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Les Ombres du cœur
Analyse

Jack Lewis (Anthony Hopkins) : 3

Au milieu des autres professeurs d’Oxford, Jack détonne. Quand ils restent dans leur bureau à l’université ou à la bibliothèque, lui écrit des livres pour enfants et fait des conférences. Ces deux activités lui valent le succès et une certaine gloire dont ils sont jaloux et qu’ils estiment dus à une certaine superficialité. Dès le début du film, Christopher agresse Jack sur le sujet :

  Christopher : Je te croyais en tournée à vanter ta camelote.
  Jack : Mais qu’est-ce que tu racontes, Christopher ?
  Christopher : Je te vois comme une espèce de camelot médiéval vendant des morceaux de la vraie croix d’origine douteuse.

Il renchérit quelques instants plus tard : "Jack fabrique et commercialise des réponses faciles aux questions difficiles." On ne peut pas dire qu’il ait tout à fait tort. Les conférences de Jack réutilisent indéfiniment les mêmes thèmes, quand ce n’est pas les mêmes phrases. Ainsi le succès est assuré. Ces phrases, il n’hésite d’ailleurs pas à les réutiliser dans la vie quotidienne ce que Joy, impitoyable, ne manque pas de relever.

Ainsi, Jack s’est créé une vie où il n’y a pas de risques d’échec : "Vous vous êtes organisé une existence dans laquelle vous êtes intouchable. Tout votre entourage est fait de gens qui sont soit plus jeunes que vous, soit plus faibles que vous, soit dépendants de vous.", constate Joy. Plus tard, Peter lui fera remarquer qu’il ne pose que des questions dont il connaît la réponse et Joy renchérira presque dans les mêmes termes : "Suis-je bête ! J’ai encore oublié que quand tu poses une question, c’est que tu as déjà la réponse."

De toute façon, quand Jack ne sait pas, il cherche la phrase ou l’attitude socialement acceptable : "J’aimerais comprendre ce que les gens attendent de moi." Par exemple, quand il accompagne Joy à la gare, il se renseigne sur les usages :

  Jack : C’est l’usage d’attendre que le train s’en aille ?
  Warnie : Aucune idée.

Relationnel, Jack adore convaincre, aussi bien le public de ses conférences que ses collègues de travail. Dans le pub où ils passent leurs soirées, il va jusqu’à leur mimer un des livres pour enfants qu’il a écrit. Il tient à garder des bonnes relations avec les gens. Ainsi, il a une phrase de commentaire toute prête au cas où les poèmes de Joy ne lui plairaient pas : "Vous seule pouviez l’écrire." ; on devine que la formule a déjà dû servir…

Mais cette vie sans joie (ce n’est pas pour rien que la femme qu’il va aimer s’appelle Joy) est basée sur le mensonge, la passion du 3. Jack écrit des livres pour enfants alors qu’il ne connaît aucun enfant : "Warnie a été un enfant, et moi aussi", rétorque-t-il avec superbe à ses collègues qui lui font remarquer cette anomalie. Il fait des conférences sur le côté rédempteur de la souffrance alors qu’il s’est construit une vie où il ne s’y expose jamais.

Quand il rencontre Joy, il en devient très vite amoureux, mais comment se l’avouer et le lui avouer quand on réprime autant le centre émotionnel ? Sans bien savoir pourquoi, il a tout d’un coup la "sensation que tout est futile". Pendant des mois, il va voir Joy et même l’épouser "d’un point de vue légal" sans jamais se connecter à ses émotions. Même quand Joy est hospitalisée, tout son corps montre son émotion mais sa tête la refuse :

  Warnie : Je comprends ce que tu ressens.
  Jack : Je voudrais qu’elle guérisse, c’est tout.

Il va finir par commencer à comprendre mais le plus dur reste à faire :

  Jack : C’est trop soudain. Je n’ai pas eu le temps, c’est tout.
  Warnie : Le temps de quoi ?
  Jack : De rien du tout. De dire les choses…
  Warnie : Ah ! Tu crois que c’est si long ?
  Jack : Non, tu as peut-être raison.
  Warnie : Quoi que tu aies à dire, Jack, dis-le.
  Jack : Oui, tu as probablement raison. Mais… Mais, c’est si difficile, tu sais ?

Alors, Jack va maintenir la fiction pendant encore quelque temps :

  Jack : Vous êtes ma femme.
  Joy : Oui, d’un point de vue légal.
  Jack : Alors je vous soignerai d’un point de vue légal.

Quand il parle à ses collègues professeurs, le mensonge est toujours là : "Ça arrive bien trop tôt tout ça. Ses affaires sont en désordre. Qui va s’occuper de Douglas, par exemple ?" Puis soudain, avec le Père John Fisher, les dernières barrières cèdent à son propre étonnement :

  Jack : Qui croirait que Joy puisse être ma femme ? Il faudrait que je l’aime, n’est-ce pas ? Il faudrait que je le lui manifeste. Il faudrait que je l’aime plus que tout au monde. Il faudrait que je souffre à la pensée de la perdre les pires tourments de l’enfer.
  John : Excuse-moi, Jack, je ne savais pas.
  Jack : Moi non plus.

Il comprend soudain qu’"on devrait dire les choses ; sinon le moment passe, on se retrouve tout seul." Il découvre le mensonge sur lequel est bâtie sa vie et s’intègre. Il peut alors enfin parler à Joy :

  Jack : Je veux que nous nous mariions, Joy. Je veux que nous nous mariions, mais devant Dieu cette fois.
  Joy : Pour faire de moi une femme honnête ?
  Jack : Non, pas du tout. C’est moi qui n’étais pas honnête. Regardez ce qu’il aura fallu pour m’ouvrir les yeux.
  Joy : Vous trouvez que j’en fais trop ?
  Jack : Je vous en prie, ne me quittez pas Joy ?
    […]
  Jack : Voulez-vous épouser un vieil idiot, un vieil idiot peureux qui vous aime plus que tout au monde et qui a besoin de vous sans savoir dire ces choses-là ?

Jack tire les deux leçons de son cheminement : "Rien ne remplace l’expérience vécue" et "Ici et maintenant, cela suffit."

Identification avancée : Jack est un 3 μ de sous-type social ("Prestige").

Joy Gresham (Debra Winger) : 8

Même si on tient compte de son origine américaine qui la fait paraître particulièrement délurée dans la conventionnelle société anglaise des années 1950, Joy manifeste une énergie peu commune. Alors qu’elle va rencontrer pour la première fois Jack dont elle admire l’œuvre, elle provoque un petit scandale dans le salon de thé où ils ont rendez-vous en demandant depuis la porte d’une voix forte : "Est-ce qu’il y a un monsieur Lewis ici ?" À peine l’a-t-elle trouvé qu’elle lui montre fermement qu’elle n’est pas quelqu’un qu’on dupe :

  Jack : Je ne suis pas précisément ce qu’on appelle un personnage public, Mrs Gresham.
  Joy : Ah bon ? Vous écrivez tous ces bouquins, vous donnez toutes ces conférences, mais vous souhaitez rester dans l’ombre ?
  Warnie : [Rires]
  Jack : Touché. Nous nous connaissons à peine et vous lisez déjà en moi.

Joy se rend compte qu’elle a été un peu vite et un peu loin et hasarde une explication : "Autant vous dire que la timidité que j’éprouve devant vous me rend agressive. Quand je suis comme ça, j’ai tendance à… [Elle fait mine de boxer]" Mais très vite, le goût de la bagarre reprend le pas ("Vous est-il arrivé d’avoir le dessous ?") et elle ne lui fait pas de cadeaux :

  Jack : Je ne suis pas très badaud de nature.
  Joy : Ah ! Et vous gardez les yeux fermés quand vous sortez ?
  Jack : Vous savez Miss Gresham, vous me laissez presque sans voix.
  Warnie : [Ravi] Ça, c’est quelque chose.

Quand Douglas fait dédicacer son livre par Jack, elle se moque de lui :

  Douglas : [Il lit la dédicace] La magie durera toujours.
  Joy : Sinon, fais-toi rembourser.

Quand Jack cite ses propres conférences dans une discussion privée avec elle, Joy termine ses phrases à sa place, quitte à ce qu’il se sente "ridicule".

Bien évidemment, elle ne réserve pas à Jack cette attitude. Christopher en fera vite l’expérience lors de la réception de Noël à l’Université d’Oxford :

  Christopher : L’homme pense avec l’intelligence. La femme, elle, sent avec son âme.
  Joy : Professeur Riley, comme vous dites, je suis étrangère, et les différentes cultures ont différents modes d’expression. Alors éclairez-moi. Êtes-vous délibérément insultant ou est-ce la bêtise qui parle ?

Joy va au bout des choses : "Vous ne renoncez jamais, vous.", lui dit Jack. Elle n’est pas très concernée par les conventions :

  Jack : Ne faites pas attention au désordre.
  Joy : Tant que vous mettez de l’ordre dans votre esprit…

Elle parle fort et décide vite :

  Joy : Vous n’avez plus rien à dire. J’ai tout dit. Voilà, c’était pas compliqué.
  Jack : Oui enfin… C’est que… Heu… Je ne suis pas habitué…
  Joy : À appeler les choses par leur nom.

Membre du centre instinctif, elle fonctionne sur une logique binaire : "J’estime qu’en 1938, on avait que deux solutions : être fasciste pour conquérir le monde ou communiste pour le sauver."

Elle n’aime guère la faiblesse et se le reproche quand elle en a manifesté : "Je me suis enfuie. C’est pas bien de s’en aller. Tôt ou tard, il faut affronter les situations." Et dans l’ensemble elle préfère que ce soit tôt : "C’est dur. Autant en finir tout de suite." soliloque-t-elle avant de dire un poème à Jack. Contrairement à lui, la vie et la souffrance ne lui font pas peur :

  Joy : Quand on lit, on ne risque rien. On ne peut pas se faire mal avec un livre.
  Jack : Pourquoi voudrait-on avoir mal ?
  Joy : C’est comme ça qu’on apprend.

La vie étriquée de Jack lui semble bien vite insupportable, autant que son incapacité à s’exprimer. Pourtant dans le domaine de la répression des émotions, elle fait jeu égal avec lui et évite toute expression des sentiments au moyen de l’agressivité ou de l’humour. Cela se manifeste par exemple quand elle annonce son divorce à Jack :

  Jack : Vous auriez dû m’écrire.
  Joy : Pour avoir votre permission ?

Ou quand elle doit affronter son cancer :

  Joy : J’ai pas un sou. En plus, je suis juive, divorcée, je meurs d’un cancer. Vous croyez que j’ai droit à quelque chose là-haut ?

Ou encore quand Jack la demande en mariage :

  Jack : Je veux que nous nous mariions, Joy. Je veux que nous nous mariions, mais devant Dieu cette fois.
  Joy : Pour faire de moi une femme honnête ?
  Jack : Non, pas du tout. C’est moi qui n’étais pas honnête. Regardez ce qu’il aura fallu pour m’ouvrir les yeux.
  Joy : Vous trouvez que j’en fais trop ?
    […]
  Jack : Voulez-vous épouser un vieil idiot, un vieil idiot peureux qui vous aime plus que tout au monde et qui a besoin de vous sans savoir dire ces choses-là ?
  Joy : Ça ira pour cette fois.

Même une fois qu’elle a accepté de reconnaître son amour pour lui, elle ne généralise pas sa capacité à s’émouvoir aux autres contextes de sa vie : "Merde !" dit-elle quand elle s’aperçoit qu’elle a pleuré en disant adieu à son fils sur son lit de mort.

Identification avancée : Joy est un 8 α à aile 7.

Warnie Lewis (Edward Hardwicke) : 9

Le frère de Jack n’est pas très causant, il n’a pas non plus mené une vie très ouverte vers les autres, mais il est des trois principaux personnages celui qui montre le plus de qualités humaines.

Warnie est le premier à comprendre l’amour de Jack pour Joy : "Elle te manque, n’est-ce pas ?" Il s’indigne quand Jack et Joy se marient pour la forme, simplement afin qu’elle obtienne un permis de séjour : "Tu épouses Joy d’un point de vue légal ?!?!" Après la cérémonie, alors que Jack s’enfuit, il reste avec Joy dont il devine le chagrin. C’est lui encore qui va pousser aussi fortement qu’il le peut Jack à se déclarer :

  Jack : C’est trop soudain. Je n’ai pas eu le temps, c’est tout.
  Warnie : Le temps de quoi ?
  Jack : De rien du tout. De dire les choses…
  Warnie : Ah ! Tu crois que c’est si long ?
  Jack : Non, tu as peut-être raison.
  Warnie : Quoi que tu aies à dire, Jack, dis-le.

C’est lui toujours qui est auprès de Douglas chaque fois que celui-ci a besoin de soutien.

En bon 9, Warnie ne se connaît guère ; l’oubli de soi se manifeste jusque dans son sommeil : "J’ai fait un rêve étrange cette nuit mais je l’ai oublié." Il a du mal à affirmer ce qu’il est et ce qu’il veut :

  Warnie : Quoi que tu aies à dire, Jack, dis-le.
  Jack : Oui, tu as probablement raison. Mais… Mais, c’est si difficile, tu sais ?
  Warnie : Ça, je le sais.

Il compense avec un peu de narcotisation (quelques excès d’alcool), de temps en temps une petite pointe d’agressivité (il demande à Joy de lire un de ses poèmes à Jack) et pas mal d’humour.

  Jack : Qu’est-ce que tu en penses ? On leur offre le thé ?
  Warnie : Le risque d’erreur est assez mince avec une tasse de thé.

La colère, le plus souvent parfaitement réprimée, se manifeste pourtant une fois après la mort de Joy :

  Warnie : Tu penses que la vie n’a plus de sens. C’est ton droit, mais il y a Douglas. Tu dois lui parler.
  Jack : Je ne sais pas quoi lui dire.
  Warnie : [Il hurle.] Je te dis que tu dois lui parler.

Identification avancée : Warnie est un 9 α de sous-type conservation ("Appétit").

Autres

D’autres personnages peuvent être étudiés à l’aide de l’Ennéagramme :

Christopher Riley (joué par John Wood), le professeur ami de Jack, pas plus à l’aise que lui dans l’expression des émotions, est un 5.

Peter Whistler (joué par James Frain), l’étudiant qui s’endort pendant les cours, vole des livres, les lit d’une manière différente des autres et devient enseignant est un 4.

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