurs maladies à ceux qui seront infirmes, un asile à leurs petits orphelins, et à tous la preuve par vos discours et par vos actes que vous les aimez comme des frères 69. » Ces instructions démontrent une altérité universelle qui se vérifie dans la simplicité d'un engagement quotidien au service de la population algérienne.

Lavigerie, Préfet apostolique du Soudan et Sahara, précise le profil des missionnaires qu'il cherche pour aller au-delà des frontières de la colonie : « Ce qu'il me faut maintenant, ce sont des hommes, des hommes animés de l'esprit apostolique, de courage, de foi… Je n'ai rien à leur promettre, à la vérité, rien de ce que promet le monde, ni richesse, ni grandeurs, ni joies humaines ; mais, tout au contraire la pauvreté, l'abnégation, tous les hasards de pays presque inconnus et jusqu'ici inaccessibles, et peut-être au bout de tout cela une mort de martyr. […] Mais, vous le dirais-je ? C'est précisément ce qui m'inspire la confiance que mon appel sera entendu 70. »

Cette invitation ne s'adresse pas à des velléitaires. Elle s'exprime en des termes radicaux. Même la mort n'est pas à exclure de la mission proposée. Lavigerie, homme de courage et de force, veut toucher ces mêmes valeurs chez ses futurs collaborateurs. Ce courage ne consiste pas seulement à accepter d'affronter des dangers inconnus. Il suppose aussi la capacité de relativiser sa propre culture pour faire de la place à une autre, en commençant par une langue qu'il faudra apprendre « sur le tas ». De son vivant, plus de deux cents hommes répondront à son appel. Une centaine partira dans ces régions « presque inconnu[e]s et jusqu'ici inaccessibles ». Elles engloberont aussi, plus tard, les régions de l'Afrique centrale.

En stratège réaliste, Lavigerie ajoute : « Ils n'iront jamais isolés dans leurs missions, à cause des dangers de toutes sortes qu'ils pourraient courir ; ils seront toujours au moins par groupe de trois 71. »

Les dangers dont il parle ne sont pas surfaits. Plusieurs missionnaires, partis en caravane, mourront de mort violente, d'autres de maladie et/ou d'épuisement. Très peu reviendront au pays d'origine. À chaque mauvaise nouvelle, Lavigerie, qui écrit chaque fois personnellement à la famille endeuillée, est profondément affecté, même si le centre émotionnel réprimé le pousse à la discrétion.

Sa personnalité lui demande davantage que « seulement » envoyer des missionnaires : « Je ne crois pas que ma conscience puisse me permettre de vous laisser combattre seuls dans une aussi périlleuse arène. Vous avez déjà eu des martyrs parmi vous. […] C'est moi qui suis appelé à choisir ceux qui doivent leur succéder. Je ne puis pas, je ne dois pas le faire sans marcher désormais avec vous. […] Je viens de m'adresser au souverain pontife pour lui demander de me permettre de laisser mon siège archiépiscopal, de prendre votre habit, votre règle et de partager votre vie et, s'il le faut, votre mort 72. »

Plus jeune, l'éducation et l'enseignement n'avaient pu le combler totalement. Placé maintenant devant le spectacle de ces hommes qui ont répondu présent à son appel, il ne veut pas seulement rester en arrière-garde de ses « troupes ». En chef qui s'honore, il veut être aussi en première ligne. Sûr que le pape acceptera sa demande, il a déjà commandité son portrait qui le reproduit dans l'habit des Missionnaires d'Afrique, un vêtement adopté de la culture locale nord africaine.

Devant la réponse négative du pape, il doit se résoudre à conserver son siège !

Épreuves

En plus de la douleur d'apprendre la mort violente de plusieurs de ses fils spirituels, Lavigerie est confronté pendant des années à une situation très défavorable pour lui et ses œuvres. Patriote, au moment de la guerre franco-allemande, il met à disposition les maisons dont il dispose en France comme maisons de secours pour les blessés, il offre ses orphelinats comme maison de résidence pour les enfants dont les parents devraient partir à la guerre. Cela montre une fois de plus que Lavigerie n'a pas la personnalité d'un spectateur mais qu'il s'engage pour prendre part à l'événement du moment.

La défaite française et la chute du régime de Napoléon III ont des conséquences directes sur ses œuvres. Il perd d'une fois tous les appuis financiers reçus du gouvernement français. À Rome, la même année 1870, les troupes italiennes s'emparent de la ville et le pape se considère prisonnier. Lavigerie pressent qu'il ne sera plus possible d'en obtenir de l'aide. En plus de ces graves problèmes financiers, « les faits et gestes du citoyen Charles » sont critiqués par une presse locale anticléricale et hostile.

Face à une situation financière difficile, Lavigerie change d'attitude. Il devient plus dur et cassant. Plus tard, il s'en explique : « Poussant la condescendance jusqu'à leur expliquer lui-même que s'il leur avait paru dur et sévère, en ces temps derniers, c'était à cause de l'impossibilité où il se trouvait, par suite de la guerre, de faire pour eux tout ce que son cœur aurait désiré 73. »

On observe ici qu'il passe d'une attitude paternelle, qui est le propre d'un ennéatype 8 intégré, à une attitude dominatrice voire tyrannique, propre d'un ennéatype en voie de désintégration.

Face à tous ces éléments contraires, il se décourage. Il appelle le responsable du noviciat et, déposant son anneau et sa croix pectorale, il dit : « Prenez-les, je ne suis plus archevêque 74. »

Le test

Dans le même contexte, s'adressant à Charmetant, un membre de la congrégation, il lui dit : « Je vous donne l'ordre de réunir aujourd'hui même vos confrères et de leur dire que je leur rends la liberté ; ils peuvent partir dès maintenant 75. » En entendant la réponse de son interlocuteur qui ne veut pas abandonner les orphelins, Lavigerie lui dit : « Réfléchissez encore ; vous me direz demain votre décision. » Le lendemain, Charmetant confirme sa réponse, qui, entre-temps, est devenue celle de ses confrères. Charmetant décrit la scène de la rencontre : « [Je] le trouvais se promenant à grands pas, les mains derrière le dos. […] Il avait l'air absorbé et anxieux. […] “Mon enfant, me dit-il, […] au lieu de faire prendre votre réponse, j'ai préféré venir moi-même la chercher. […] Qu'ont-ils répondu ?” “Qu'ils resteraient !” […] Alors ce fut autre chose. M'entendant parler ainsi, il me prit par le cou, m'attira à lui, me pressa sur son cœur. “Eh bien, puisque vous le voulez, restez : c'est votre affaire, ce n'est plus la mienne. Je n'en ai plus désormais la responsabilité. C'est vous qui aurez la honte de la débâcle. … Je pars 76.” »

Et Charmetant s'interroge : « Que voulait-il en réalité ? Était-ce défaillance passagère d'un courage écrasé par les évènements ? Je pense plutôt qu'il voulait nous éprouver, moi le premier, et s'assurer que nous saurions rester au poste malgré la tempête 77. »

Comme Charmetant le mentionne lui-même, il y a ici probablement une mise à l'épreuve des motivations des collaborateurs, un test. L'ennéatype 8 veut tester pour voir jusqu'où il peut faire confiance. Il se réserve ensuite la décision selon le résultat obtenu. Lavigerie est rassuré, découvrant qu'il peut faire confiance aux membres de sa nouvelle Société pour continuer l'œuvre commencée, malgré la situation financière catastrophique (ils ne recevront aucun subside de l'extérieur pendant six mois).

Charmetant décrit encore sa rencontre avec Lavigerie, une fois qu'il lui eut remis la réponse commune affirmative : « Il me prit ensuite en particulier pour me dire tout le bien que lui avait fait ma lettre, et sa joie de constater que j'avais conservé mon ardeur première et ma foi dans l'avenir de l'œuvre 78. »

Suite à cette réponse, Lavigerie développe une intense activité à Constantine où il part quelques jours après cette rencontre avec Charmetant. Il est l'envoyé de Pie IX pour résoudre une autre crise, celle d'un évêque titulaire devenu malade qui laisse un diocèse aux bords de la faillite. Le fait de recevoir un ordre d'une autorité reconnue est un encouragement pour un ennéatype 8. Ses énergies sont catalysées en vue de la réussite. Malgré la résistance d'un clergé local dont un des membres se voyait déjà investi de la charge vacante, Lavigerie remet en ordre la situation du diocèse. Fort de la lettre de mission de Pie IX, Lavigerie accomplira des merveilles. Il réussit à éviter la faillite, malgré la difficile situation d'après-guerre du pays.

Ce regain d'énergie de Lavigerie à Constantine, après une longue période de découragement, surprend un auteur : « Il s'y attela avec une énergie qui ne peut manquer de surprendre en comparaison du découragement ressenti devant ses propres affaires 79. » Un élément de réponse pour permettre de comprendre ce revirement brusque est de se rappeler le centre intuitif de l'ennéatype 8 : connaissant dorénavant la juste valeur de son équipe de missionnaires, il ne doute plus de l'avenir de son œuvre qui continuera après lui.

Lavigerie aura encore l'occasion de se rendre compte de la valeur de cette équipe. Si elle le soutient en ce moment de découragement, elle sera aussi capable de lui tenir tête en d'autres circonstances et même de le faire « sortir de ses gonds ». Lavigerie n'a pas fait appel à des hommes courageux en vain ! Ainsi, un jour, Deguerry, Supérieur général de la nouvelle Société, ose parler devant lui « d'injustice » dans la façon de partager le revenu de la vente d'un collège. En effet, le Cardinal, au lieu de s'en tenir strictement aux termes des deux contrats qui concernaient les deux sociétés qu'il avait fondées — le diocèse et la congrégation — modifia unilatéralement les clauses, au détriment de la congrégation. S'entendant critiqué, Lavigerie entra dans une violente colère, puis chassa le visiteur qui, pourtant, lui était très cher. Celui-ci promit de ne plus jamais se présenter devant le Cardinal, ce qu'il fit 80. Du point de vue de l'ennéatype, nous avons clairement ici l'expression de la passion de Lavigerie, l'excès.

Dans le contexte plus large de la relation entre Lavigerie et les membres de la congrégation fondée par lui, on ne peut nier une difficulté du fondateur à leur faire pleinement confiance. Ainsi, bien qu'il y ait eu un Supérieur général depuis 1886, souvent Lavigerie se substitue à lui dans les décisions. Cet autoritarisme, dont la récurrence au long des années exprime l'attitude possessive d'un fondateur à son œuvre, peut exprimer un aspect de l'instinct sexuel blessé d'un 8.

Découragement

Les difficultés persistent : le Conseil municipal d'Alger expulse les Frères et les Sœurs des écoles communales et, cette fois, Lavigerie doit ouvrir ses écoles libres. Des Sœurs sont aussi expulsées des hôpitaux. Le financement des orphelinats reste difficile, et Lavigerie écrit une longue note au gouvernement français à ce sujet. Sans réponse, il veut se faire élire député des Landes pour plaider la cause des besoins de l'Algérie à l'Assemblée constituante. À Alger, Lavigerie est pris pour cible par certains journaux radicaux qui mettent en doute son intégrité. Il réagit en déposant des plaintes pour diffamation, sans résultat.

Dans ce contexte, il écrit à un ami : « Je compte être élu dans les Landes. Mais, pour moi, je n'y tiens pas. Vous me supposez de l'ambition. Cher ami, je n'en ai qu'une : c'est de me retirer dans quelque trou pour m'y préparer à mourir 81. » Dans une autre lettre, il dit : « Je sens le besoin de laisser les tracas du monde et de me préparer à bien mourir, après avoir été mêlé à tant de choses où l'âme s'affadit et se perd. […] Je suis brisé, mon cher ami, encore plus par ce que je devine de démarches des ténèbres de l'homme ennemi que des amertumes même de la situation 82. » Quand il dit cela, il a 46 ans !

Cette volonté répétée de se retirer prématurément de sa responsabilité manifeste la désintégration de la personnalité vers l'ennéatype 5, celui qui devient simple observateur du monde, un monde qui semble perdre tous ses repères : une défaite militaire, un changement de régime politique en France, un pape prisonnier chez lui après la perte des États pontificaux, un gouvernement de la colonie hostile et une presse anticléricale. Tout cela semble se liguer pour lui faire prendre conscience de la mesure de son impuissance. Lavigerie veut renoncer.

Quelques mois plus tard, Lavigerie postule pour être nommé patriarche latin de Jérusalem ! On peut voir en cela le mécanisme de défense de déni, appuyé par le mécanisme de défense de son aile initiale 9, la narcotisation qui lui fait chercher et trouver une activité sans lien direct avec son engagement à Alger. Dans une situation qu'il ne peut plus contrôler, il jette l'éponge. Mais la réponse dilatoire du Saint-Siège le recentre sur ses responsabilités.

Maladies et apprentissage des limites

Charles Lavigerie à Biskra en 1890Lavigerie a souvent été malade. Ce n'est pas le moindre des paradoxes d'une personnalité, à la fois tellement active qu'elle a pu être comparée à une armée 83, et aussi tellement fragile qu'elle pense souvent à sa fin. Sa foi chrétienne est une clé essentielle de lecture pour comprendre ce paradoxe. Aidé par son directeur spirituel, le père de Ravignan, Lavigerie mentionne très tôt et souvent la mort. Cela peut être compris comme une manière de maintenir la conscience religieuse en éveil et de se rappeler le but ultime de toute activité : « Avoir toujours Dieu en vue ; le prendre comme but unique et la fin de notre existence 84. »

Ce rappel très fréquent de la mort peut aussi se comprendre du point de vue qui nous occupe. On peut y voir aussi un double exercice : du point de vue de la direction externe du 8 et de sa peur de base. Le 8 ayant une direction externe d'utilisation de ses potentialités, le rappel incessant de la mort personnelle est un moyen de rééquilibrage qui lui fait prendre conscience qu'il a aussi une problématique interne à assumer. Du point de vue de la peur spécifique du 8, la perte de contrôle, cet exercice régulier du rappel de la mort est un apprivoisement de cette réalité inéluctable. C'est un apprentissage de la perte de contrôle. La notion de mort est à Lavigerie ce que le renard qui veut se faire apprivoiser est au petit prince de Saint-Exupéry. Le moyen de l'apprivoiser est le rappel fréquent.

Les voyages sont une occasion de penser à la mort. Avant de partir pour la Syrie, à l'âge de 35 ans, il écrit à un ami : « Je voudrais bien vous voir avant d'aller ad Patres. […] Enfin je gagnerai le ciel en gros ; je ne l'aurais jamais, sans doute, gagné au détail 85. » Plus tard, au même correspondant, après une traversée périlleuse : « Jamais plus horrible voyage ni plus affreuse tempête. Quelles scènes ! J'en ris encore tout seul quand j'y pense. Qui n'a pas entendu les adieux à la vie de l'abbé Postel et de sept à huit dames qui étaient là en chemises, n'a rien entendu. Pour moi, j'avais fait mon sacrifice, et je n'aurais pas cru que la chose fût aussi facile 86. » Ce ne sont pas seulement des paroles, il prépare son grand départ : « Je pars pour Rome. Si je venais à mourir en route, tout ce qui est déposé chez vous devrait être donné au Diocèse 87. »

Cet exercice de rappel régulier de la limite ultime de la vie le « vaccine » aussi pour garder la tête froide devant la réception imminente du cardinalat : « Cher ami, nous sommes en un temps où il est plus difficile de garder sa tête, au propre et au figuré, que d'y mettre des chapeaux cardinalices. Heureux qui la garde droite, tant qu'il la conserve, et qui la fait tomber droit, quand il la perd 88. »

Lavigerie, depuis très jeune, a souffert physiquement. Déjà à l'âge de 20 ans, il doit interrompre ses cours à cause de rhumatismes 89. Il ramène de son voyage en Syrie un dérangement digestif qui le fait souffrir longtemps et adopter un régime alimentaire spécial 90. Quand il se plaint, un ami qui le connaît bien sait comment lui répondre : « Ne vous donnez pas tant des airs de vieillard et d'homme fini : on ne demandera pas mieux que de vous prendre au mot et de vous mettre aux antiquailles 91. » Son ami avait compris que rien ne fait plus peur à Lavigerie que l'idée de ne plus pouvoir agir, son centre de prédilection !

La mission en Afrique centrale et la campagne anti-esclavagiste

Certificat d'adoption d'une jeune esclaveLavigerie, consulté en 1877 par la Propaganda fide du Saint-Siège au sujet des perspectives de mission dans le centre du continent africain, rédige immédiatement un « Mémoire secret ». Contresigné par 50 membres de sa congrégation pour en montrer la faisabilité, ce document présente la mission dans ces régions sous les aspects essentiellement médicaux et éducatifs. Il relève aussi un aspect de la réalité dans lequel Lavigerie s'investira sans compter : la lutte pour libérer les esclaves. Ce mémoire secret est accepté et Lavigerie est chargé de trois vicariats apostoliques en Afrique centrale.

Importance de la liberté

Contrairement à ce que pourraient faire croire les déclarations d'abolition de l'esclavage par l'Angleterre en 1807, par la France en 1848 et par les États-Unis d'Amérique en 1865, le commerce d'esclaves existait encore à l'époque de Lavigerie. Informé par ses lectures, en particulier celles des récits de voyage de Livingstone en Afrique centrale entre 1851 et 1871, Lavigerie s'en fait l'écho dans son programme missionnaire soumis au Saint-Siège.

Dans un paragraphe de ce document, il parle de la stratégie possible : « Entreprendre cette œuvre dans les proportions qui lui assurent toute sa portée : une telle condition est malheureusement la plus facile à remplir. Malheureusement, car elle se fonde sur une traite des esclaves encore active à travers le Sahara et surtout en Afrique orientale. Des enfants sont ainsi livrés à la vente et, en les rachetant, on peut les arracher de la misère et leur préparer une vie heureuse et honorable dans leur propre pays auquel on les rendra un jour 92. »

Lavigerie parle en connaissance de cause puisqu'il a accueilli onze enfants, originaires du Soudan central et rachetés par les missionnaires dans le Sud algérien 93. Au moment de l'envoi de la deuxième caravane de missionnaires, il s'exprime en ces termes : « Voilà l'esclavage africain, tel qu'il existe au moment où je parle. […] On lui a fermé les mers et les chemins du Nouveau Monde, il s'est multiplié sur les voies de l'intérieur, et y est devenu plus meurtrier. […] Ne vous étonnez pas qu'un évêque, chargé par le Saint-Siège d'une partie des contrées immenses où cet esclavage règne encore en maître, le dénonce en face des saints autels, avec la liberté de mon ministère et que, au nom de mon Dieu, je lui voue une guerre sans merci et je le déclare anathème. […] Je n'ai qu'un regret, c'est que ma voix ne soit pas assez forte pour franchir cette enceinte 94. »

Cette attitude de Lavigerie est cohérente avec ce que nous avons déjà vu de lui. Il veut être libre pour rendre libre. Nous voyons ici à nouveau l'idée supérieure d'altérité, complétée par l'idée d'amour, qui sonne un branle-bas de combat en vue de la liberté, idée supérieure de l'ennéatype 2, type d'intégration externe. Il se mobilise avec toute la fougue et la puissance qu'un 8 peut mettre à défendre une cause.

Lavigerie à côté d'une colonne d'esclavesSuivant l'actualité de près, Lavigerie apprend que le Brésil va abolir l'esclavage en 1888. Informé aussi que le pape Léon XIII prépare une lettre sur les questions sociales, il lui demande de mentionner l'actualité de ce fléau en Afrique centrale, ce que le pape accepte. En pèlerinage à Rome en mai 1888 avec des Africains rescapés de l'esclavage, Lavigerie se voit confier une mission de sensibilisation à ce problème par le même Léon XIII. Celui qui regrettait de n'avoir pas une voix assez forte pour se faire entendre a trouvé un moyen de l'amplifier !

Alors que les missionnaires continuent, dans la mesure des possibilités financières, à racheter des esclaves et à leur proposer sécurité et éducation, Lavigerie est conscient que cette action n'est qu'un pis-aller. Il développe une autre action sur un double plan : l'information par les journaux pour sensibiliser l'opinion publique à ce fléau et le contact avec les autorités politiques européennes pour les placer devant les responsabilités qui sont les leurs dans les colonies. Il envisage aussi la création d'une association militaro-religieuse internationale. Il contacte l'Ordre des Chevaliers de Malte dans ce but. Devant leur réponse négative, il se désole de n'avoir pu « galvaniser ces paralytiques 95 » ! Le Roi Léopold II est aussi réticent face à cette initiative. Il ne s'en cache pas : « Je tiens beaucoup à éviter l'ingérence fort remuante du Cardinal sur le Congo 96. » Voyant qu'il n'y parviendra pas, il écrit encore : « Si Mgr Lavigerie, par sa croisade, réunit de l'argent, j'ai intérêt à l'absorber 97. »

Mais Lavigerie ne se laisse pas absorber. Il change sa stratégie et maintient le cap. Il s'est rendu compte qu'il ne pourra pas réaliser cette association militaro-religieuse internationale pour intervenir sur le terrain. Il l'accepte en invoquant un délai trop long pour le réaliser ! Nous voyons ici l'ennéatype 8 qui n'admet pas facilement une défaite. Il rebondit en organisant dans plusieurs pays européens des comités nationaux qui seront aptes à continuer la sensibilisation sur le long terme.

À une époque où les puissances coloniales développent une politique farouchement nationaliste, Lavigerie pense déjà en termes d'équipes internationales, celles qui partent en caravane. Lui-même donne des conférences à Paris, Londres, Bruxelles et Rome. Elles sont si remarquées que des spéculations vont bon train sur Lavigerie « futur pape 98 ». Interrogé à ce sujet, il répond par l'évasive en disant qu'un pape non-italien est fort peu probable avant longtemps et que l'essentiel se situe ailleurs 99.

En plus de la libération et de l'éducation de nombreux Africains réalisées du temps de Lavigerie, deux autres fruits de son engagement doivent être mentionnés, l'un ponctuel, l'autre à long terme. La conférence internationale de Bruxelles entre 1889 et 1890 qui réunit des représentants de seize pays en vue de mettre fin à l'esclavage en Afrique doit être vue comme un des fruits ponctuels. Un autre fruit sur le long terme est l'engagement permanent dans des questions de Justice et de Paix des congrégations fondées par Lavigerie, dont la dénonciation du trafic des personnes, un fléau qui malheureusement reste toujours d'actualité.

Dès son arrivée à Alger, Lavigerie avait revendiqué les libertés nécessaires au développement social et économique de ce qu'il appelait « un pays nouveau ». Face au commerce de l'esclavage sévissant en Afrique subsaharienne et déniant les libertés individuelles, il réagit aussi avec énergie et communique ses convictions aux volontaires qui seront confrontés à cette réalité : « Allez ô mes fils, allez leur enseigner cette doctrine. Dites-leur que ce Jésus dont vous leur montrerez la croix est mort sur elle pour porter toutes les libertés au monde, la liberté des âmes contre le joug du mal, la liberté des peuples contre le joug de la tyrannie, la liberté des consciences contre le joug des persécuteurs, la liberté des corps contre le joug de l'esclavage 100 ! »

S'inspirant de sa foi, Lavigerie cherche à enflammer ces hommes du feu qui le consume lui-même dans son aversion face à tout ce qui restreint la liberté d'agir. Avec un vocabulaire estampillé en date du XIXe siècle, il cherche à décrire la liberté dans sa totalité. « Porter toutes les libertés au monde », comme il l'affirme, est un défi énorme. Il s'agit d'abord de libérer des humains du joug de l'esclavage, ce qui n'est déjà pas une petite affaire, pour ensuite, par une éducation adaptée, les accompagner sur le chemin du développement personnel, qui inclut à la fois l'altruisme et l'amour.

Le ralliement

En France, les années 1880 à 1890 furent difficiles sur le plan des relations entre le gouvernement et l'Église catholique. À plusieurs reprises, Lavigerie fonctionne comme représentant du Saint-Siège, bien qu'il ne soit pas nonce apostolique. Il rencontre des personnages politiques comme Jules Ferry, président du Conseil et Carnot, Président de la République. Son objectif est de trouver la voie médiane des relations, alors qu'il est placé entre des extrémistes anticléricaux et des partisans royalistes. Quand le vote d'octobre 1889 montre que le régime républicain est voulu par le peuple, Lavigerie écrit sans tarder une lettre à son clergé pour inviter les catholiques à ne plus s'entêter dans un rêve du passé et à participer à la vie politique du présent.

Une année plus tard, après avoir salué le Président de la République à Fontainebleau le 27 septembre 1890, il continue vers Rome où il est reçu à quatre reprises par Léon XIII en octobre. La question n'est pas de savoir s'il faut reconnaître la nouvelle situation politique en France, mais plutôt comment ? Alors que Lavigerie souhaite que le pape s'engage directement dans cette reconnaissance, celui-ci lui demande de le faire. Tout en lui demandant de ne pas engager directement le Saint-Siège en cela, il termine la rencontre par un ordre sans équivoque : « Je veux 101. »

Acte d'obéissance et de conviction

Lavigerie fut conscient qu'il s'agissait là de l'acte le plus redoutable de sa vie 102. Il sait qu'il sera fortement critiqué par les deux camps extrémistes qui l'accuseront soit de manipulation soit de trahison mais il accepte, tout en sachant aussi que ses œuvres risquent de disparaître dans la tourmente puisqu'elles sont principalement soutenues par les catholiques royalistes. On retrouve ici l'orientation de courage et de force du 8 et sa dimension de service de l'autorité lorsqu'elle est reconnue. Devant le danger, il consulte le Supérieur général de la congrégation masculine qu'il a fondée, lequel lui répond : « Si le Saint-Père ordonne, vous n'avez qu'à obéir sans tenir compte de nous 103. »

Lavigerie informe le ministre des Affaires étrangères de l'adhésion imminente de l'épiscopat aux institutions républicaines. Il choisit la date du 12 novembre, à Alger, à l'occasion de la présence de l'amiral Duperré, commandant de l'escadre maritime qui mouille dans la rade d'Alger, et de toutes les autorités civiles et militaires de la colonie. En l'absence du gouverneur général, il est le premier personnage de la colonie. Lorsqu'à deux reprises l'amiral fait demander le texte de Lavigerie pour préparer sa réponse, celui-ci répond qu'il n'est pas prêt. La véritable raison est sans doute que Lavigerie veut être sûr de la présence de l'amiral afin que son message ne tombe pas dans le vide. « Redoutant que l'émotion ne l'étreigne et l'empêche de lire son texte jusqu'au bout, il a sollicité un prêtre de son diocèse de se tenir près de lui afin de le suppléer, au besoin. Ce ne fut pas nécessaire 104. » Ce détail est significatif de la détermination de Lavigerie, prêt à sacrifier son œuvre, si nécessaire, au profit d'un bien plus grand encore, l'avenir de l'Église en France. Encore une fois, nous voyons ici la force d'un homme, âgé et malade, qui accomplit sa mission jusqu'au bout.

Son message, connu comme le toast d'Alger, est reçu dans un silence de mort, étant donné que les membres de la marine sont de tendance royaliste. Lavigerie ayant donné la parole à l'amiral, celui-ci répond seulement : « Je bois à son Éminence le cardinal et au clergé de l'Algérie 105. » Puis, les convives se sont retirés, au son de la Marseillaise.

Lavigerie avait glissé une phrase dans son message : « En parlant ainsi, je suis certain de n'être point désavoué par aucune voix autorisée. » Le pape n'avait pas voulu être mentionné dans cette reconnaissance mais Lavigerie n'a pas pu s'empêcher de le mentionner indirectement. Cela rappelle ici l'instinct social « protection mutuelle » du 8.

Pour qui veut comprendre le contenu du toast, il signifie l'adhésion de toute l'Église catholique à la forme de gouvernement républicaine choisie par le peuple français. Comme prévu, le remue-ménage est énorme. Certains évêques demandent au pape de démentir cette reconnaissance. Celui-ci ne s'exprimera sur ce sujet que beaucoup plus tard, début 1892.

Pendant cette longue période de silence du pape, Lavigerie souffre de multiples attaques. Il ne réagit que plusieurs mois plus tard : « Puisque Léon XIII le veut, et agit avec ce défaut de ménagement, il en est libre, puisqu'il est le maître. Mais je suis certainement libre moi-même de sauvegarder mon honneur et si je ne le puis pendant ma vie, je trouverai les moyens de le faire après ma mort 106. » Fatigué par ce qu'il ressent comme un manque de soutien du pape, Lavigerie ne peut s'empêcher de reprendre le combat, tout en se protégeant. Sa mise au point est utile puisque le nouveau nonce à Paris, Ferrata, considère enfin le toast d'Alger comme une parole qui engage toute l'Église.

Dernières années

Dernière photo du Cardinal Lavigerie, quelques mois avant sa mortLavigerie a reconnu que « c'était [son] grand défaut de parler sans cesse de la mort ». Son instinct de conservation de survie, manifeste en tellement de ses œuvres, ne pouvait pas aussi ne pas le faire se préoccuper de façon permanente de sa santé. Il a reconnu qu'il était devenu hypocondriaque. Mais ce long apprivoisement de l'inéluctable a porté des fruits remarquables d'intégration de la personnalité, les derniers mois de sa vie « étant une longue préparation au passage du temps à l'éternité, mais une préparation douce, calme, joyeuse même, et pleine du plus entier abandon à la sainte volonté de Dieu 107. »

Une lettre qu'il fait écrire (sa main étant paralysée) à un ami de longue date qui avait perdu une jambe sur un des chantiers du cardinal, décrit son état d'esprit : « Cher et vieux débris, vous m'excuserez si je dicte cette lettre, car je ne suis pas moins débris que vous : la seule différence est que je suis pris par la main et que vous êtes pris par le pied, mais nous ne valons guère mieux l'un que l'autre, et le Bon Dieu nous avertit chaque jour, en nous démolissant pièce par pièce, que le moment n'est pas loin où toute notre pauvre baraque s'effondrera. Tâchons de bien finir, mon cher Ami, et ne nous faisons pas d'illusions sur ce que nous avons pu faire dans le passé ; presque toujours ça a été de travers, et ce n'est pas en cassant des charrues pour faire aller le commerce que nous nous sommes préparé suffisamment une belle place dans le paradis. Suppléons-y par la pénitence de nos derniers jours.

« Vous m'avez bien édifié la dernière fois que je vous ai vu, par l'amour que vous manifestiez pour la méditation et par votre résignation complète à la sainte volonté de Dieu. Demandez pour moi à Saint Charles une large participation à ces deux grâces ; elles ne me sont pas moins nécessaires qu'à vous, et croyez, cher et vieux débris, que je vous aime plus encore avec cette jambe de bois, pour (par ?) laquelle vous faites “fleurir un nouveau printemps”, que si je vous voyais alerte comme autrefois et courir par monts et par vaux 108. »

Lavigerie, qui a rencontré les plus grands hommes de la société civile et religieuse de son époque, fait preuve ici d'un réalisme qui exprime sa vertu de simplicité. Le fait qu'il ne se targue pas de son activité passée et qu'il demande l'aide de son ami dans la prière, montre aussi le 8 qui a atteint l'humilité, tant dans la perception des limites de son œuvre que de la nécessité dans laquelle il se trouve d'être aidé. De plus, l'amitié que Lavigerie exprime à son correspondant révèle son idée supérieure d'altérité et celle d'amour de son aile principale permises par la connexion à son centre réprimé.

Lavigerie est parfois capable d'autodérision, comme le montre ce récit de rencontre : « Un jour, le cardinal était de passage à Naples. Très vite, une foule l'entoure et demande : qui est ce cardinal ? Quelqu'un dit : “C'est le cardinal d'Afrique !” Et Mgr Lavigerie répond : “Eh bien oui, mes amis, je suis cardinal de Carthage.” Puis quelqu'un demande : “Qu'est-ce donc qu'il peut faire là-bas ?” Et avec bonhomie souriante et spirituelle, le cardinal répond : “Écoutez un peu. Il y a plusieurs catégories de cardinaux dans l'Église. Il y a d'abord les plus parfaits, ceux de la première classe, ceux qui valent mieux que les autres, et ceux-là, le pape en fait des archevêques de Naples. Et puis, continue Mgr Lavigerie, après les excellents, il y a encore les bons et il y en a beaucoup. Ceux-là, le pape les garde à Rome, pour prendre leurs conseils et gouverner l'Église… Et enfin, il y a ceux qui valent moins, et savez-vous ce qu'en fait le pape ? Eh bien, ceux-là, le pape les jette par-dessus la mer et les envoie en Afrique pour les corriger.” Alors la foule le regarde et le plaint. Il povero. Il poveretto !! On lui demande combien de temps il sera là en pénitence et quand il en sortira. » L'explication humoristique et au deuxième degré donnée par Lavigerie révèle simplicité et humilité.

En fondant deux congrégations, Lavigerie leur a laissé une œuvre à poursuivre dans la durée. Dans la présentation de ses œuvres choisies en 1884, il s'adresse à ses missionnaires en ces termes : « Ces écrits vous rappelleront mes pensées, mes conseils, mes luttes d'un quart de siècle. Au fond, sous des formes diverses en apparence, un seul sentiment les inspire, c'est celui que Notre Seigneur demandait à Pierre pour en faire le chef des apôtres ; c'est celui que j'ai pris moi-même comme devise : l'amour, l'amour de dieu et celui de tant de pauvres âmes abandonnées. » Nous trouvons ici la confirmation de l'importance pour Lavigerie de l'idée supérieure d'altérité du 8, confirmée et modelée par l'idée supérieure de son aile initiale 9, l'amour. Il me semble très remarquable ici de voir comment le testament qu'il laisse, clairement influencé par sa foi chrétienne, peut être lu aussi à la lumière de la descrption de sa personnalité par l'ennéagramme.

Dans la dernière grande conférence de sa campagne anti-esclavagiste à Rome, Lavigerie exprime le lien qui existe entre le fait d'être humain et le combat contre toute injustice qui avilit cette qualité première : « Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon cœur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme, et ce que je voudrais que l'on fît pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de cette race infortunée la famille, l'honneur, la liberté 109. »

Conclusion

Lavigerie a su mobiliser son énorme potentiel de qualités humaines, il a réussi à les mettre en valeur dans un combat qui, indirectement, l'a révélé à lui-même et l'a intégré dans les vertus et idées supérieures de son essence. Emporté parfois par la passion de son ego, l'excès, il a su le reconnaître. Il a su aussi trouver les moyens pour ne pas rester figé dans la régression en face des énormes oppositions auxquelles il a fait face. Il s'est inspiré des idées supérieures de son ennéatype et de ses ailes et mobilisé l'énergie de leurs vertus pour faire preuve d'une créativité débordante. Jamais spectateur, même s'il savait très bien lire les situations, les problèmes et les potentialités qu'elles contenaient, il fut un acteur de changement en direction de plus d'humanité pour tous, en particulier pour la population africaine, sans oublier son apport à la paix sociale en France et à la sensibilisation humanitaire en Europe.

Homme aimant relever les défis et défier les autres, il a su provoquer l'autorité, quelle qu'elle soit mais bien sûr reconnue, à amplifier sa conception du bien commun. Ses projets de développement, prenant en compte la globalité des besoins humains, ont permis à beaucoup de vivre plus dignement et de pouvoir rendre grâce à l'auteur de la vie. Homme de foi profonde, il a su mettre au service du Seigneur qu'il aimait les riches capacités humaines qu'il possédait, pour les avoir reçues et développées. Homme d'Église profondément convaincu de l'importance de la communauté, il a su aussi l'intégrer dans son effort pour bâtir des ponts de dialogue et de collaboration avec toute personne de bonne volonté. Homme de son temps, il a su prendre acte des changements historiques qui s'imposaient dans la société de son pays. Celui qui a semé en sa nature de telles semences d'humanité en aura sans aucun doute reconnu la croissance et apprécier la récolte !

Brève bibliographie

[1] Jean-Claude Ceillier et François Richard. "Le cardinal Charles Lavigerie et la campagne antiesclavagiste". Rome, Série Historique, No 11, 2012.
[2] Jean-Claude Ceillier. Histoire des Missionnaires d'Afrique, de la fondation par Mgr Lavigerie à la mort du fondateur (1868-1892). Paris, Karthala, 2009.
[3] François Renault, Le cardinal Lavigerie 1825-1892 : l'Église, l'Afrique et la France, Fayard, 1992.
[4] Joseph Perrier. Vent d'avenir, le cardinal Lavigerie 1825-1892. Paris, Karthala, Paris.
[5] Xavier de Montclos. Le cardinal Lavigerie. Paris, Éditions Du Cerf, 1991.
[6] J. Dean O'Donnell. "Cardinal Charles Lavigerie : the politics of getting a red hat", The Catholic Historical Review, Vol. LXIII, No 2, Avril 1977.
[7] Sœur Marie-André du Sacré-Cœur. Histoire des origines de la congrégation des Sœurs Missionnaires de Notre-Dame d'Afrique 1869-1892. Charles de Kouba, 1946.
[8] E. Martin. Histoire du diocèse de Toul. Nancy, Nancy et Saint-Dié, 1903.
[9] Baunard. Le Cardinal Lavigerie. 1898.
[10] Site international des missionaires d'Afrique.

Notes

1 Lettre circulaire de Lavigerie du 31 octobre 1867.
2 Perrier, Vent d'Avenir, p. 144.
3 Perrier, o.c., p. 140.
4 Lettre à l'abbé Manescau du 23 novembre 1860.
5 Horney, Karen. Our inner Conflicts. New York, W.W. Norton, 1945. [Pour une étude précise des liens entre la typologie de Horney et l'Ennéagramme, voir le stage Détermination.]
6 Perrier, o.c., p.  143.
7 Perrier, o.c., p. 73.
8 Baunard, Le Cardinal Lavigerie, Paris, 1898, Tome I, p. 9.
9 Baunard, o.c., p. 157.
10 Lettre de Lavigerie à Marie Julien, 31 janvier 1874.
11 Lettre de Lavigerie du 12 janvier 1887 parue dans le journal Le Monde du 4 février 1887.
12 Perrier, o.c. p. 141.
13 Compte rendu de l'administration du diocèse de Nancy et de Toul à N.S.P. le pape Pie IX, Nancy 1867, p. 8.
14 Perrier, o.c. p. 148.
15 Lettre au chanoine Dassance du 26 mai 1850.
16 Renault, Le Cardinal Lavigerie 1825-1892 : l'Église, l'Afrique et la France, Fayard, p. 13.
17 Baunard, o.c. p. 50.
18 Lettre de Lavigerie à sa tante 5 juillet 1854.
19 Lettre de Lavigerie à sa tante 6 juillet 1854.
20 Baunard, o.c. p. 44.
21 Renault, o.c. p. 61.
22 Note de Charmetant, s.d. AL T 170.
23 Renault, o.c. p. 456.
24 Lettre de Lavigerie sans lieu ni date, écrite probablement à fin 1843.
25 Baunard, o.c, p. 20.
26 Lettre du 8 janvier 1850.
27 Lettre du 26 mai 1850.
28 Renault, o.c., p. 59.
29 Sœur Marie-Andrée du Sacré-Cœur, Histoire des origines de la congrégation des Sœurs Missionnaires de Notre-Dame d'Afrique, St-Charles de Kouba, 1946, p. 12.
30 Lettre à Maret du 25 octobre 1860.
31 Lettre du 30 novembre 1860.
32 Lettre du 30 novembre 1860.
33 Lettre à Maret 29 décembre 1860.
34 Lettre du 25 janvier 1861.
35 Renault, o.c., p. 74.
36 Lettre à Maret, 18 mars 1863.
37 Lettre circulaire du 5 avril 1863.
38 Renault, o.c. p. 96.
39 Lettre circulaire du 5 avril 1863.
40 E. Martin, o.c., Histoire des diocèses de Toul, de Nancy et de Saint-Dié, Nancy, 1903, p. 441.
41 Id. p. 417.
42 Id. p. 417.
43 Baunard, o.c., p. 157.
44 Baunard, o.c., p. 162.
45 Renault, o.c., p. 147.
46 Déclaration du 13 décembre 1867.
47 Mac Mahon se référait à l'acte de capitulation du 5 juillet 1830 qui « stipulait le libre exercice de la religion musulmane », mais l'autorité militaire l'interpréta dans un sens très restrictif de toute action de l'Église, plus ou moins considérée comme une provocation de ce que l'on appelait le « fanatisme musulman » (cf. Renault, o.c., p. 127).
48 Lettre ouverte du 1er janvier 1868.
49 Perrier, o.c., p. 32.
50 Lette de Mac Mahon à Lavigerie du 21 avril 1868.
51 Lettre du 23 avril 1868.
52 Lettre du 6 mai 1868.
53 Lettre du 17 mai 1868.
54 Lettre de Lavigerie à Napoléon III du17 mai 1868.
55 Baunard, o.c., p. 259.
56 Discours prononcé à Alger par Napoléon III le 19 septembre 1860.
57 Perrier, o.c., p. 39.
58 Lettre du 5 mai 1867.
59 Baunard, o.c., p. 203.
60 Renault, o.c., p. 175.
61 Renault, o.c., p. 256.
62 Renault, o.c., p. 161.
63 Baunard, o.c., p. 217.
64 Renault, o.c., p. 139.
65 Lettre du 6 juillet 1867.
66 Lettre du 10 mai 1869.
67 Id.
68 Extraits des Statuts synodaux du diocèse d'Alger, 1871.
69 Renault, Instructions aux missionnaires, p. 171.
70 Lettre du 10 mai 1869.
71 Id.
72 Vœux de Lavigerie le 1 janvier 1877 à Maison-Carrée.
73 Félix Charmetant, Mes notes et mémoires sur les premières années de la Société des Missionnaires d'Afrique, p. 38.
74 Joseph Mercui, Les origines de la Société des Missionnaires d'Afrique (Pères Blancs), 1867-1892, Maison-Carrée (Alger), p. 108.
75 Id. p. 106.
76 Id. p. 108.
77 Id. p. 108.
78 Félix Charmetant, o.c., p. 38.
79 Renault, o.c., p. 204.
80 Renault, o.c., p. 621.
81 Lettre à Bourret du 2 mai 1871.
82 Lettre à l'Abbé Soubiranne du 14 septembre 1871.
83 Cambon, Histoire, p. 269.
84 De Ravignan, s.j., Entretiens spirituels, Paris 1859, cité par René Lamey, Petit Écho 1983/5, p. 300.
85 Lettre à Bourret du 9 septembre 1860.
86 Lettre à Bourret du 7 octobre 1867.
87 Lettre à Bourret du 22 juillet 1868.
88 Lettre à Bourret du 3 mai 1880.
89 René Lamey, Petit Écho 1983/5, p. 290.
90 Bourret, Souvenirs, A7-71.
91 Lettre de Bourret du 15 mars 1877.
92 Mémoire secret du 2 janvier 1878.
93 Renault, o.c., p. 341.
94 Alger, 20 juin 1879.
95 Mémoire de Lavigerie adressé à Léon XIII le 19 septembre 1888.
96 Lettre de Léopold II à Lambermont du 20 juillet 1888.
97 Lettre de Léopold II à Thys du début août 1888.
98 Journal le Nord (Bruxelles), 25 août 1888.
99 Renault, o.c., p. 567.
100 Message de Lavigerie à la deuxième caravane vers l'Afrique centrale, Alger le 20 juin 1879.
101 Parole rapportée par un témoin : Mgr Toulotte à un confrère, 31 octobre 1902.
102 Souvenirs de Chevinesse, secrétaire de Lavigerie.
103 Félix Klein, Souvenirs, Paris 1947, t. II p. 129, cité par Renault.
104 Renault, p. 590.
105 Renault, p. 591.
106 Lettre de Lavigerie à Ferrata du 27 mars 1891.
107 Michel, Notes A7-17.
108 Lettre au Chanoine Gathéron du 6 novembre 1886.
109 Térence, d'Héautontimorouménos, v. 77.